Info

Iran : "Le pays est désormais capable d'effectuer une coupure contrôlée de son réseau"

L'Iran a su reconfigurer son Internet pour pouvoir se couper à tout moment du reste du monde et conserver malgré tout un réseau national. (Istock / imaginima)

Après 15 jours de coupure gouvernementale d'Internet, l'Iran sort de l'isolement. Contrairement aux nombreuses autres coupures observées depuis 10 ans, cette fois-ci est différente des autres. Explications de Kavé Salamatian, chercheur en informatique, spécialisé dans la mesure d'Internet.

TV5MONDE : La coupure d'Internet en Iran a duré 10 jours, pour se résoudre progressivement depuis hier. Qu'avez-vous observé durant toute cette période ?
 
Kavé Salamatian est maître de Conférence à l'Université Pierre et Marie Curie, professeur en informatique et télécommunications à l'université de Lancaster, spécialisé dans la mesure d'Internet.

Kavé Salamatian : Les coupures Internet en Iran sont extrêmement fréquentes, mais cette coupure a été différente des autres. Elle illustre le changement profond qu'a subi le réseau iranien ces dernières années. Avant, en Iran, les coupures étaient brutales, puisque quand on coupait Internet on coupait la totalité de la connectivité du pays et personne ne réussissait à accéder à quoi que ce soit.

Ce qui a été observé ces deux dernières semaines, c'est qu'une partie du réseau à l'intérieur de l'Iran continuait à être opérationnel, qu'une partie des acteurs gouvernementaux avait accès à Internet et que la coupure n'était pas totale.

Ceci démontre que l'Iran a reconfiguré son réseau Internet de façon à pouvoir contrôler avec une très grande précision ce qui peut passer et ce qui ne le peut pas. Ce contrôle peut se jouer au niveau d'une ville que l'on empêche de se connecter plutôt qu'une autre, comme au niveau des applications, des infrastructures ou des entreprises. Cette reconfiguration est très difficile à mettre en œuvre et signifie que l'Iran est désormais capable d'effectuer une coupure contrôlée de son réseau. 

Cette reconfiguration a donc permis aux Iraniens de créer un Internet national : que s'est-il passé à ce niveau-là pendant la coupure de 15 jours ?

Pendant la coupure, l'Internet national de l'Iran a continué à tourner grâce à cette reconfiguration, effectivement. Mais ce qu'il faut bien comprendre c'est que la motivation du gouvernement d'avoir un réseau Internet national n'est pas seulement là pour des raisons de politique interne, afin de contrôler l'information dans des périodes de tensions, mais aussi parce que l'Iran a subi ces deux dernières années toute une série de cyberattaques, particulièrement des Etats-Unis.

Le fait de construire un réseau qui peut se détacher de l'Internet mondial et continuer à être fonctionnel est donc devenu une priorité de sécurité nationale en Iran. Au moment de la coupure, puis pendant les 15 jours de "blackout", nous avons quand même observé un trafic réduit, entre 5 et 10% de l'Internet iranien. Ces deux derniers jours le pourcentage est remonté de façon graduelle et significative. Nous avons une visibilité de l'Internet iranien de 80%, avec encore 20% qui reste déconnecté. Ce qui est intéressant, avec les informations qui arrivent du pays, c'est de voir que ce 20% déconnecté est géographiquement localisé. Certaines villes n'ont pas réussi à récupérer leur Internet. Cette segmentation géographique est quelque chose de nouveau. 

Ce nouvel Internet iranien permet-il au gouvernement de se prémunir entièrement de l'extérieur quand il décide d'effectuer un blocage ?

Non, et durant la situation de blocage des 15 derniers jours, nous avons quand même vu des informations sortir du pays, au compte-goutte. Des vidéos, par exemple. Nous ne savons pas encore par où sont passées ces informations-là, c'est-à-dire soit par des voies normales ou détournées.

Sur les accès satellite, ils sont à peu près inexistants en Iran, parce que le gouvernement a attaqué ce type d'accès depuis plusieurs années, ce n'est donc pas par ces canaux-là. Il y a toujours la possibilité pour ceux qui sont près des frontières avec d'autres pays d'utiliser des accès situés de l'autre côté de la frontière, mais on pense aussi que des ordinateurs gouvernementaux ont pu conserver des accès et sortir des informations vers l'extérieur…