Info

Immigration en France : vers une politique de quotas, loin du modèle canadien

Le BTP est l'un des principaux employeurs au sein de l'économie française
Le BTP est l'un des principaux employeurs au sein de l'économie française
AP Photo/Remy de la Mauviniere)

Le Premier ministre français Edouard Philippe a confirmé, ce mercredi 6 novembre, la mise en place de quotas pour une immigration économique légale mais sélective. Le pays manque de certains professionnels. 150 000 emplois seraient vacants en France. Serait-ce un tournant dans la politique migratoire du pays qui prendrait exemple sur le Canada ? Explications. 

Le chef du gouvernement français a annoncé, ce mercredi 6 novembre, 20 nouvelles mesures destinées à changer la politique migratoire du pays. Et un terme agite les paysages médiatique et politique, celui de "quota". L’idée serait de fixer un nombre d'autorisations temporaires de travail pour les secteurs d'activité en tension, c'est-à-dire en manque de main d’œuvre.

Chargement du lecteur...


Jean-Christophe Dumont, chercheur à l’OCDE et directeur du département Migrations, reste mesuré et prudent sur l'effet de cette annonce. « Pour l’instant nous ne savons pas exactement quelle sera la limite numérique de ces quotas. Parle-t-on de 20 000 ou de 50 000 personnes ? La ministre a avancé le chiffre de 30 000 cas mais rien n’est encore officiel », tempère-t-il.

En effet, ce serait loin d'une révolution de la polique migratoire française. Chaque année 33 000 titres de séjour sont délivrés sur un peu plus de 250 000 personnes qui migrent légalement en France.

L'immigration légale en France, quelques chiffres.
Traditionnellement l’immigration légale en France est humanitaire, familiale et économique. Selon les chiffres de l’OCDE, la France a accueilli légalement 259 000 personnes en 2018. Un peu plus de 33 000 titres de séjour ont été accordés pour des raisons économiques. Sur ces 33 000 titres de séjour : 10 000 concernent des régularisations de personnes travaillant depuis longtemps en France  ;  15000 sont des immigrés économiques qui obtiennent des papiers après en avoir fait la demande ; enfin 8000 personnes obtiennent les « passeports talents », une procédure mise en place en 2008 par la France pour attirer des gens très qualifié.

Le modèle canadien invoqué

Avec les "quotas", le gouvernement brise un tabou français. Une idée déjà portée par la droite et le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy en 2006. 

Chargement du lecteur...


Aujourd'hui, la ministre des Affaires sociales, Muriel Pénicaud, elle, ne cesse de parler du modèle canadien, celui d’une immigration choisie en fonction des besoins économiques du pays.

En 2018, sur 320 000 migrants légaux, le Canada a accueilli un peu plus de 180 000 migrants économiques. La France annonce le chiffre de 30 000 pour de futurs quotas.

Plus de 55% des migrants légaux sont des migrants économiques au Canada contre 11% pour la France.
Plus de 55% des migrants légaux sont des migrants économiques au Canada contre 11% pour la France.
©AP/ Florian Tores


Selon le chercheur de l'OCDE, Jean-Christophe Dumont, la comparaison reste loin d’être pertinente. « La France entend mettre en place des quotas, des limites numériques aux autorisations temporaires de travail. Le Canada n’a pas de quotas sur l’immigration économique temporaire. Les seuils ou les quotas concernent surtout les migrants désireux de s’installer sur une longue durée au Canada. Le pays n'utilise pas de quotas pour les autorisations temporaires de travail car il a mis en place des instruments capables de connaître les besoins de manière plus précise qu'en France. Si un secteur n'a plus besoin de main d'oeuvre extérieure, les permis de travail temporaires ne sont pas renouvelés ». En outre le taux de chômage reste bas au Canada, un peu moins de 5,6 pour cent contre 8,8 en France pour l'année 2018.

> Eclairage de notre correspondante au Québec :
 

Chargement du lecteur...



Selon le chercheur, les intentions de la politique migratoire du gouvernement français sont sur ce point difficiles à deviner. S’agit-il d’une volonté de restreindre davantage l’immigration économique ou d’aider réellement des en de main d’œuvre qualifiée comme le bâtiment, la restauration ou l'industrie ?

Rassurer l'opinion ou répondre à des besoins ? 

« Le débat est compliqué. L’opinion publique reste très sensible, voire allergique à ces questions », explique Jean-Christophe Dumont de l'OCDE. « D'un point de vue politique, l'idée de quota rassure l’opinion publique » sur le fait qu’« on ne va pas dépasser un chiffre fixé. Mais est-ce que cela va répondre réellement aux besoins de l'économie française ? », s'interroge Jean-Christophe Dumont de l'OCDE.

Cyrille de Billy, secrétaire général de la Cimade, association de soutien aux migrants et réfugiés, attend également le détail des mesures gouvernementales pour se prononcer  sur la nature de ces annonces. « On pourrait être optimiste. Il se peut que le gouvernement multiplie les titres de séjour avec autorisation temporaire de travail pour répondre réellement aux besoins de l’économie du pays. Peut-être va-t-il enfin régulariser des gens qui travaillent depuis longtemps dans notre pays ? », s’interroge le responsable associatif.

Ces derniers temps, le gouvernement a surtout multiplié les difficultés pour l’obtention des titres de séjour avec autorisation temporaire de travail. « Les demandes de rendez-vous en préfecture pour obtenir un titre de séjour et notamment une autorisation de travail ont été dématérialisées. Aujourd’hui, seulement 7% des gens obtiennent un rendez-vous vous en préfecture », décrit le secrétaire général de la Cimade.

Plus de souplesse

Les représentants des secteurs économiques frappés par le manque de main d’œuvre réclament, pour leur part, une plus grande souplesse et fluidité dans l’obtention de ces titres de séjours dans le cadre d'une migration économique.

« Nous avons besoin de gens prêts à travailler avec nous. Nous nous sommes prêts à accueillir des étrangers qui veulent travailler en France. Nous sommes favorables à une politique de quotas généreuse», avance Karim Khan, président de l’Union des Métiers et des Industries de l’Hôtellerie pour la Bretagne, le principal syndicat du secteur.

Le professionnel du secteur livre son expérience : « J’ai personnellement fait cette démarche en me rendant en Tunisie en recrutant des gens mais tout reste compliqué et difficile avec l’administration française pour l’obtention des papiers ou dans la recherche d’un logement », décrit Karim Khan.

L'immigration, selon une partie du patronnat français, fait partie de solutions pour remédier aux problèmes de recrutement. « Je demande une chose au gouvernement : sortir de l'idéologie et rester pragmatique. Chaque emploi créé permettra de générer de la richesse pour tout le monde », estime le responsable syndical du secteur. Chaque année, indique le restaurateur, Karim Khan plus de 100 000 offres d'emploi ne trouvent pas preneurs dans la restauration.