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Janna C. ou la "banalité" d'un projet d'attentat à 18 ans

Une salle d'audience du tribunal de Paris le 16 avril 2018
Une salle d'audience du tribunal de Paris le 16 avril 2018
afp.com - ALAIN JOCARD

Janna C. avait 18 ans quand elle a été interpellée, après avoir fait des recherches sur les explosifs et donné "rendez-vous au paradis". Jugée à Paris vendredi, elle a raconté la "banalité" de telles velléités d'attentat pour la jeune radicalisée qu'elle était.

Visage juvénile encadré de nattes, voix ferme teintée d'accent du sud, la jeune femme âgée aujourd'hui de 21 ans comparaissait détenue.

A l'époque, "j'étais dans mon délire", assure-t-elle au tribunal correctionnel.

Le 10 août 2016, la jeune radicalisée, abreuvée de la propagande de l'organisation Etat islamique (EI), avait été interpellée à Clermont-Ferrand après avoir évoqué un projet d'attentat dans des messages et auprès de sa famille.

La veille, elle avait recherché sur internet "comment fabriquer une ceinture explo" (sic) ou la technique de "fabrication du TATP", un explosif artisanal très instable, prisé des jihadistes. Sur Snapchat, elle avait donné "rendez-vous dans le paradis éternel".

L'idée d'un attentat-suicide lui serait venue en juillet 2016 "en parlant avec une femme sur Telegram". Elle venait de passer quelques semaines en prison pour de petits délits, se sentait "seule" dans un contexte familial difficile et discriminée car elle portait le jilbab, qui ne laisse voir que l'ovale du visage.

Elle avait noué des contacts avec d'autres "frères" et "soeurs" radicalisés intéressés par un attentat à l'explosif et identifié un fournisseur pour les ceintures, dans un "rôle de pivot et de recruteur", selon l'accusation.

"C'est moi" qui devais porter une ceinture, raconte-t-elle.

Contre quelles cibles ? "Y'avait pas vraiment de projet, tout était en cours". Elle finit par évoquer "ceux qui représentent la France, les fonctionnaires".

"Des policiers, juges, militaires, instituteurs ? l'interroge la présidente.

- Ouais, voilà, tout ça.

- Pourquoi la France ?

- Je voyais des vidéos de ce qui se passait en Syrie, en Irak et tout. (...) J'avais la haine".

Sur internet, entre "soeurs", "on parlait de tout et de rien", relate la prévenue.

La présidente objecte: "Commettre un attentat ?

- Pour moi, c'était banal.

- C'est tragique, c'est monstrueux, certainement pas banal.

- J'étais dans ma bulle".

- "C'était mon quotidien" -

Le jihad, "c'était ça mon quotidien", résume-t-elle un peu plus tard. "Je ne dormais pas, je ne mangeais plus".

Serait-elle passée à l'acte si elle n'avait pas été interpellée ? "Peut-être que je l'aurais fait, peut-être pas".

La jeune femme assure qu'elle ne veut plus "mourir en martyr", que "l'apprentissage de la religion" l'a fait changer d'avis.

La présidente lui oppose de multiples incidents en détention qui "inquiètent", une récente condamnation pour des menaces envers des surveillantes ou des soupçons de "fascination pour Salah Abdeslam".

L'enquête avait débuté après un appel à commettre des attentats en France par le propagandiste français de l'EI Rachid Kassim, relayé sur une chaîne du réseau social Telegram.

Les enquêteurs avaient repéré Janna C. en remontant les échanges de la créatrice de cette chaîne, alors mineure, poursuivie dans un dossier distinct. Elle est aussi jugée pour avoir incité cette mineure à commettre un attentat, et pour avoir envisagé de se rendre en Syrie, ce qu'elle nie.

Une autre jeune femme, Djelika S., 25 ans et une personnalité très fragile, qui était très proche de Janna sur internet, a comparu à ses côtés.

Devant les enquêteurs, elle avait avoué qu'elle-même devait commettre une attaque au couteau et qu'elle et Janna voulaient "tuer le maximum de personnes".

Vendredi, elle a expliqué qu'elle voulait alors rejoindre l'EI en Syrie mais réfuté tout projet d'attentat en France, assurant avoir menti.

Dans la soirée, la procureure a requis dix ans de prison contre Janna et huit contre Djelika, avec des périodes de sûreté des deux tiers. Pour la magistrate, les cas "emblématiques" de ces jeunes filles qui "ont trouvé dans le jihad l'expression d'un mal-être" illustrent "l'inflexion de la propagande jihadiste, qui dès 2015-2016 avait élargi son coeur de cible aux jeunes femmes".

A terme, Janna souhaite travailler dans l'hôtellerie et "faire un truc de (sa) vie", Djelika reprendre des études et "une vie normale". Jugement le 7 août.