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Irak : "La communauté chrétienne est une cible du fait de sa différence religieuse, et parce qu’assimilée à l’Occident"

<p>Des chrétiens d'Irak assistent à une messe célébrée par le Pape François à l'Eglise de Mar Youssef à Bagdad en Irak, le 6 mars 2021</p>

Des chrétiens d'Irak assistent à une messe célébrée par le Pape François à l'Eglise de Mar Youssef à Bagdad en Irak, le 6 mars 2021

© AP/ Khalid Mohammed

Lors de son voyage oecuménique, le pape François a rendu visite aux communautés chrétiennes, nombreuses en Irak. Derrière l'appellation "chrétiens d'Irak", se cache une grande variété de peuples et de pratiques religieuses. Entretien avec Claire Lefort, doctorante en anthropologie à l'Université de Paris et à l'Institut de Recherche pour le Développement.

Venu en « pèlerin de paix », le pape François espère initier le dialogue avec la communauté chiite mais aussi rencontrer les chrétiens d'Irak, estimés à 400 000 selon le quotidien français La Croix. Entretien avec Claire Lefort, doctorante en anthropologie à l'Université de Paris et à l'IRD (Institut de Recherche pour le Développement), auteure de l’ouvrage sur les Sabéens-Mandéens « Premiers baptistes, derniers gnostiques » (paru aux éditions du Cygne), une communauté monothéiste originaire du sud de l'Irak et confrontée elle aussi, aujourd’hui, au phénomène de l’exil. 

Lire aussi : Chrétiens d’Irak : le difficile dilemme de l’exil

TV5MONDE : Qui sont les chrétiens d'Irak? 

Claire Lefort, doctorante en anthropologie : La diversité des chrétiens d'Irak est très large. Les Églises orientales ne sont pas réparties selon le tryptique auquel on est parfois habitués dans les pays occidentaux (entre catholiques, protestants et orthodoxes). Au Moyen-Orient, on compte près de 13 Eglises différentes dont certaines comptent parmi les premières dans l'histoire du christianisme. On trouve ainsi en Irak les chaldéens et les syriaques (NDLR : des Eglises catholiques situées à Bagdad, Qaraqoch et Mossoul), mais aussi les assyro-chaldéens, les assyriens ou encore les orthodoxes. Cette diversité ecclésiastique s’explique par divers facteurs historiques et politiques, à la fois internes (schismes menant à la création de nouvelles Eglises) et externes (envoi de missionnaires par la papauté, pour convertir au catholicisme de Rome, ou de protestants, plus tard, pour faire de même). Il y a donc eu des facteurs et acteurs extérieurs qui ont favorisé cet éclatement au sein des chrétiens d’Irak. 

TV5MONDE : Existe-t-il aussi des divergences politiques entre ces Eglises? 

Claire Lefort : Bien sûr, ces divisions religieuses se doublent parfois d’enjeux politiques, qui sont très importants. On aborde trop souvent le Moyen-Orient et l'Irak par le biais confessionnel, comme si les gens ne se définissaient que par leur appartenance religieuse. Il est vrai qu'il s’agit d’un facteur très structurant, du fait notamment que la religion soit inscrite sur la carte d'identité. Mais il y a aussi eu des enjeux politiques forts, en interne ou à l’échelle nationale : certaines Eglises ont pu, par moments, être plus proches du pouvoir que d’autres, et se sont donc retrouvées dans un rapport de force. Aujourd'hui, toutes ces Eglises qu’on englobe sous le vocable de « chrétiens d'Irak » restent par moment encore très divisées.

TV5MONDE : Peut-on parler de "minorités religieuses" concernant les chrétiens d'Irak? 

Claire Lefort : Dans le contexte irakien, le terme de "minorité" est problématique et ne va pas de soi. Il consiste à tracer, au sein de sociétés arabes, une ligne de démarcation entre une population majoritaire musulmane et d’autres groupes, présentés comme « non-musulmans » et associés à l’idée de persécution. En raison de leur infériorité numérique, les non-musulmans sont rassemblés sous un même vocable, perçus et présentés comme des « minorités ». Pourtant leurs situations politiques, économiques et sociales diffèrent : être chrétien, yézidi ou sabéen-mandéen dans le sud ou le nord de l’Irak ne signifie pas la même chose. 

Par ailleurs, en Irak, le terme de "minorité" est exogène. Il a été introduit dans le droit à partir des textes internationaux sur le droit des minorités. Ce n’est que dans la période récente que les termes akthariyat et aqaliyat sont apparus, en langue arabe, pour traduire les notions de « majorité » et de « minorité ». Introduites à la fin du XIXe siècle, ces dernières servaient à désigner spécifiquement, les populations chrétiennes et juives de l’empire ottoman, dans le cadre d’une politique des puissances européennes faisant de la « protection des minorités » un levier de leur interventionnisme dans la région. Encore aujourd’hui, l’emploi de ces notions reste connoté négativement car lié à l’impérialisme européen et responsable de l’affaiblissement de l’unité nationale. D’ailleurs, lors de la rédaction de la constitution irakienne de 2005, choix a été fait d’utiliser l’expression « composantes de la Nation » afin d’éviter la distinction entre « majorité » et « minorité », ayant pour effet de séparer certains groupes du reste du pays. Au contraire, il s’agissait de souligner la diversité de la société irakienne et son engagement dans un projet commun, en accordant le même traitement (du moins lexical) aux différents groupes ethno-religieux qui la composent.

L'Irak est en guerre depuis 40 ans. Le tissu social et politique est très fragilisé. 
Claire Lefort


 


TV5MONDE : Les chrétiens sont-ils victimes d'une persécution ciblée en Irak?

Claire Lefort : Dans une région pensée à majorité musulmane, le ciblage religieux pratiqué par certains groupes extrémistes (tel que l’EI) a eu pour effet d’attirer l’attention des acteurs – locaux comme internationaux – sur ces groupes non-musulmans, englobés sous le même qualificatif de « minorités religieuses ». Or l’attention particulière portée à ces dernières n’est pas sans effet sur les contextes locaux.

Ces populations peuvent devenir un enjeu de taille pour les gouvernements souhaitant négocier ou obtenir les bonnes grâces d’acteurs étrangers. Cela peut aussi amener certains acteurs locaux à ne plus considérer ces « minorités » comme partie intégrante de la société, mais plutôt comme des groupes privilégiés. En un sens, l’attention et l’assistance ciblées prétendant venir en aide aux « minorités » prend le risque de provoquer l’effet inverse et d’attiser du ressentiment à leur égard. Il faut bien comprendre que l’Irak est un pays en guerre depuis près de 40 ans. Dans ce contexte, le tissu social et politique est très fragilisé ; attaques et attentats constituent, malheureusement, des événements récurrents.

Bien sûr, il arrive que certains de ces actes visent spécifiquement les « non-musulmans » - à l’instar de l'attentat en 2010 à Bagdad (NDLR : le 31 octobre, un commando d'Al-Qaida rentre dans la Cathédrale Notre-Dame-du-Secours-Perpétuel et fait 46 morts), où les chrétiens étaient clairement visés. Mais pour autant, les chrétiens ne sont pas les seules victimes de la violence qui règne en Irak. En accordant une attention plus grande aux attaques visant les chrétiens, on donne l’impression de « trier » parmi les victimes ou les attaques et d’attiser alors les ressentiments locaux : la communauté chrétienne devient une cible non seulement du fait de sa différence religieuse, mais aussi parce qu’assimilée par les acteurs locaux à l’Occident.

TV5MONDE : Beaucoup de chrétiens d'Irak ont quitté le pays? 

Claire Lefort : Aujourd’hui, la plupart des chrétiens d'Irak ne résident plus dans le pays. La diaspora chrétienne est ancienne : elle s’est constituée, notamment, au début du XXe siècle et s’est considérablement accrue ces dernières décennies. De nombreux chrétiens d’Irak sont aujourd’hui installés dans des pays occidentaux, notamment en Amérique du Nord ou en Australie. Certains ont parfois transité par la Jordanie, avant d’obtenir un visa d’asile pour l’un de ces pays. 

TV5MONDE : Y-a-t-il d'autres communautés que les chrétiens d'Irak qui font l'objet de persécutions?

Claire Lefort : Au-delà des trois grandes religions qu’on connaît en général en Europe (judaïsme, chrétienté, islam), il existe en Irak d'autres religions monothéistes qui subissent elles aussi de grandes violences. Outre les yézidis, dont on entend régulièrement parler ces dernières années, il y aussi les sabéens-mandéens. Leur prophète est Jean Baptiste, que la tradition biblique connaît comme le cousin du Christ. Au Ier siècle, certains mouvements baptistes refusent de reconnaître Jésus-Christ et de se rallier aux premiers chrétiens ; confrontés aux mêmes persécutions que ces derniers, ils fuient jusqu'à la région du Tigre et l'Euphrate (qui correspond aujourd’hui au sud de l’Irak).

Les sabéens-mandéens ont longtemps figuré en bonne place dans la vie intellectuelle et artistique irakienne (poètes, astronomes, etc.). Ils étaient aussi réputés pour leur savoir-faire ancien d’orfèvres et de joailliers. Contrairement aux yézidis, les sabéens-mandéens ont le statut de "gens du livre", mais il leur est souvent dénié et sont donc considérés comme des mécréants par les musulmans. D'après leurs représentants, ils étaient un million au début du XXe siècle et seraient aujourd'hui moins de 100 000 à travers le monde entier. Comme les chrétiens, la grande majorité a aujourd’hui fui l’Irak : certains sont en transit en Jordanie ou en Turquie, tandis que la plupart des membres de leur communauté sont désormais installés dans des pays tels l’Australie ou la Suède. Une petite communauté s’est même constituée en France, ces dernières années, dans la région de Tours.