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Italie : la crainte d'un retour de l'extrême droite

À partir de la gauche Silvio Berlusconi, Giorgia Meloni et Matteo Salvini lors d'un meeting des droites "Orgoglio italiano" (fierté italienne) à Rome le 19 octobre 2019. L'alliance des droites recueillerait entre 45 et 48% des suffrages aux prochaines législatives en septembre. 
À partir de la gauche Silvio Berlusconi, Giorgia Meloni et Matteo Salvini lors d'un meeting des droites "Orgoglio italiano" (fierté italienne) à Rome le 19 octobre 2019. L'alliance des droites recueillerait entre 45 et 48% des suffrages aux prochaines législatives en septembre. 
© AP Photo/Andrew Medichini

L'Union Européenne et l'Otan ont perdu un "pilier" avec la démission du Premier ministre Mario Draghi, précieux allié dans leur soutien à l'Ukraine contre Moscou. La rhétorique populiste et eurosceptique de Giorgia Meloni, ainsi que les liens de longue date avec la Russie de Silvio Berlusconi et Matteo Salvini, suscitent des inquiétudes à l'intérieur et à l'extérieur du pays. 

Fratelli d'Italia (post-fasciste) et la Lega (anti-immigration), sont créditées de près de 40% des intentions de vote dans les derniers sondages parus, à un peu plus de deux mois d'élections anticipées. En ajoutant Forza Italia, le parti de droite de Silvio Berlusconi, l'alliance des droites recueillerait entre 45 et 48% des suffrages. 

Les trois partis ont publié le 13 août un plan de gouvernement commun appelé "Pour l’Italie" promettant des baisses d'impôts, la "défense de la patrie", une réforme de l'Union Européenne et le soutien à l'Otan et l'Ukraine.

L'intérêt national et la patrie

Le programme en quinze points est "centré sur l'intérêt national et la patrie, la croissance économique et la défense du pouvoir d'achat des familles", ont déclaré les dirigeants des partis dans un communiqué commun. Il s'engage aussi à respecter les engagements de l'Italie envers l'Otan et à continuer de soutenir l'Ukraine contre la Russie, tout en soutenant les efforts diplomatiques en faveur de la paix.

Les partis promettent une "adhésion totale au processus d'intégration européenne", mais souhaitent une union "plus politique et moins bureaucratique" et appellent à une "révision" des règles de l'Union Européenne en matière de dépenses publiques et de gouvernance économique.

Ils évoquent également la possibilité de modifier le plan de réforme déjà convenu avec l'Union européenne en échange de près de 200 milliards d'euros de fonds post-pandémie, en fonction de "l'évolution des conditions, des besoins et des priorités".

Le programme de Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia) appelle à la défense et à la promotion "des racines historiques et culturelles classiques et judéo-chrétiennes de l'Europe et de son identité"

La cheffe de Fratelli d'Italia est créditée de 23% dans les sondages alors qu’en 2018, sa formation n’avait pas dépassé la barre des 4%. 

"Dieu, patrie, famille"

Sa devise? "Dieu, patrie, famille". Ses priorités? Fermer les frontières pour protéger l'Italie de "l'islamisation", renégocier les traités européens pour que Rome reprenne le contrôle de son destin, lutter contre les "lobbys LGBT" et "l'hiver démographique" du pays à la moyenne d'âge la plus élevée dans le monde industrialisé après le Japon en encourageant la natalité - tout en réduisant les naturalisations.

"Meloni représente un point de référence pour la contestation, la protestation, la désaffection", relève Sofia Ventura, professeur de sciences politiques à l'université de Bologne interrogée par l'AFP.

Le dégagisme, désormais, c'est elle : les antisystèmes du Mouvement 5 Étoiles ont intégré tous les gouvernements depuis 2018, de même que la Lega de Matteo Salvini, l'autre formation d'extrême droite.

"Un rapport serein avec le fascisme"

Giorgia Meloni et son parti sont les héritiers du Mouvement social italien (MSI), parti néofasciste créé après la Seconde Guerre mondiale. Repris du MSI, l'emblème de Fratelli d'Italia est la flamme tricolore vert-blanc-rouge, au dessin strictement identique à celui de l'ancien Front national en France. 

Si elle doit ménager une frange de sa base qui se réclame de ce passé-là, elle sait aussi que pour gagner, elle doit élargir son électorat, rassurer l'aile modérée de sa famille politique.

C’est ainsi qu’elle enregistre un communiqué en trois langues, dont le français.

Voir : Italie : la cheffe de l'extrême droite italienne Georgia Meloni veut rassurer
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Elle se pose en garante de "l'émancipation idéologique par rapport aux principes et symboles fascistes", analyse le quotidien italien La Repubblica. Mais son récit est "contredit par les faits" affirme le quotidien qui pointe du doigt une partie de l'entourage et de la base du parti restée sensible à ses racines.

"J'ai un rapport serein avec le fascisme", explique pour sa part Giorgia Meloni. Dans un exercice consommé d'équilibriste, elle reconnaît à Mussolini d'avoir "beaucoup accompli", sans l'exonérer de ses "erreurs" : les lois raciales, l'entrée en guerre, l'autoritarisme.

Et de clarifier: dans ses rangs, "il n'y a pas de place pour les nostalgiques du fascisme, ni pour le racisme et l'antisémitisme".

"Je suis Italienne, je suis chrétienne"

Née à Rome le 15 janvier 1977, Giorgia Meloni entre en militance à 15 ans dans les associations étudiantes classées très à droite, tout en travaillant comme babysitter ou serveuse.

En 1996, elle dirige le syndicat de droite Azione Studentesca, dont l'emblème est la Croix celtique.

En 2006, elle obtient sa carte de journaliste. La même année, elle devient députée et vice-présidente de la chambre. Deux ans plus tard, elle est nommée ministre de la Jeunesse dans le gouvernement Berlusconi.

Elle fréquente alors assidûment les plateaux de télé. Sa jeunesse, sa témérité, ses formules font d'elle une bonne cliente médiatique. Au début protégeant sa vie privée, elle comprend vite, que la personnalité d'une jeune et jolie femme blonde dans une Italie encore très machiste séduit autant que ses idées.

"Je suis Giorgia, je suis une femme, je suis une mère, je suis italienne, je suis chrétienne", lance-t-elle à ses supporteurs en 2019 à Rome lors d'un fervent discours devenu célèbre.

Soutien à Kiev

Elle affirme que ses "meilleurs amis" politiques, dans l'UE, viennent d'ex-Républiques soviétiques: Viktor Orban en Hongrie, et Jaroslaw Kaczynski en Pologne.

Au nom de la souveraineté des États, Giorgia Meloni a condamné sans ambiguïté l'agression russe en Ukraine et défendu l'aide à Kiev. Mais Matteo Salvini, admirateur déclaré de Vladimir Poutine, peine à se défaire de son image, tandis que Silvio Berlusconi, ami personnel du maître du Kremlin, est resté quasiment muet.
 

Dans un éditorial, le journal français Le Monde dit redouter "le bouleversement géopolitique que constituerait le retour au pouvoir, à l'occasion de prochaines élections, en pleine inquiétude énergétique à l'approche de l'hiver, de ces formations au lourd passé de complaisance avec Vladimir Poutine".

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s'est fendu d'un tweet très diplomatique le jour de la démission du Premier ministre Draghi. Tout en rendant hommage au chef de l'exécutif déchu, il s'est dit convaincu que Rome resterait aux côtés de Kiev : "Sincèrement reconnaissant à Mario Draghi pour son soutien sans faille à l'Ukraine dans son combat contre l'agression russe et la défense des valeurs européennes communes – la démocratie et la liberté".

"Nous continuerons à travailler pour renforcer la coopération entre l'Ukraine et l'Italie. Je suis convaincu que le soutien actif des italiens à l'Ukraine continuera", a-t-il affirmé.

La dépendance au gaz russe

Autre enjeu crucial pour les Occidentaux, "le futur exécutif devra poursuivre les énormes efforts pour réduire la dépendance de l'Italie à l'énergie russe entrepris par Mario Draghi", qui signait encore en début de semaine un gros contrat d'achat de gaz à l'Algérie, souligne le diplomate européen interrogé par l'AFP.

Dans le programme "Pour l'Italie", les partis promettent de réduire et de simplifier les impôts, et des mesures visant à remédier à la baisse du taux de natalité en Italie, via notamment une protection de l'emploi pour les jeunes mères. Mais le sujet de la dépendance énergétique n'est pas abordé.

D'autres promesses portent sur la réforme judiciaire, notamment celle de "mettre fin aux procès médiatiques", une préoccupation de longue date de Silvio Berlusconi, qui a fait l'objet de procédures judiciaires tout au long de sa carrière.