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L'après-Merkel : que va devenir le fameux modèle allemand ?

Le modèle économique et social allemand va-t-il se devoir se modifier radicalement dans les années qui viennent ?
Le modèle économique et social allemand va-t-il se devoir se modifier radicalement dans les années qui viennent ?
(Construction d'une nouvelle usine Tesla de production de batteries en Allemagne, près de Berlin, le 27 avril 2021 — Photo : AP/ Michael Sohn)

L'Allemagne tourne une page de son histoire ce dimanche 26 septembre 2021 avec le départ de la chancelière Angela Merkel. Ce pays, moteur économique de l'Europe, a été longtemps cité comme un modèle à suivre. Est-ce encore vraiment le cas aujourd'hui ? Analyse.

Il y a moins de deux ans — avant l'épidémie de Covid-19 —, la remise en question du "modèle allemand" ne se serait jamais posée : la quatrième puissance économique mondiale réussissait partout là où ses voisins européens étaient à la peine. La France en particulier. Chômage et déficits budgétaires faibles, balance commerciale excédentaire, dette contenue : tous les critères d'une réussite économique indéniable ont été cochés depuis plus de 10 ans en Allemagne. La réussite spectaculaire de ce pays a d'ailleurs poussé les dirigeants politiques français — de droite comme de gauche — à l'ériger en modèle, particulièrement au tournant de la décennie 2010. Mais ce modèle serait-il arrivé à sa limite en 2021 ?
 

Un fléchissement économique allemand expliquable

La croissance économique future de l'Allemagne a été revue à la baisse cet été par la Bundesbank (Banque centrale allemande). Le dynamisme économique de l’Allemagne montrerait "des signes d'essoufflement". Mais après 18 mois de pandémie — obligeant Angela Merkel à prendre des "mesures de freinage" au détriment de l'activité des entreprises, ces effets négatifs devraient normalement être rattrapés par la reprise économique mondiale très forte de ce dernier semestre. Ce n'est pas le cas en Allemagne, pour qui la prévision de croissance du PIB est de seulement +3,7% en 2021 quand la France table sur +6,3%.

Plusieurs des grands marchés d'exportation allemands, en particulier le marché chinois, sont eux-mêmes en ralentissement. Ils mettent donc en difficulté l'Allemagne.Guillaume Duval, journaliste économique spécialiste de l'Allemagne

Pour Guillaume Duval, journaliste économique et spécialiste de l'Allemagne (auteur de Made in Germany. Le modèle allemand au-delà des mythes Paris, Seuil, 2013) cette faible reprise de la croissance allemande s'explique pour deux raisons principales : "D'une part, l'économie allemande a beaucoup moins reculé que l'économie française l'an dernier, il est donc normal qu'elle rebondisse moins cette année, puisqu'elle a moins besoin de rebondir. D'autre part, plusieurs des grands marchés d'exportation allemands, en particulier le marché chinois, sont eux-mêmes en ralentissement. Ils mettent donc en difficulté l'Allemagne."

Un modèle économique à deux visages

L'Allemagne laisse donc entrevoir aujourd'hui des fragilités dans son modèle de croissance économique mais malgré cette contingence — potentiellement passagère—, la politique sociale et économique d'Angela Merkel durant ses 16 ans au pouvoir est considérée quasi unaniment comme un succès.

C'est la très grande stabilité de la politique économique en Allemagne qui fait que l'économie fonctionne mieux dans ce pays qu'en France.

Guillaume Duval, journaliste économique spécialiste de l'Allemagne

Guillaume Duval résume cette approche allemande très différente de la française : "Le trait majeur de l'Allemagne, d'un point de vue politique économique est très ancien. Il est avant tout caractérisé par le fait de dégager des consensus politiques, grâce au système de proportionnelle intégrale, ce qui oblige à trouver des majorités larges. Et c'est la même chose sur le plan social. Les syndicats pèsent très lourd, le pouvoir des représentants des salariés dans les entreprises est très important. Cela oblige à s'entendre entre partenaires sociaux, avec pour conséquences une très grande stabilité de la politique économique en Allemagne. Et la stabilité, c'est la prévisibilité et donc la condition de base pour que les entreprises puissent se projeter dans l'avenir. C'est avant tout cela qui fait que l'économie fonctionne mieux en Allemagne qu'en France."

L'Allemagne — par son manque d'investissements publics — se retrouve en 2021 avec des infrastructures très dégradées, des débits Internet très faibles, des problèmes importants dans la couverture des réseaux mobiles.

Guillaume Duval, journaliste économique spécialiste de l'Allemagne

Mais une économie est changeante et dépendante de nombreux facteurs. Les politiques industrielles agressives ou les réformes du marché du travail allemandes ont-elles oublié en chemin quelques fondamentaux qui pourraient se retourner contre elles ? Pour Guillaume Duval, le consensus politique allemand sur l'austérité budgétaire — afin de limiter l'endettement — trouve ses limites aujourd'hui et commence à poser problème : "Les investissements publics n'ont pas été suffisants depuis longtemps en Allemagne à cause des contraintes budgétaires. L'Allemagne se retrouve donc en 2021 avec des infrastructures très dégradées, des débits Internet très faibles, des problèmes importants dans la qualité des réseaux mobiles, etc."

Un modèle social en réparation après des réformes dures

La chancelière Angela Merkel n'a pas suivi la voie de son prédécesseur, Gerhard Schröder, qui avait effectué des réformes du marché du travail très dures, malgré sa casquette de social-démocrate. Le journaliste économique Guillaume Duval explique la longévité politique d'Angela Merkel avant tout par ce phénomène : "Merkel a réparé les accrocs qui avaient été faits par Schröder au modèle social allemand. En particulier en mettant en place un salaire minimum, mais aussi en modifiant la réforme des retraites pour permettre que beaucoup de gens puissent partir plus tôt que ce qui était prévu par les sociaux-démocrates."

Si nous étions aussi peu productifs que les Allemands, nous aurions 3 millions d'emplois en plus en France.

Guillaume Duval, journaliste économique spécialiste de l'Allemagne

L'Allemagne est aussi un pays différent de ses voisins avec un modèle social très particulier au niveau de la place des femmes dans la société. "Les femmes sont restées très longtemps cantonnées à la maison et ne participaient que très peu à l'activité économique", rappelle le journaliste, qui souligne que "ce modèle a été changé beaucoup plus tardivement et beaucoup plus faiblement que nous en France. C'est ce qui explique que les 20% de travailleurs pauvres allemands actuels sont majoritairement des femmes qui travaillent à temps très partiel. C'est pour cette raison que l'Allemagne a moins de chômeurs. Les Allemands sont nettement moins productifs que nous." Et le spécialiste d'ajouter : "Si nous étions aussi peu productifs que les Allemands, nous aurions 3 millions d'emplois de plus en France."

Une transition énergétique très coûteuse et difficile

Il semble que l'Allemagne soit face à de nombreux défis structurels. Sur la production d'énérgie électrique, la décision de fermer l'intégralite du parc de centrales nucléaires pour la fin 2022 est en passe de devenir une réalité. Mais l'Allemagne s'est aussi engagée à fermer sa dernière centrale au charbon en 2038. Elle perdra alors près de 43 % de sa production d'énergie électrique pilotable — donc garantie — par rapport à aujourd'hui. Les investissements massifs dans les énergies intermittentes solaires et de l'éolien — indispensables pour pallier les fermetures de centrales nucléaires et à charbon —  ont fait s'envoler le prix de l'éléctricité, qui est désormais 45 % supérieur à la moyenne européenne pour les particuliers… et deux fois supérieurs à celui de la France.

L´Agence fédérale allemande des réseaux prévoit jusqu´à 2030 des besoins d'investissements d´environ 102 milliards d'euros.
allemagne-energie.com (août 2021) : "Énergies renouvelables : de nombreux défis"

Pour réussir sa transition énergétique et atteindre la neutralité carbone en 2050, l’Allemagne — d’après une étude commanditée par le fournisseur d’énergie allemand E.on — doit complètement revoir l’organisation de son réseau sur pas moins de 210 000 kilomètres. L'Agence fédérale allemande des réseaux prévoit jusqu'à 2030 des besoins d'investissements d'environ 102 milliards d'euros, dont 55 milliards pour le réseau de transport et 47 milliards pour le réseau de distribution d'électricité. A la fin du premier trimestre 2021, seulement 697 kilomètres de lignes de transport électrique à courant continu pour les champs d'éoliennes ont été achevées, soit environ 13,9% des 12234 kilomètres prévus.

L'Allemagne, citée en exemple pour sa politique de transition énergétique il y a 10 ans, semble aujourd'hui en difficulté sur ce sujet. A tel point qu'on peut s'interroger si le modèle allemand de transition vers les énergies renouvelables est encore un exemple, tant les contraintes économiques qu'il implique semblent aujourd'hui difficiles à surmonter.

"Le problème central de l'Allemagne est géopolitique"

Pour Guillaume Duval, Merkel a avant tout changé le modèle social allemand, tout en maintenant une politique économique débutée avant elle, dont celle de la rigueur budgétaire au premier chef. Mais l'une des choses les plus impressionnantes qui a été faite par Merkel — selon le journaliste économique — est "l'immigration massive en Allemagne au cours des 20 dernières années et pas seulement celles des Syriens, puisque ce sont beaucoup de jeunes espagnols, italiens, portugais — donc des personnes des pays du sud de l'Europe en crise — qui sont allés en Allemagne. Il y a aujourd'hui plus de jeunes en Allemagne — en proportion de la population — qu'en France."

L'industrie et l'économie allemandes risquent d'être broyées par la guerre froide qui démarre entre la Chine et les Etats-Unis. Guillaume Duval, journaliste économique spécialiste de l'Allemagne

Cette immigration était indispensable économiquement pour ce pays qui a un taux de fécondité très bas. Le journaliste économique replace ce phénomène dans un contexte plus large et souligne un point important sur le sujet : "Cette immigration des jeunes du sud de l'Europe s'est faite au détriment des autres pays européens, puisqu'ils vont manquer dans leur pays d'origine dans les années qui viennent. Ces jeunes on été en plus formés dans leur pays d'origine, ce qui fait que l'Allemagne n'a pas eu à dépenser d'argent pour cela."

L'Allemagne des années post-Merkel ne peut pas se contenter — semble-t-il — de faire perdurer son modèle actuel. Malgré son adaptabilité et sa solidité industrielle, Guillaume Duval estime que d'énormes problèmes vont devoir être surmontés par ce pays : "Le problème central de l'Allemagne est géopolitique. Les deux principaux marchés extérieurs de l'Allemagne — et de loin — sont d'un côté la Chine et de l'autre les Etats-Unis. Et l'industrie et l'économie allemandes risquent d'être broyées par la guerre froide qui démarre entre la Chine et les Etats-Unis. Les Allemands  risquent de devoir choisir leur camp et s'ils se rangent derrière les Américains ils risquent de perdre beaucoup de marchés en Chine."

L'Allemagne pourrait relâcher la pression sur l'austérité dans le reste de l'Europe, pour notamment offrir à ses entreprises des débouchés plus sûrs à proximité de ses frontières (…)

Guillaume Duval, journaliste économique spécialiste de l'Allemagne

Changer de modèle pour ne pas être broyé


Ces problèmes majeurs pourraient obliger l'Allemagne à modifier sa stratégie et son modèle économique en vigueur depuis 20 ans, selon le spécialiste : "La question que je me pose pour l'après élection de ce dimance est la suivante : est-ce que cela va amener les Allemands à accepter de lancer enfin une politique industrielle européenne ? Les Allemands se sont toujours opposés à vouloir protéger le marché européen pour préserver leurs propres exportations avec les Etats-Unis et la Chine. Depuis le rachat par les Chinois de plusieurs de leurs entreprises de machines-outils, ils ont commencé à changer leur fusil d'épaule, mais jusqu'où vont-ils vouloir aller après cette élection, en particulier sur les politique de protection du marché européen, de subventionnements pour créer des champions européens ?"

Le dernier point de changement possible du modèle allemand se situe au niveau de l'austérité budgétaire. Pour Guillaume Duval, "l'Allemagne pourrait relâcher la pression sur l'austérité dans le reste de l'Europe, pour notamment offrir à ses entreprises des débouchés plus sûrs à proximité de ses frontières en soutenant les économies françaises, espagnoles, portugaises, italiennes, etc." Ce changement de politique économique "serait dans l'intérêt de l'Allemagne "selon Guillaume Duval, "mais il sera très difficile à faire accepter outre-Rhin, puisque il y a une idéologie très partagée dans l'opinion sur la nécessité de l'austérité."

L'après Merkel pourrait-il voir le modèle allemand changer de visage ? Il semble que ce soit probable. Mais jusqu'à quel point ?