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Justice climatique : "C’est la responsabilité des pollueurs historiques d’aider les nations les plus vulnérables"

Population se déplaçant sur une route inondée, à cause des fortes pluies de mousson, à Nasirabad, un district de la province du Balouchistan, dans le sud-ouest du Pakistan, le 22 août 2022.
Population se déplaçant sur une route inondée, à cause des fortes pluies de mousson, à Nasirabad, un district de la province du Balouchistan, dans le sud-ouest du Pakistan, le 22 août 2022.
© AP Photo/Zahid Hussain

Après les moussons « apocalyptiques » qui ont inondé près du tiers des régions du Pakistan, le premier ministre pakistanais Mian Muhammad Shehbaz Sharif a affirmé le 6 octobre que son pays faisait face à une crise sans précédent de santé, de sécurité alimentaire et de déplacement interne. Mais surtout, il en a appelé à la justice climatique. Une notion et des enjeux qu’éclaire pour nous Rebecca Thissen, chargée de recherche en justice climatique au CNCD-11.11.11, le Centre national de coopération au développement, un mouvement citoyen et une coupole d’ONG qui coordonne la voix de 90 associations belges de solidarité. Entretien.
 

TV5MONDE : En raison de la sècheresse du printemps dernier et des inondations de ces dernières semaines, le premier ministre pakistanais, Mian Muhammad Shehbaz Sharif, en appelle à la justice climatique. Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est la justice climatique et quelles sont les populations concernées ?

Rebecca Thissen : C’est un enjeu qui nous concerne toutes et tous, mais la justice climatique au sens des négociations internationales, c’est le fondement de ce qu’on appelle les COP [Le sigle COP signifie « Conférence des parties » – les parties désignant les pays ayant adopté la Convention-cadre des Nations unies contre le changement climatique, lors du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, en 1992, NDLR], l’accord de Paris notamment.

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C’est le principe qui veut dire qu’en fait ce sont les plus responsables, les émetteurs historiques, à savoir les pays industrialisés comme les Etats-Unis ou encore l’Union européenne, qui doivent payer le prix de la crise climatique et aider les nations, à l’inverse, les moins responsables, comme le Bangladesh et le Pakistan qu’on a beaucoup vu dans l’actualité ces derniers mois, à s’adapter face aux conséquences du réchauffement climatique ; et à se développer sans carbone. C’est ce qu’on appelle la justice climatique. C’est la responsabilité des pollueurs historiques d’aider les nations les plus vulnérables, qui, au final, n’ont pas causé cette crise actuelle.

TV5MONDE : En parlant toujours du Pakistan, les scientifiques assurent que les inondations actuelles sont dues à la dégradation climatique. Ce qui conduit le premier ministre, Mian Muhammad Shehbaz Sharif, à affirmer qu’étant donné que le Pakistan n’est responsable que de 0,8% des émissions mondiales de carbone, il est de la responsabilité des pays développés qui ont causé ces émissions de soutenir son pays. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Rebecca Thissen : C’est une application concrète du principe de justice climatique. Parce que, aujourd’hui, tous ces dégâts climatiques, ces conséquences auxquelles on ne peut pas s’adapter, ne sont couverts par aucun financement. Ce que vit le Pakistan actuellement, qui va sans doute s’élever à des milliards de dollars - un tier du pays a quand même été sous les eaux -, ne va pas être compensé par la communauté internationale.

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Or, on le sait aujourd’hui, les données scientifiques sont claires, la part humaine dans le réchauffement climatique est très claire ; mais surtout la part de certains Etats. Et donc ça commence par ces pollueurs historiques, qui doivent mettre la main au portefeuille, et aider les nations plus vulnérables à faire face aux conséquences du changement climatique.

TV5MONDE : Au Pakistan aujourd’hui, plusieurs millions de personnes sont devenues des réfugiées climatiques dans leur propre pays. Dans ces conditions, et compte tenu des déclarations du premier ministre pakistanais, peut-on dire que la justice climatique rejoint la justice sociale ?

Rebecca Thissen : Oui, c’est vraiment essentiel. Et la justice climatique et la justice sociale sont en fait les deux faces d’une même pièce. On ne peut pas concevoir aujourd’hui des politiques climatiques sans penser aux conditions économiques et sociales des populations qu’elles vont toucher. Donc, quand on pense par exemple à toutes ces personnes déplacées, il faut évidemment avoir des politiques ambitieuses qui évitent ces catastrophes, qui retardent au maximum ce réchauffement climatique.

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Il faut aussi penser à des structures pour relocaliser ces populations, pour les dédommager des pertes économiques et non-économiques qu’elles ont subies. On pense à tous les patrimoines culturels qui vont disparaître suite à ces catastrophes extrêmes. Donc, ce sont aussi des mesures d’accompagnement social qui doivent être prises en compte dans ces plans climat.

TV5MONDE : Depuis le protocole de Kyoto jusqu’à l’accord de Paris, en passant par l’accord de Copenhague, la justice climatique peine à voir le jour au niveau international. Pour quelles raisons ? Et comment y parvenir ?

Rebecca Thissen : Je pense que la logique des pays riches, des pays industrialisés est la suivante : il est possible d’avoir des accords universels et des objectifs collectifs sans au final respecter leurs engagements. Parce que c’est ça qui se passe. Et c’est ce que vous dites également, à savoir que la justice climatique n’est pas honorée, parce que, au final, il y a une partie du contrat que ces pays ont mis sur la table, qui n’est pas respectée.

Si je prends par exemple le dossier financement climat international, c’est-à-dire que les pays riches doivent aider les pays en développement, via des contributions financières, à s’adapter aux effets du réchauffement climatique, à avoir un développement à bas carbone – on avait prévu 100 milliards de dollars par an, dès 2020 –, et on n’en a toujours pas vu la couleur.

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On est très en retard par rapport à ces objectifs-là. Or, ne pas respecter ces objectifs de justice climatique, c’est en fait mettre totalement l’accord de Paris en échec. On ne peut pas espérer atteindre des objectifs climatiques ambitieux, rester en-dessous de 1,5°C, si on n’a pas les plus gros contributeurs du réchauffement, qui font leur part du contrat.

TV5MONDE : La guerre en Ukraine met actuellement en évidence la dépendance énergétique de certains pays de l’Union européenne. Dans ce contexte, l’UE peut-elle revoir à la hausse ses objectifs de réduction des émissions pour les mettre en conformité avec l’accord de Paris ?

Rebecca Thissen : C’est évidemment essentiel de garder en tête qu’il faut toujours renforcer nos ambitions, parce qu’en fait, on n’est toujours pas dans les clous de l’accord de Paris à ce stade ; et on va vers un dépassement d’environ 2,7°C de réchauffement planétaire. C’est vraiment colossal. Par contre, ce que l’UE doit aussi bien comprendre c’est qu’il y a un chantier énorme en termes de réduction de sa demande énergétique.

De la vapeur sort des cheminées de la centrale électrique au charbon de Neurath, près de la mine de charbon à ciel ouvert RWE Garzweiler, à Luetzerath, en Allemagne, le lundi 25 octobre 2021.
De la vapeur sort des cheminées de la centrale électrique au charbon de Neurath, près de la mine de charbon à ciel ouvert RWE Garzweiler, à Luetzerath, en Allemagne, le lundi 25 octobre 2021.
© AP Photo/Michael Probst

Donc, être plus efficace sur le plan énergétique, être plus sobre – c’est le grand mot à la mode pour l’instant –, pour améliorer ses objectifs, c’est aussi une part essentielle du contrat. Parce que sans cela, nous allons aller droit dans le mur. Accroître les ambitions évidemment, mais aussi penser à réduire sa consommation énergétique, c’est essentiel.  

TV5MONDE : La COP27 doit se tenir à Sharm El-Sheik, en Egypte, du 6 au 18 novembre prochain. Quels en sont les principaux objectifs, compte tenu du contexte mondial actuel de catastrophes naturelles à répétition, et de tension énergétique liée notamment à la guerre en Ukraine ?

Rebecca Thissen : A mon avis, la justice climatique va clairement être au centre des négociations. D’une part, concrètement sur le dossier qu’on appelle « pertes et préjudices », ce sont toutes ces catastrophes naturelles qui se multiplient partout dans le monde, et auxquelles, pour l’instant, il n’y a aucune réponse, en tout cas aucune réponse financière qui est donnée.

Et on sait que l’ensemble des pays en développement, vont cette année faire bloc, pour demander qu’un mécanisme d’assistance aux victimes climatiques soit mis en place, et qu’il y ait de l’argent qui puisse arriver rapidement dans les communautés les plus impactées. Ça c’est le premier dossier, qui va certainement être central et très contentieux.

Une femme et ses enfants nettoient la vaisselle à côté des déchets plastiques sur les rives du Nil, au Caire, en Égypte, le jeudi 29 septembre 2022.
Une femme et ses enfants nettoient la vaisselle à côté des déchets plastiques sur les rives du Nil, au Caire, en Égypte, le jeudi 29 septembre 2022.

Et à côté de ça, il y a évidemment la question de la justice énergétique, qui découle évidemment de la crise en Ukraine, et qui consiste à dire : comment va-t-on aller vers un monde bas carbone, et comment on va le faire de manière juste ? Comment est-ce qu’on va permettre aux pays qui ont encore besoin d’avoir un développement économique, qui ont encore une série d’objectifs sociaux qui doivent être atteints, pour avoir un développement durable, comment on va leur permettre d’avoir un mix énergétique propre, mais aussi d’accéder à d’autres objectifs sociaux et économiques ?

Et là-dessus, il y a aussi un consensus international qui doit être clair. On doit sortir des énergies fossiles, c’est sûr. Mais il faut aussi le faire collectivement, et assister les pays qui, eux n’ont pas encore touché à leurs réserves de pétrole. Il faut aussi leur donner des garanties, pour les assister dans leur développement vers les énergies renouvelables, les énergies plus propres.

TV5MONDE : Suite à la publication le 13 septembre dernier du rapport des Nations unies intitulé United in science, Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, a affirmé que « [..]nous nous enfonçons chaque année un peu plus dans notre addiction aux combustibles fossiles. » Peut-on dans ces conditions envisager une réduction de la consommation des énergies fossiles ?

Rebecca Thissen : Il y a beaucoup de rapports qui le disent, que ce soit le rapport du GIEC, que ce soit le rapport de l’Agence internationale de l’énergie. Sortir de la dépendance aux énergies fossiles, c’est la solution numéro un pour lutter contre l’urgence climatique et, au final, maintenir une planète viable. Maintenant, cela a des conséquences colossales, en termes économiques, sociaux ; en termes d’emplois.

On pense à toutes les personnes qui travaillent dans les secteurs hautement émetteurs de gaz à effet de serre, l’industrie du charbon… Il faut donc concevoir et surtout planifier cette transition, pour sortir des énergies fossiles. Une des raisons pour lesquelles c’est aussi difficile jusqu’aujourd’hui, c’est que nos dirigeants se sont voilé la face par rapport à cette question.

Il y a très peu de pays où on a courageusement pris ce dossier à cœur, et coordonner des sorties programmées des énergies en investissant massivement dans le renouvelable. Donc, la question elle est claire : oui, il faut sortir des énergies fossiles. Maintenant, ça doit vraiment nécessiter des accords internationaux forts, et un courage politique de la part de nos dirigeants, à commencer par les pays les plus riches, donc ceux de l’Union européenne.