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L'Académie française doit-elle représenter la Francophonie ?

L'Académie française, à Paris.
L'Académie française, à Paris.
© AP / Christophe Ena

L'Académie française, 40 sièges. Alors que l'institution historique a élu Daniel Rondeau sur le 8ème siège ce jeudi 6 juin 2019, des voix s'élèvent pour dénoncer le manque de parité, et de représentativité de la Francophonie dans l'enceinte de l'Institut de France. L'Académie française doit-elle représenter la Francophonie ? Regards croisés.

À peine l'écrivain Daniel Rondeau élu à l'Académie française, que certains bondissent déjà : "Encore un  siège de libre : pas d´Africain, ni d´Africaine, pas de parité homme-femme, ni de représentation de la mixité de la Francophonie !". Ces mots sont de Bruno Bernard, maître de conférences, et spécialiste en Francophonie économique. Pour lui, l'Académie française est une institution dont la mission est de normaliser la langue française, telle qu'elle est parlée dans le monde, et non pas du français parlé uniquement en France.

Bruno Bernard pointe du doigt deux aspects : "l'absence de parité homme-femme [...], et le manque de représentation de la Francophonie". Pour le spécialiste, la Francophonie étant composée "aux 4/5èmes" de personnes vivant en Afrique, "il manque un représentant ou une représentante (issu de ce continent, ndlr)."

De son point de vue, la mission de l'institution fondée par le cardinal de Richelieu en 1634 consistait à "faire de la langue française un vecteur de pouvoir". Un pouvoir aujourd'hui "concentré à Paris, par des hommes blancs de plus de cinquante ans", déplore Bruno Bernard, à qui il semble nécessaire de réformer l'Académie, ainsi que l'élection de ses membres. Pour Bruno Bernard, la présence de femmes, et d'auteurs - hommes ou femmes - d'origine africaine, apporterait des "idées nouvelles, plus progressistes" à l'Académie française.

Cet avis ne fait pas l'unanimité. Pour Jean-Marie Klinkenberg, linguiste, académicien, et président du Conseil supérieur de la langue française et de la politique linguistique en Belgique, ce besoin de représentativité dépend, avant tout, de la façon dont on considère l'Académie. "Ou bien on voit l'Académie française comme un panthéon, comme un réservoir de gloire (ce qu'elle est d'ailleurs), ou bien on la voit comme un organisme de gestion linguistique. Dans le premier cas, effectivement, on peut imaginer qu'elle soit plus internationale." 

Une Académie francophone ?

Pour Jean-Marie Klinkenberg, l'Académie française n'a ni la capacité, ni le pouvoir de gérer la langue française, à l'échelle mondiale." En effet, la Belgique possède sa propre Académie, et une entité chargée des évolutions linguistiques. Le Québec et la Suisse disposent, eux aussi, de Conseils chargés de faire évoluer le français tel qu'il est employé au sein de la nation.
Ainsi, la Belgique a validé un décret visant à féminiser les noms de postes. Ce qu'avait, alors, refusé l'Académie française, avant d'y consentir en février 2019.

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Pour autant, le linguiste concède que, pour des raisons "économiques, démographiques et historiques", la France reste le pays majeur de la Francophonie puisqu'"à l'heure actuelle, la France est le pays où se concentre le plus de locuteurs natifs du français, contrairement au bloc anglophone ou au bloc hispanique (la plupart des hispanophones ne vivent pas en Espagne, ndlr)."
Bruno Bernard pense, quant à lui, qu'étant donné la population francophone présente sur le continent africain, c'est l'Afrique qui devrait centraliser la Francophonie.

Bien qu'en divergence d'opinions, les deux hommes partagent un constat de fond : il manque, à l'heure actuelle, une institution qui supervise et représente la Francophonie. Jean-Marie Klinkenberg explique que ce manque d'unité, et de coordination, nuit à l'unité du bloc francophone, et l'affaiblit face aux blocs anglophone et hispanique. Il appelle donc de ses voeux la création d'une Académie francophone. Sa mission serait de superviser les corrections orthographiques, les éventuelles créations de termes scientifiques et autres évolutions à l'échelle mondiale, de la Francophonie, tout en laissant à chaque pays les choix d'usages du français.

Cette idée ne convainc pas Bruno Bernard puisque, d'après lui, le rôle de l'Académie française consiste à "faire de la langue française un vecteur de pouvoir", conformément au souhait du cardinal de Richelieu.
Certes, "il faut réformer cette institution et l'accès aux sièges" nuance-t-il, mais puisque l'Académie fonctionne ainsi depuis des années, c'est à elle de continuer à exercer ce rôle. C'est pourquoi Bruno Bernard estime cruciale l'ouverture de l'Académie française à la diversité, et aux femmes. Il lance d'ailleurs un appel à tous et toutes afin que chacun puisse s'emparer du sujet.