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JO de Pékin 2022 : "C'est la victoire de la technique sur l'environnement"

<p>Pour la première fois, les Jeux olympiques d’hiver se dérouleront exclusivement sur de la neige artificielle. Les organisateurs des JO de Pékin 2022 assurent que les canons à neige sont alimentés par des énergies renouvelables et n'endommageront pas l'écosystème local. Mais le système fait polémique.<br />
AP Photo/Mark Schiefelbein</p>

Pour la première fois, les Jeux olympiques d’hiver se dérouleront exclusivement sur de la neige artificielle. Les organisateurs des JO de Pékin 2022 assurent que les canons à neige sont alimentés par des énergies renouvelables et n'endommageront pas l'écosystème local. Mais le système fait polémique.
AP Photo/Mark Schiefelbein

Pour l'organisation des ses Jeux olympiques d'hiver, Pékin utilise 100% de neige artificielle. Sa fabrication, gourmande en ressources, n'est pas sans conséquences pour l'environnement. Elle pose la question de la viabilité d'un tel événement sportif. Entretien avec Martine Rebetez, professeure de climatologie à l’université de Neufchâtel et à l’institut fédéral de recherche sur la forêt, la neige et le paysage en Suisse. 

TV5MONDE : L’organisation des Jeux olympiques d’hiver à Pékin nécessite 100 générateurs de neige et 300 canons à neige. Quel cela vous évoque-t-il ? 

Martine Rebetez : Ces jeux sont déconnectés de leur environnement. Voir juste une bande de neige, sur laquelle on va pratiquer des activités diverses, avec tout autour de la végétation ou potentiellement du désert ou du rocher est hors-sol. Cela signifie que c’est la victoire de la technique sur l’environnement, à une époque où l’on se rend compte que l’humanité ne peut pas se déconnecter à ce point de son environnement et qu’il est temps qu’elle en prenne soin. 

Cela signifie aussi l’utilisation disproportionnée d’énergie, d’eau, des éléments qui deviennent de plus en plus rares et précieux. 


L'eau des ruisseaux et des rivières devient trouble pendant de nombreuses années.Martine Rebetez, professeure de climatologie à l’université de Neufchâtel et à l’institut fédéral de recherche WSL

(Re)lire : Ecologie : "l'inaction coûte des vies et de l'argent"

TV5MONDE : Pourquoi la neige artificielle pose-t-elle des problèmes environnementaux ? 

Martine Rebetez : Cela pose problème à plusieurs niveaux. Le plus visible est celui de la consommation d’énergie et d’eau. Le moins visible et le plus problématique encore sont les dégâts faits au sol pour installer les équipements et les conduites d’eau. Cela signifie que vous devez creuser, ce qui occasionne des dommages sur les écoulements d’eau en aval, aussi bien l’eau potable que les ruisseaux et les rivières. Leur eau devient trouble pendant de nombreuses années. Creuser occasionne également des dégâts à la faune des rivières, car en creusant les sols de cette manière, on créé de l’érosion. 

Les organisateurs des JO d'hiver de Pékin assurent que les canons à neige sont alimentés par des énergies renouvelables et n'endommageront pas l'écosystème local. Selon eux, l'eau utilisée retournera par ailleurs dans les réservoirs environnants lors de la fonte des neiges au printemps.<br />
AP Photo/Gregory Bull
Les organisateurs des JO d'hiver de Pékin assurent que les canons à neige sont alimentés par des énergies renouvelables et n'endommageront pas l'écosystème local. Selon eux, l'eau utilisée retournera par ailleurs dans les réservoirs environnants lors de la fonte des neiges au printemps.
AP Photo/Gregory Bull

TV5MONDE : Une étude du groupe du sport écologique de la Loughborough University à Londres, parue le 26 janvier 2022, affirme que sur les 21 sites ayant accueilli des Jeux d'hiver depuis Chamonix en 1924, seuls dix d'ici à 2050 pourraient encore convenir pour accueillir un tel événement. À quel point le manteau neigeux disparaît-il ? 

Martine Rebetez : Dans les Alpes, depuis 1975, nous faisons face à une perte du nombre de jours d’enneigement d’à peu près un jour par année. Aujourd’hui, nous sommes donc à environ quarante-cinq jours de perte de couverture neigeuse à toutes les altitudes. Ceux qui se situaient à 3.500 mètres et qui disposaient d’une centaine de jours de neige, de septembre à juin, disposent désormais de 60 jours d’enneigement. C’est encore suffisant. Par contre, à 1.000 mètres où il neigeait un peu moins de 100 jours par an, le manteau neigeux est désormais réduit de moitié. L’impact est énorme aux altitudes moyennes et basses. Nous avons une grande variabilité de l’enneigement en Europe. Aujourd’hui, il faut aller très haut pour être certain d’avoir une couverture neigeuse suffisante pour assurer des activités.

Sans les fonds publics, nous n’aurions presque pas recours à la neige artificielle car elle coûte très cher à fabriquer.Martine Rebetez, professeure de climatologie à l’université de Neufchâtel et à l’institut fédéral de recherche WSL

TV5MONDE : La neige artificielle peut-elle fondre ? 

Martine Rebetez : Il existe un risque que la neige fonde à cause de la chaleur. Vous pouvez fabriquer de la neige, mais si vous avez de la pluie, des feux ou des températures élevées, vous la perdrez. La nuit, il faut aussi que les températures descendent assez bas pour pouvoir fabriquer cette neige. Ce n’est donc pas parce que vous avez une installation d’enneigement artificiel que vous allez forcément l’utiliser. Dans les régions où vous avez très peu de précipitations et des températures en principe très basses, donc, à haute altitude, dans les Alpes et dans les régions sèches des Alpes par exemple, vous pourrez garder votre neige. Par contre, vous aurez des problèmes accrus d’approvisionnement en eau. Ce n’est jamais anodin. 

D’ailleurs, dans la plupart des cas, ce sont des fonds publics qui permettent de financer la neige artificielle. Sans ces fonds publics, nous n’y aurions presque pas recours, car cette neige coûte très cher à fabriquer et est peu rentable. 

(Re)voir : JO Pékin 2022 : des pistes de ski totalement artificielles

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TV5MONDE : Quel problème de fond pose l’utilisation de la neige artificielle à l’horizon 2050 ? 

Martine Rebetez : Ce qui me frappe, c’est qu’aujourd’hui, en tant que scientifiques, nous avons publié tous les résultats nécessaires pour que l’on s’occupe du changement climatique, c’est-à-dire que l’on réduise les gaz à effet de serre et que l’on se préoccupe des impacts des changements environnementaux les plus graves sur les populations.

Ce que j’espère, c’est qu’en 2050, on ne sera plus dans cette fuite en avant que l’on observe actuellement, sans aucune prise en compte des problèmes qui vont nous toucher. Nous nous dirigeons vers des crises qui seront bien plus importantes que celles liées à la crise du Covid-19 que l’on vient de traverser, avec le dérèglement climatique.