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Interview d’Emmanuel Macron sur Brut : ce que les jeunes répondent au président

Le président français Emmanuel Macron, durant son discours du 4 décembre, à l'hôpital Necker, à Paris.
Le président français Emmanuel Macron, durant son discours du 4 décembre, à l'hôpital Necker, à Paris.
AP Photo/Thomas Samson

Ce vendredi 4 décembre, à 16h, le rendez-vous était donné par Emmanuel Macron à la jeunesse. Pour parvenir à toucher sa cible, le président de la République a décidé d’emprunter les canaux de diffusions principalement utilisés par les plus jeunes et d’accorder un entretien au média Brut, très suivi sur les réseaux sociaux.

De Youtube à Twitch, en passant par Twitter, le président de la République française a tenté de parler à ceux qui, aujourd’hui, n’attendent plus le journal télé de 20h pour s’informer. Ce vendredi 4 décembre, Emmanuel Macron voulait avant tout s’adresser à la jeunesse. Pour y parvenir, il a décidé de s’affranchir des traditionnels face à face ou autres allocutions sur de grandes chaînes de télévision nationales et d’accorder un entretien à Brut, un media diffusé sur différentes plateformes et réseaux sociaux.

Un format "jeune", une posture "jupitérienne"

Un entretien accordé dans un contexte de restriction des libertés, la faute à l’épidémie de coronavirus, alors que le président plaignait déjà "ceux qui ont vingt ans" lors de sa dernière allocution télévisée. Mais c’est aussi et surtout à la suite des affaires de violences policières et notamment celles dont a été victime Michel Zecler, producteur de musique, noir, roué de coups pendant des dizaines de minutes par plusieurs policiers. 

Cet événement, filmé par une caméra de vidéosurveillance, suscite le débat et l'indignation, notamment chez les plus jeunes. Il intervient en pleine polémique sur l’article 24 de la loi de Sécurité globale qui laisse craindre que les journalistes, les militants, mais aussi les citoyens, ne pourront plus filmer et diffuser ces violences policières sans être inquiétés. 

Or, face à Emmanuel Macron se tenait le journaliste Rémy Buisine, emblématique par son travail au coeur des manifestations pour les filmer et plusieurs fois molesté par les forces de l’ordre.

10, 9, 8 (…), 1. Le minuteur a achevé son décompte et l’on voit Emmanuel Macron, comme à son habitude, les mains jointes sur la table. Face à lui, Yağmur Cengiz et Rémy Buisine, journalistes chez Brut, l’historien Thomas Snegaroff, connu pour ses chroniques sur les États-Unis sur FranceInfo… mais aussi des milliers d’internautes, qui ont posé "des milliers de questions". Seules quelques unes ont été sélectionnées par la rédaction de Brut, afin d’être adressées à Emmanuel Macron.

S’il a choisi d’accorder cet entretien à ce média, en passant par différents réseaux sociaux, sur Internet et ce, dans le but de s’adresser à la jeunesse, Emmanuel Macron n’en a pas pris les codes. Il est resté dans sa posture très solennelle, certains diront "jupitérienne", de président de la République.

Violences policières : l’importance des mots sur les maux

Dès le début, le ton est donné : Rémy Buisine lance le président sur les violences policières, dont il a lui même été témoin mais aussi victime, comme il le rappelle dans les premières secondes. Évacuation des camps de migrants, manifestations ou encore affaire Michel Zecler, tout y passe, sans éviter l’épineuse question de l’article 24 de la loi sur la Sécurité globale. 

"Il y a des policiers violents", dit Emmanuel Macron, avant d’être vite repris par Rémy Buisine : "Il y a des policiers violents, mais y a-t-il des violences policières ?".

Le président de la République tergiverse, mais finit par céder après plusieurs relances du journaliste de Brut : "Je n’ai aucun problème, si l’on est dans une discussion comme ça, pour dire qu’il y a des violences policières". S’il n’emploie jamais ce terme, ce serait parce qu'il est "politisé" par une "partie de l’extrême gauche, qui veut la dissolution de l’État", qui affirme qu’il y a "une violence et un racisme consubstantiels à la police", selon Emmanuel Macron. 

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Un propos qui a fait réagir, notamment Amine, étudiant dans une école de commerce, attendait le président de la République sur cette thématique : "Il n’a pas cessé d’esquiver la question. C’est au pied du mur, mis face à ses propos contradictoires et ses déclarations lorsqu’il était candidat à l’élection présidentielle qu’il a fini par employer le terme de violences policières".
Une déception pour cet étudiant, qui affirme avoir déjà été contrôlé plusieurs fois, sans jamais que cela ne soit justifié : "C’est comme si Macron avait peur. Je comprends qu’il ne puisse pas taper sur les policiers dans leur ensemble, au vu de sa fonction, mais il ne peut pas jouer sur les mots de la sorte et nier qu’il y a un problème de racisme et de violences qui est systémique au sein de la police", ajoute-t-il. 

Une même déception que l’on constate dans les commentaires, sous l’extrait qui reprend cette partie de l’interview. Un utilisateur de Twitter ne manque d’ailleurs pas de mettre en lumière la dichotomie entre, d'une part, les propos d’Emmanuel Macron, qui a affirmé que la police protégeait l’ordre républicain et n’appartenait à "aucun camp", et d'autre part, les propos du préfet de police de Paris, Didier Lallement, à une manifestante gilet jaune : "Nous ne sommes pas dans le même camp madame". 

Pour Alix, étudiante en licence d'histoire, Emmanuel Macron envoie un "mauvais message" à la jeunesse"en comparant les violences, liées à des problèmes systémiques au sein de la police, à celles que des policiers subissent dans le cadre de leur fonction". 
"Le fait qu’il soit sans arrêt obligé de rappeler cela lui fait oublier que les uns détiennent une violence légitime que les autres n’ont pas, qu’ils sont censés être exemplaires et que dans un procès leur parole vaudra toujours plus que celle d’un citoyen lambda. Mais surtout, il fait passer les récents événements au second plan", ajoute-t-elle.

"Quand on n’est pas blanc de peau, on est plus souvent contrôlés"

Interrogé sur les contrôles au faciès, qui participent de cette violence policière, le chef d’État français a affirmé qu’il est "vrai qu’aujourd’hui, quand on n’est pas blanc de peau, on est plus souvent contrôlés, surtout quand on est un homme, ce qui est interdit par la loi". Face à ce terrible constat, Emmanuel Macron a formulé la seule annonce concrète de l’entretien : la mise en place d'un grand sondage en ligne, à partir de janvier,"où les gens pourront dire en quoi ils sont discriminés", mais aussi l’ouverture d’une plateforme de signalement des discriminations. 

Latifa Oulkhouir, directrice du Bondy Blog, média en ligne né au moment des révoltes urbaines de novembre 2005, s'interroge sur les réponses apportées par Emmanuel Macron : "Et après ? Quelles sont les actions entreprises ? Que fait-on contre les violences policières par exemple, qui ne sont que très rarement condamnées sur le plan pénal? La France a quand même été condamnée par la Cour européenne des droits de l’Homme là-dessus. C’est la même chose pour les discriminations. Emmanuel Macron admet qu’il y en a et heureusement, tant les rapports sur la problématique existent, mais que fait-il pour lutter contre ça ? Il n’a rien annoncé de révolutionnaire. Une plateforme ? On sait que dans les histoires de discriminations et de harcèlements, le plus important, c’est avoir des preuves. Si demain quelqu’un est victime de discrimination, que va-t-il faire ? Le renseigner sur la plateforme ? Pour quoi faire ? Avoir des statistiques qui existent déjà ?". 

Elle ajoute : "Je sais qu’émettre ce doute peut conduire certains à dire que l’on n’a pas confiance dans les institutions de l’État, mais en tant que journaliste, j’ai eu affaire à tellement d’histoires où les preuves manquaient à cause des forces de l’ordre, que des solutions telles que les caméras-piétons me font douter. Un policier pourrait très bien commettre un acte répréhensible en ayant éteint sa caméra, puis la rallumer".

Islam, séparatisme et immigration, un débat qui crée le malaise

Ministre sous le quinquennat de François Hollande, Emmanuel Macron s’était distingué de la ligne de son premier ministre Manuel Valls, qui affirmait qu’expliquer la radicalisation "c’est déjà vouloir un peu excuser". Au contraire, le président défend son analyse : "La France n’a pas de problème avec l’Islam. Mais certains sont attirés par cette idéologie islamiste et pas islamique. C’est ce qu’on veut combattre. Cette idéologie progresse sur nos échecs. Aucun de ceux-ci ne peut justifier le terrorisme, mais ils permettent de l’expliquer".

Pour le président, les explications sont multiples, mais il confesse que la France a laissé "à beaucoup de jeunes l’idée qu’ils ne sont pas une part" du pays, avant d’ajouter que "le ressentiment économique et social", qui se matérialise via "les discriminations à l’embauche et au logement" nourrit ce sentiment de rejet.  

Pour Amine, "ce discours est satisfaisant, car il tente d’expliquer, faits à l’appui, comment certains basculent dans la radicalisation, alors que certains préfèrent se cacher derrière une pseudo violence qui serait liée à l’islam, en tant que religion". Mais selon lui, les actes ne vont pas dans le bon sens : "Tout ceci, ça n’est que des discours. On les a déjà entendus. En attendant, que fait-il pour remédier à ces facteurs multiples ? Ce n'est pas avec sa loi sur le séparatisme ou encore la dissolution du Collectif contre l'islamophobie en France​ (CCIF) qu'il risque d'y arriver". 

Amine confie également avoir été dans une situation de malaise "lorsque le président a fait des raccourcis avec l’apprentissage de l’arabe à l’école ou encore les origines des gens, même si cela peut être un facteur qui nourrit le ressentiment dont il parle". Pour cet étudiant, parler de la radicalisation et l’expliquer en ces termes, c’est en faire porter la responsabilité à ceux qui sont issus de l’immigration, "alors que des convertis, blancs, ont aussi rejoint la Syrie".

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La directrice du Bondy Blog, Latifa Oulkhouir, s'interroge aussi sur le sens de la dissolution du CCIF qui apparaît comme une forme de remise en cause de la critique des actions des pouvoirs publics, "qui doit rester libre" et sur les bases fondamentales de l'Etat de droit.
"Cela pose également la question de la liberté d’association. Pour une fois que les musulmans avaient une structure organisée, qui parvenait à prendre la défense des personnes discriminées en raison de leur appartenance à une religion, en l’occurence, ici, l’islam, c’est vraiment inquiétant. Le CCIF ne se battait que pour le respect du droit français. L’avocat, que nous avons eu en entretien, posait d’ailleurs la question du signal que l’on renvoyait à la communauté musulmane. Quand elle s’organise, ça ne plaît pas à la République et c’est vraiment dangereux car cela donne du grain à moudre à ceux qui tiennent des discours qui se basent sur un rejet de la République à leur égard", ajoute-t-elle sur ce cas bien précis.

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Écologie : Macron accuse l'Europe pour le glyphosate

Si les questions liées à l’article 24, aux violences policières ou encore au racisme ont pris une part importante de l’entretien, un autre volet a été abordé : l’écologie. Identifiée comme une thématique centrale lors des dernières élections européennes (Europe Écologie Les Verts est arrivé en 3ème position, avec 13,47% des suffrages), il était difficile de passer à côté d’une préoccupation majeure, qui concerne les générations futures. 

Le président a donc rebondi sur une question, posée via Instagram, portant sur l’interdiction du glyphosate, herbicide dont la France devait arrêter l’usage à la fin de l’année, conformément à une promesse de campagne d’Emmanuel Macron. 
C’est très sobrement que ce dernier a avoué : "Je n’ai pas changé d’avis, je n’ai pas réussi". Un échec "collectif", qu’il impute, notamment aux pays-membres de l'Union européenne : "On voulait en sortir sous trois ans, certains pays ont voulu le reporter à 10 ou 15 ans. Si la France ne s’était pas battue pour qu’au niveau européen on puisse en sortir en 2022, on repartait pour 10 ou 15 ans", ajoute-t-il. 

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Il explique ce recul par la "distorsion de concurrence" qu’impliquerait le fait de sortir du glyphosate seul : "On sacrifie notre agriculture sans régler le problème, car on continuera à manger des produits importés de Belgique, d’Italie ou d’Espagne qui continuent à l’utiliser".
Deuxième argument : le marché unique. Car si les agriculteurs français produisent pour nourrir la nation, ils doivent également exporter. Pour Emmanuel Macron, prendre une initiative qui irait à contrecourant ne réglerait pas le problème et pourrait priver les agriculteurs français du marché européen. 
Il explique également ce report de la sortie du glyphosate par des facteurs exogènes "imprévus" tels que les taxes américaines, notamment sur la viticulture. 
Pour finir, il justifie cette nouvelle échéance par le manque de "solutions de substitution" jusqu’ici et affirme que "les lobbys" ne l’ont pas fait reculer. 

"Il nous a vendu du rêve au départ, et au moindre problème, il cède"

Pour Alix, "c’est trop facile, face à l’échec, de dire que c’est la faute de l’Europe. Il faut qu’il prenne ses responsabilités et s’il se retrouve dans une telle situation, c’est parce qu’il nous a vendu du rêve au départ, et au moindre problème, il cède". 
"Qu’en sera-t-il lorsqu’il s’agira de prendre des décisions bien plus drastiques que l’interdiction d’un produit reconnu comme toxique ?", s’interroge-t-elle. 

L’entretien a mis en lumière certaines fractures politiques, générationnelles, sociales ou encore sociétales, et dans les commentaires, on ne cesse de refaire le match, même si pour beaucoup, il a été bien trop long.
Preuve, s’il en fallait une, qu’à défaut d’avoir été convaincue, une partie de la jeunesse a écouté le message et participe, elle aussi, au débat démocratique.