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Internet : Facebook va-t-il disparaître au profit de Meta ?

Facebook (capture d'écran vidéo de Mark Zuckeberg le 28 octobre 2021)

L'entreprise Facebook s'appelle désormais Meta et ne portera plus le nom de son réseau social favori. En effet, selon Mark Zuckerberg, Meta doit transformer radicalement Internet grâce au métavers (metaverse, en anglais). Mark Zuckerberg abandonne-t-il Facebook pour son nouvel univers virtuel censé changer le futur de l'humanité ? Analyse avec Dominique Boullier, spécialiste des usages du numérique et auteur de "Comment sortir de l'emprise des réseaux sociaux" (Le passeur éditeur, 2020).

TV5MONDE : Le réseau social Facebook est-il vieux et dépassé aujourd’hui  ?

Dominique Boullier est chercheur au CEE (Centre d'études européennes et de politique comparée), enseignant en sociologie, spécialiste des usages numériques et des technologies cognitives.
Dominique Boullier est chercheur au CEE (Centre d'études européennes et de politique comparée), enseignant en sociologie, spécialiste des usages numériques et des technologies cognitives.

Dominique Boullier : Je ne pense pas que Facebook soit vieux et en train de mourir, mais qu'il souffre de son gigantisme. Facebook a une crise de croissance très nette et Zuckerberg en tire une conclusion : il vaut mieux essayer de faire autre chose que de rester dépendant de Facebook qui a un vrai problème avec sa réputation, beaucoup plus que toutes les autres plateformes. Cette crise de réputation, plus le fait qu'il dépende tellement de la publicité, l'oblige à se débrouiller pour trouver d'autres sources de revenus un peu plus sérieusement.

Zuckerberg va continuer à faire comme d'habitude, avec du placement de publicité, donc du traitement de données à des échelles extraordinaires (…)

Dans un papier que j'ai publié, je fais l'état des lieux de la puissance des plateformes et il ressort que le maillon faible est Facebook, parce que trop dépendant de la publicité. De plus cette source de revenus va se tarir parce que Facebook va être obligée d'arrêter de tricher sur les tarifications qu'elle effectue. Cette entreprise a été aussi prise la main dans le sac de la manipulation des élections, a permis d'attaquer les politiques, chose qu'il ne faut jamais faire. Apple ne s'y est pas trompée en évitant toujours ce type d'erreurs et a toujours su faire la preuve de sa vertu. Facebook, non.

Le métavers de Mark Zuckerberg en quelques mots :

Métavers (ou metaverse en anglais) signifie méta-univers. Ce sont des espaces virtuels numériques en trois dimensions, des univers à part entière pouvant être aussi vaste que  le monde physique. Le métavers souhaité par Mark Zuckerberg doit permettre de communiquer, travailler, acheter, vendre, se divertir. Ces espaces virtuels communs sont des sortes de jeux de rôle persistants dans lesquel tous les internautes pourront — en théorie — se retrouver grâce à des casques de réalité virtuelle mais aussi — à terme — grâce à des lunettes de réalité augmentée. Selon Mark Zuckerberg, il sera aussi possible dans le futur de bénéficier des métavers par la projetection d'hologrammes.

Meta a déjà présenté plusieurs versions de différents métavers, certains sont ultra-réalistes pour se mettre au travail, d'autres plus animés pour passer du temps dans des activités sociales ou d'autres avec des robots gigantesques ou des personnages fantastiques, pour se lancer dans les jeux vidéo.

TV5MONDE : Le modèle économique de Meta semble pourtant le même que Facebook, alors que ce modèle pose problème, particulièrement avec l'exploitation massive des données personnelles ?

Dominique Boullier : C'est un peu ça le problème, mais Mark Zuckerberg explique qu'il développe en même temps un système d'exploitation pour son projet de métavers. A ce moment là, il ne se battrait non plus contre d'autres réseaux sociaux mais contre iOS et Android. Pour autant, ce n'est pas avec ça qu'on fait de l'argent directement. C'est pour cette raison que dans sa présentation du métavers il appuie beaucoup sur les jeux vidéos, avec des abonnements et certainement d'autres façons de se rémunérer, entre autres avec la 5G.

Une salle de réunion dans le métavers, avec l'avatar de Mark Zuckeberg, à gauche)
Une salle de réunion dans le métavers, avec l'avatar de Mark Zuckeberg, à gauche)
(Illustration : copie d'écran Meta/Facebook)


Sachant que Zuckerberg explique qu'il ne veut pas perdre trop d'argent le temps qu'il développe son projet de métavers. Il va continuer à faire comme d'habitude, avec du placement de publicité, donc du traitement de données à des échelles extraordinaires pour suivre ensuite les activités des utilisateurs par le biais de leurs avatars. En Europe, avec le RGPD, l'entreprise Meta va devoir jouer des coudes pour parvenir à perpétuer ce modèle économique d'exploitation des données personnelles, en trouvant des biais pour faire signer des CGU (Conditions générales d'utilisation, ndlr) aux utilisateurs.

Le lancement de Meta sacrifie la marque Facebook pour sortir de la crise de réputation et pouvoir continuer à être attractif.

Je crois que c'est d'ailleurs à ce niveau que des choses vont se passer, parce que si Zuckerberg pouvait se passer de l'aspect légal il s'en passerait. Donc, en Europe, avec le RGPD — qui l'embête — il va devoir inventer un nouveau cadre autour de l'avatar, des hologrammes, de la régulation de l'activité des utilisateurs dans son métavers. Plein de questions vont se poser : mon avatar est-il moi-même, avec ma responsabilité, les objets virtuels que je possède, quels sont leur statut juridique ? Tout ça va être un véritable bazar juridique avec des gens qui vont entrer dans le métavers pour contester le modèle non-institutionnel de Zuckerberg. Il va y avoir de nombreux brouillages induits par ce nouveau système du métavers, très difficiles à réglementer avec le RGPD.

TV5MONDE : Pourquoi Mark Zuckerberg annonce-t-il la création d'un méta-univers virtuel aujourd’hui, alors que rien ne permet encore de le mettre techniquement en œuvre ?

Dominique Boullier : On voit bien que Zuckerberg prépare ça depuis longtemps, il y a plein de briques qui seraient en place, donc ce n'est pas un coup de tête comme ça. Le lancement de Meta sacrifie la marque Facebook pour sortir de sa crise de réputation et pouvoir continuer à être attractif. Zuckerberg est très critique vis-à-vis des autres plateformes tout en disant : "Maintenant j'ai quelque chose qui va tout transformer, je suis l'opérateur et le système d'exploitation qui va prendre tout à son compte et arracher la mise".

Tous les types de métavers développés par Meta peuvent co-exister et permettre aux internautes de s'y déplacer grâce à leur avatar.
Tous les types de métavers développés par Meta peuvent co-exister et permettre aux internautes de s'y déplacer grâce à leur avatar.
(Illustration : copie d'écran Meta/Facebook)

On peut dire que le métavers est survendu, c'est absolument vrai, mais c'est un moment qui peut relancer la machine à croyances qu'est Facebook, un réseau social qui a toujours quelque chose de nouveau à proposer mais qui commence un peu à s'user. Sans faire de psychologie de bazar, j'ai l'impression que Mark Zuckerberg n'est plus trop intéressé par Facebook et que ce qui lui plaît c'est d'inventer des choses nouvelles, pas de gérer des choses compliquées comme Facebook.

Dans l'agenda de la 6G, le cahier des charges stipule de développer des capacités de réseaux qui permettraient de générer et de vivre partout, tout le temps, avec des hologrammes.

Ensuite, sur la réalité technique du métavers qu'il est en train de vendre, Zuckerberg ne dit rien sur les capacités réseaux nécessaires pour faire fonctionner ce système. Il prétend qu'il sera interopérable, ce qui est totalement improbable puisque c'est lui qui crée tout seul ce standard.

Pour ce genre de choses on est obligé de créer un consortium avec d'autres entreprises technologiques, de mettre des choses à disposition, de créer des plateformes de partages, etc. Il n'y a aucune logique de normalisation et de standardisation dans la démarche du projet de metaverse de Zuckerberg. Vu le nombre de briques qu'il faut aligner — tant au niveau logiciel, matériel que réseau—, la marche est encore un peu haute, à mon sens.

TV5MONDE : La vision de Mark Zuckerberg est globale, il parle de futur pour l’humanité, d’un nouvel Internet qui remplacera celui que l’on connait, d’une nouvelle manière de vivre au quotidien pour tous. Que pensez-vous de ces déclarations ?

Dominique Boullier : Il se donne quand même une dizaine d'années pour réaliser ces prophéties. Mais il faut savoir que dans l'agenda de la 6G (successeur de la 5G et permettant d'atteindre des débits quasi illimités, ndlr), le cahier des charges qui est déjà présent et en discussion — avec notamment les Coréens—, c'est de développer des capacités de réseaux qui permettraient de générer et de vivre partout, tout le temps, avec des hologrammes.

J'avais lu ces spécifications il y a deux ans et je vois aujourd'hui la connexion de cette technologie avec un métavers qui deviendrait un standard et offrirait un espace de vie virtuel, qui commercialement pourrait être monétisé de façon très nouvelle. Il faut donc trouver des applications à ces technologies réseaux, et les développements d'un metaverse vont dans ce sens là.

Quand on fait vivre des milliards de gens ensemble sur une même plateforme, ça ne se règle pas à coup de quelques algorithmes en intelligence artificielle qui détectent les propos haineux.

Mais le problème c'est que Mark Zuckerberg n'est pas maître de cette affaire-là. Il a les terminaux — avec entre autres ses casques de réalité virtuelle et les lunettes qu'il veut développer —, mais ce ne seront pas majoritairement des terminaux de réalité virtuelle. Pour la réalité virtuelle il a déjà les clients de type 'gamers' et une plateformes de jeux vidéo, Oculus Quest, mais c'est un marché à court terme. Pour le métavers, ce sera de la réalité augmentée, puis avec des hologrammes, il l'a annoncé.

Et là, il faut des capacités de réseaux permanentes, très élevées, une persistance, une robustesse que l'on n'a pas aujourd'hui. Ce sont les opérateurs qui sont maîtres de ça, pas Mark Zuckerberg.

À terme, il serait possible selon Mark Zuckerberg de profiter du métavers en réalité augmentée ou en hologramme. Ici, un jeu d'échecs holographique.
À terme, il serait possible selon Mark Zuckerberg de profiter du métavers en réalité augmentée ou en hologramme. Ici, un jeu d'échecs holographique.
(Illustration : copie d'écran Meta/Facebook)


TV5MONDE : Les sociétés modernes subissent de plus en plus les effets négatifs des réseaux sociaux, de l’enfermement numérique, des addictions aux écrans, aux jeux en ligne, particulièrement chez les adolescents. Mark Zuckerberg propose pourtant un monde encore plus connecté, comment interprétez-vous cette approche ?

Dominique Boullier : C'est assez typique de l'irresponsabilité liée au solutionnisme technologique. L'idée est que 'de toute façon on trouvera des solutions et qu'à priori c'est désirable'. On ne se pose pas la question de ce qu'on voudrait, si c'est vraiment ça la bonne réponse.

Mark Zuckerberg n'a rien à faire de ces questionnements, il part du principe que c'est supposément désirable avec une complète irrésponsabilité sur le plan de l'analyse, de ce qu'il peut se passer, particulièrement sur les enjeux des usages. Mark Zuckerberg prétend être celui qui connecte les gens, c'est même son slogan, mais il faudrait qu'il monte en expertise dans ce concept, parce que pour l'heure, les conséquences sont terribles, sur le plan psychologique mais aussi juridique.

Quand on fait vivre des milliards de gens ensemble sur une même plateforme, ça ne se règle pas à coup de quelques algorithmes en intelligence artificielle qui détectent les propos haineux. Il ne faut pas rêver, il y a trois marchés qui sont immédiats pour le métavers : les jeux vidéos,  quelques applications professionnelles qu'on peut imaginer et qui peuvent faire sens, et puis la pornographie. Facebook a aujourd'hui une politique de modération d'une pudibonderie et d'une hyprocrisie totale, on se demande donc comment Zuckerberg — avec son métavers — va se sortir d'une situation comme celle-là.
 

Mark Zuckerberg n'a pas le statut ni les qualités personnelles pour instituer un univers comme celui-là.

Le porno est déjà très présent sur Second Life qui est la première tentative d'univers virtuel persistant. Il va devoir réfléchir aux enjeux psychologiques de l'affaire, aux conséquences de tout cela. Quelle est l'assemblée qui décidera ? Quand on fait une loi contre la pédopornographie c'est qu'il y a des élus derrière qui prennent des décisions, qui votent, avec toute une chaîne juridique. Avec Mark Zuckerberg et son métavers, il n'y a rien qui s'en approche.

L'idée qu'il défend sur le sujet est : 'on va y aller et on verra, on gèrera les cas au cas par cas.' C'est pour cela que dans mon article j'ai écrit : 'le métavers dont le prince est un enfant', parce que la façon dont il présente son projet est celle-ci : 'ça va être super, on va jouer, s'amuser, etc.' C'est totalement infantile et inquiétant parce que ça n'a aucun rapport avec l'ampleur des enjeux de ce qu'il pourrait mettre en branle. Mark Zuckerberg n'a ni le statut, ni les qualités personnelles pour instituer un univers comme celui-là.