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L'Écosse se dirige-t-elle une nouvelle fois vers la quête de l'indépendance ?

Nicola Sturgeon après le résultat des élections, le 9 mai 2021 a déclaré que ceux-ci prouvaient qu'un deuxième vote pour l'indépendance de l'Écosse était "la volonté du pays". La première ministre a ajouté que <em>"tout politicien londonien qui ferait obstacle à ce référendum, se battrait avec les souhaits démocratiques du peuple écossais"</em>.
Nicola Sturgeon après le résultat des élections, le 9 mai 2021 a déclaré que ceux-ci prouvaient qu'un deuxième vote pour l'indépendance de l'Écosse était "la volonté du pays". La première ministre a ajouté que "tout politicien londonien qui ferait obstacle à ce référendum, se battrait avec les souhaits démocratiques du peuple écossais".
(AP Photo/Scott Heppell)

Quatre mois après l'accord final sur le Brexit, la majorité au Parlement écossais est en faveur de la première ministre Nicola Sturgeon qui pourrait organiser un nouveau référendum sur l’indépendance d’ici 2022. Pourquoi l'Écosse veut-elle encore se séparer de la Grande Bretagne et peut-elle y parvenir ? Entretien avec Fabien Jeannier, spécialiste de l'Écosse contemporaine.

À Edimbourg, la première ministre Nicola Sturgeon a été confortée dans sa volonté d'indépendance de l'Écosse ce jeudi 6 mai 2021. Son parti, le SNP (Parti national écossais) a bien failli remporter la majorité absolue au Parlement, à un siège près. Avec le soutien du parti des Verts, la première ministre d'Écosse s'est donc sentie pousser des ailes. La cheffe du gouvernement a ainsi annoncé dès le 9 mai qu’"il n’y a aucun doute qu’il y aura une majorité pro-indépendance dans le parlement écossais". 

Après le référendum de 2014 — où le non à l'indépendance l'avait malgré tout emporté à 55% — la fièvre autonomiste se réemparerait-elle de l'Écosse ? Réintégrer l'UE en faisant un pied-de-nez à Londres est-il l'objectif du parti indépendantiste de Nicola Sturgeon ?

Le SNP : un vieux parti hétéroclite devenu premier parti d'Écosse et de gauche

L'Écosse et l'Angleterre ont été unifiées par deux traités d'Union datant de 1707 actant la création de la Grande-Bretagne. Plus de deux siècles après cette union, le Parti national écossais (SNP, Scottish National Party) est créé, en 1934, réunissant deux partis indépendantistes, le parti national d'Écosse et le parti d'Écosse, ainsi que plusieurs formations de gauche.

Depuis la fin du 19ème siècle, des velléités nationalistes d'indépendance agitaient une partie de la sphère politique écossaise, mais jusqu'à la création du SNP, cette offre politique n'avait pas trouvé la faveur des électeurs. Il faut attendre la fin des années 1970 pour que le SNP commence à  remporter des scrutins et finisse par devenir le premier parti politique d'Écosse en 2007 avec 47 élus au Parlement.

Le SNP s'est déclaré social-démocrate dès la fin des années 60 mais c'est à la suite des "années Thatcher" que la ligne de ce parti, longtemps contre l'intégration à l'Union européenne, se modifie et devient européiste. Les voix du parti travailliste commencent à être aspirées par le SNP après la création du Parlement écossais en 1998, ce dernier se positionnant définitivement plus à gauche que le parti de Tony Blair en proposant d'accorder plus de moyens aux services publics.

Entretien avec Fabien Jeannier, chercheur en civilisation britannique à l'université de Lyon, spécialiste de l'Écosse contemporaine .

TV5MONDE : En quoi la situation est-elle différente de celle de l'organisation du référendum de 2014 ?

Fabien Jeannier, chercheur en civilisation britannique à l'université de Lyon et spécialiste de l'Écosse contemporaine.
Fabien Jeannier, chercheur en civilisation britannique à l'université de Lyon et spécialiste de l'Écosse contemporaine.

Fabien Jeannier : En 2014, le SNP avait eu la majorité absolue aux élections législatives écossaises, trois ans auparavant. Il y avait alors un mandat politique pour ce parti beaucoup plus fort qu'aujourd'hui. Le SNP n'a pas eu la majorité absolue au parlement en 2016, tout comme en 2021. Sur la mentalité indépendantiste chez les électeurs, je crois que cela a peu évolué, voire cela a peut être tendance à se tasser un peu. Les sondages d'opinion montrent assez clairement que la volonté d'indépendance des Ecossais fluctue en fin de compte assez peu. Les gens très motivés par l'indépendance correspondent à  un bon gros tiers de l'électorat.
 

C'est une construction du discours nationaliste de dire qu'en Écosse on est très europhile, ou pro-immigration.

Il ne faut pas oublier que le vote SNP n'est pas nécessairement un vote indépendantiste, au sens ou le SNP a une politique de gauche axée centre-gauche qui a supplanté le vote travailliste. Une partie importante des électeurs vote donc plus pour cette politique de centre-gauche menée par le SNP plutôt que pour une réelle adhésion au projet indépendantiste. On peut voter SNP sans être pour l'indépendance de l'Écosse.

Les Ecossais sont attachés à l'État providence, aux services publics et une certaine idée de leur identité, ce qui est la politique du SNP. La différence entre 2014 et 2021 c'est aussi que la dévolution (pouvoirs conférés au Parlement écossais, ndlr) a évolué, avec notamment un renforcement des pouvoirs fiscaux donnés au Parlement écossais. Le Scotland Act de 2016 a par exemple augmenté la part des impôts que le Parlement peut voter, prélever et donc aussi dépenser. Ce sont des avancées qui marquent une plus grande autonomie de l'Écosse et qui atténuent donc le besoin d'une indépendance pure.

La partie des Ecossais qui est pour l'indépendance joue sur le ressort du déficit démocratique, ce qui correspond à l'idée que le gouvernement central de Westminster est très loin et n'a rien à faire des problèmes du quotidien des Ecossais.

Sur le Brexit, on peut penser que les Ecossais sont sortis de l'Union européenne contre leur gré et voudraient leur indépendance pour réintégrer l'Union. Pour autant, les Ecossais ne sont pas si europhiles que ça. C'est une construction du discours nationaliste de dire qu'en Écosse on est très europhile, ou pro-immigration. En réalité, les Ecossais n'ont pas une opinion vis-à-vis de l'Europe ou de l'immigration si différente que ça des Anglais.

TV5MONDE : Que défendent, espèrent les électeurs favorables à l’autodétermination ?

Fabien Jeannier : 
La partie des Ecossais qui est pour l'indépendance joue sur le ressort du déficit démocratique, ce qui correspond à l'idée que le gouvernement central de Westminster est très loin et n'a rien à faire des problèmes du quotidien des Ecossais. Il y a aussi eu toute la période Blair et Cameron où le libéralisme a été important, avec des politiques d'austérité mal vécues par les Ecossais.

Il reste, de plus, la question de l'identité écossaise qui dure depuis plus de trois siècles et qui s'est forgée à partir du  moment où l'Écosse est rentrée dans l'Union avec l'Angleterre en 1707, en conservant son église établie, son système éducatif, son système judiciaire. L'Écosse s'est bien accomodée de tout ça pendant longtemps parce que c'était en grande partie dans son intérêt, parce qu'il y avait le Commonwealth, l'Empire britannique. Mais à partir du moment où tout ça s'est un peu délité, ces avantages ont un peu perdu de leur intérêt.

Les indépendantistes en Écosse sont très légitimistes, ils veulent pouvoir organiser quelque chose qui aura force de loi (…) Sans l'accord du premier ministre britannique, il est impossible d'organiser un référendum (…)

Le simple fait d'être gouverné en Écosse par des Écossais, donc un gouvernement qui puisse avoir la main complète sur l'ensemble des revenus et des dépenses de l'État, de manière à faire des choix significativement différents de ceux faits par Londres, c'est ce que peuvent attendre des électeurs écossais qui votent dans une perspective indépendantiste.

Question à Christian Lequesne, professeur à Sciences-Po et directeur du projet de recherche européen EU-LISTCO au CERI : "Que pense-t-on, au niveau des instances européennes, de cette volonté d'indépendance écossaise et d'un retour au sein de l'UE ?"

Christian Lequesne : Les indépendantistes écossais pourraient déchanter un peu, parce qu'ils risqueraient de ne pas obtenir un soutien des États européens, comme cela s'est passé avec la Catalogne. Aucun État européen n'aime que chez un voisin, il y ait un grand mouvement sécessionniste. Il y a un conservatisme sur l'intégrité de l'État — de ce point de vue là — qui existe partout dans l'Union européenne. Un peu comme avec les Catalans qui pensaient que l'Allemagne et la France allaient souscrire au mouvement indépendantiste à Barcelone, parce que les indépendantistes catalans se sentaient européens. Alors que la France et l'Allemage ont tout fait pour conserver l'intégrité de l'Espagne. Ce même phénomène risquerait de se produire dans le cas d'un référendum écossais favorable à l'indépendance. Et puis il faudrait que l'Écosse respecte la procédure d'élargissement de l'Union avec une demande d'adhésion et le respects des critères de Copenhague. Un long parcours qui ne serait pas forcément facile de mener à bien.

TV5MONDE : Boris Johnson pourrait-il empêcher la tenue d'un référendum sur l'indépendance, annoncé pour 2022 par Nicola Sturgeon  ?

Fabien Jeannier : Boris Jonhson peut l'empêcher, mais surtout il va l'empêcher. Soyons très clair sur le sujet : les indépendantistes écossais sont tous sur la même ligne qui est de n'organiser un référendum qu'à partir du moment où il est légal. Ils ne sont pas du tout dans le principe de la Catalogne en mettant le pouvoir central devant le fait accompli. Les indépendantistes en Écosse sont très légitimistes, ils veulent pouvoir organiser quelque chose qui aura force de loi. Sauf que la Constitution britannique et les arrangements de la dévolution sont très clairs : les affaires constitutionnelles restent la seule responsabilité et compétence de Westminster.

Donc, sans l'accord du premier ministre britannique, il est impossible d'organiser un référendum qui ait force de loi. Johnson n'a jamais fait de promesse électorale sur ce sujet du référendum écossais, contrairement à Cameron. Et puis le poids du SNP à Westminster en 2021 n'est pas le même qu'en 2012 où ils étaient alors 56 sur les 59 élus écossais. Il est difficile de savoir pourquoi Sturgeon a déclaré qu'elle pouvait envisager un référendum sous 18 mois, mais on peut se demander si ce n'est pas — comme par le passé — un moyen de gagner plus de dévolution et donc d'autonomie, en agitant ce chiffon rouge.

Cela est peut-être aussi surtout un moyen de conserver dans le giron électoral la partie qui vote pour la ligne indépendantiste. Malgré tout, l'indépendance est la matrice politique du SNP, un parti créé avec comme objectif majeur l'obtention de l'indépendance écossaise. Si d'un seul coup Sturgeon annonçait qu'elle n'était plus intéressée par l'indépendance en étant au pouvoir, cela ne serait vraiment pas cohérent.