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L'artiste Paolo Cirio affiche des visages de policiers dans Paris pour dénoncer la reconnaissance faciale

L'artiste et activiste Paolo Cirio participe à la campagne pour le bannissement de la reconnaissance faciale en Europe avec une performance d'affichage de photos de policiers français à travers Paris. Ces photos sont accessibles sur la plateforme capture-police.com, l'un des dispositifs de l'artiste. (Photo : Julien Pitinome, Collectif OEIL)

La pétition pour "bannir la reconnaissance faciale en Europe" a recueilli près de 14 000 signatures. Le hacker militant et artiste Paolo Cirio y participe grâce à une performance bien particulière, en placardant  à travers la capitale française des centaines d'affiches de visages de policiers récupérés sur Internet. Entretien.

Paolo Cirio est très connu dans le milieu des défenseurs de la vie privée sur Internet. Il l'est moins du grand public, ce qui pourrait changer après sa performance artistique urbaine nommée "Capture "et lancée ce premier octobre 2020.

Les actions très engagées de cet artiste et "technicien hybride" datent du début des années 2000. En 2001, il rend indisponible le serveur web de l'OTAN, détourne le service de publicités Ad Sense de Google en 2005, exploite les failles d'Amazon pour redistribuer des textes protégés en 2006, puis à partir de 2011, lance des projets de "hacking artistique" qui lui vaudront une notoriété internationale jusqu'à obtenir plusieurs prix. Les plus connus de ses projets sont Street Ghosts, Persecuting.US, Face to Facebook, Global Direct, Daily Paywall

A l'origine, Paolo Cirio rentre dans la catégorie des hackers éthiques, mais d'un genre un peu particulier : ses piratages en ligne n'ont pas vocation à aider à améliorer la sécurité informatique des entreprises — comme c'est souvent la règle dans le domaine —, mais à dénoncer les abus politiques, sociaux et économiques effectués par des acteurs privés ou publics usant de technologies numériques. Ce travail de détournement — parfois de piratage — n'a donc jamais de finalité mercantile ou destructrice : leur auteur en fait des expositions sur le Net ou des affichages urbains et parfois même expose dans des musées.

Sa dernière œuvre, en 2018, consistait en une sélection de brevets d'algorithmes de grandes entreprises, classés par catégories, telles que : la discrimination, la polarisation, la dépendance, la tromperie, le contrôle, la censure et la surveillance. Les algorithmes les plus "nocifs" qu'il a récupérés, Paolo Cirio les a publiés sur un site Web où les visiteurs étaient invités à partager, signaler et demander d'interdire ces brevets, liés à la "réglementation sur les  technologies de l’information de surveillance et de manipulation des comportements sociaux". Ce site s'est ensuite transformé en un ouvrage : "Le livre de coloriage des technologies de manipulations sociales" (The Coloring Book of Technology for Social Manipulation).

Le visage est la part de notre corps la plus publique qui soit. Paolo Cirio

Paolo Cirio — pour son dernier projet nommé Capture — a créé une base de données contenant 4000 visages de policiers français pour les identifier avec une technologie de reconnaissance faciale, via sa plateforme https://capture-police.com. Ce jeudi premier octobre 2020, l'artiste effectue donc une performance de "street art" en dévoilant une partie des portraits des officiers de police tirés de sa plateforme, affichés un peu partout dans la capitale française.

Suite au tweet du ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin dénonçant la mise en danger des policiers par l'action de Paolo Cirio, ainsi que des réactions de syndicats policiers et l'annulation d'une exposition de l'artiste par une institution artistique parisienne, Paolo Cirio a préféré dépublier les photos de son site capture-police.com.
 

Le projet vise à soutenir la pétition lancée par l'association internationale de défense des droits numériques EDRi (European Digital Rights, Droits numériques européens, un regroupement de 44 ONG) pour "bannir la reconnaissance faciale en Europe". Le procédé utilisé par Paolo Cirio est en tout point similaire à celui de Clearview,  une entreprise américaine qui extrait des images d'Internet, établit un profil des visages et vend ces données de reconnaissance faciale avec un logiciel d'identification aux forces de l'ordre, ainsi qu'à des milliardaires.

Paolo Cirio mène sa performance artistique "Capture" dans le cadre de la campagne européenne pour le bannissement de la reconnaissance faciale en Europe menée par l'EDRi.
Paolo Cirio mène sa performance artistique "Capture" dans le cadre de la campagne européenne pour le bannissement de la reconnaissance faciale en Europe menée par l'EDRi.

Quand vous capturez un visage avec un appareil photo vous faites la même chose que ce que fait la police qui tente de capturer quelqu'un. Paolo Cirio

L'artiste a aussi procédé à des entretiens de membres d'associations de défense des libertés numériques — au sujet de la reconnaissance faciale — aidé par l'agence de journalisme "Labo 148" :

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• A lire sur notre site : Reconnaissance faciale : face au renoncement d’IBM, Amazon et Microsoft, qu'envisage l’Europe ?

Entretien avec l'artiste et hacker militant, Paolo Cirio.

TV5MONDE : Votre projet se nomme Capture, pourquoi ce nom ?
 
Paolo Cirio, durant une session d'affichage des portraits de policiers à Paris. (Photo : Florian Draussin)

Paolo Cirio : J'ai choisi le mot Capture parce qu'il est court et qu'il résume bien le concept qu'il y a derrière la reconnaissance faciale. Particulièrement lorsque cette technologie est utilisée par la police. Ils l'utilisent pour capturer des criminels, des manifestants, pour les attraper, donc les capturer grâce à des logiciels et des caméras.

Quand vous capturez un visage avec un appareil photo vous faites la même chose que ce que fait la police qui tente de capturer quelqu'un. C'est comme ça que m'est venue l'idée de ce projet Capture, en utilisant des photos de visages de policiers, des visages que j'ai capturés moi aussi, sur le Net.

Tout le monde doit être inquiet par l'émergence de cette technologie qui va permettre la surveillance de masse, les analyses des comportements, des émotions des gens dans la rue, comme en Chine.

TV5MONDE : Pourquoi des visages de policiers affichés dans les rues ?

Une photo de policier lors d'une manifestation à Paris le 1er mai 2019 affichée à Paris par Paolo Cirio et traitée par un logiciel de reconnaissance faciale.
Une photo de policier lors d'une manifestation à Paris le 1er mai 2019 affichée à Paris par Paolo Cirio et traitée par un logiciel de reconnaissance faciale.

P.C : J'ai en fait renversé le procédé de la reconnaissance faciale en l'utilisant contre ceux qui normalement l'utilisent contre des citoyens, c'est-à-dire les policiers. Je veux démontrer que cette technologie est très puissante  et qu'elle peut être utilisée par des activistes, des citoyens, mais aussi par des criminels ou des terroristes, et ce, contre la police.

Cela peut ressembler à une grosse provocation, mais en fait, cela peut-être aussi pris comme une manière de protéger la police en leur montrant les dangers de cette technologie. En fait, j'aimerais que les policiers signent eux aussi la pétition pour bannir la reconnaissance faciale en Europe.


 

La première chose que vous voyez quand vous rencontrez quelqu'un est son visage . Avec son visage, vous avez un moyen de savoir si quelqu'un est content, triste.

TV5MONDE : Pourquoi la reconnaissance faciale est-elle un problème selon vous ?

P.C :
Je pense que la reconnaissance faciale est très dangereuse parce que cela piste les gens dans leur intimité. Le visage est la part de notre corps la plus publique qui soit. La première chose que vous voyez quand vous rencontrez quelqu'un est son visage. Avec son visage, vous avez un moyen de savoir si quelqu'un est content, triste. Le visage est un outil de communication à part entière entre êtres humains. Donc, s'il y a une technologie qui utilise ces outils de communication humains extrêmemnt importants, pour les suivre à la trace, les surveiller, ou les juger de façon parfaitement injuste, c'est un énorme problème !

C'est pour cela que tout le monde doit être inquiet par l'émergence de cette technologie qui va permettre la surveillance de masse, les analyses des comportements, des émotions des gens, dans la rue, comme en Chine. Il est donc vraiment important de bannir la reconnaissance faciale en Europe. La bannir pour l'identification et la mise en base de données. Parce que si vous l'autorisez, cela peut tomber entre de très mauvaises mains. Je ne pense pas qu'il soit trop tard, mais il faut agir vite, c'est pour cela que certaines villes américaines ont déjà banni cette technologie de leurs rues.

TV5MONDE : Qu'attendez-vous du projet Capture ?

P.C :
Je ne sais pas ce qu'il va se passer avec cette action dans les rues de Paris.  Je ne sais pas quelles réactions il va y avoir, il est possible que la police n'apprécie pas ce que je fais. Mais j'espère que le sujet de la reconnaissance faciale va se trouver un peu plus sur le devant de la scène médiatique, qu'il y aura un débat public et que la campagne pour son bannissement en Europe se renforcera.

Je vais de toute manière continuer à travailler autour de cette campagne d'information et certainement par des voies politiques et légales, en allant rencontrer des parlementaires européens, des représentants de la Cour européenne des Droits de l'homme.

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Capture - Profilage des visages des policiers français - Paolo Cirio en action à Paris 2020