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L'Eglise face aux crimes sexuels commis en son sein : quelles suites ?

Une religieuse embrasse la main du Pape à la fin de son audience hebdomadaire le 6 mars 2019 à Rome
AP Photo/Alessandra Tarantino

Avec la libération de la parole, celle des mineurs et des religieuses qui commencent à révéler leur calvaire et qui ne craignent plus de nommer leurs agresseurs, l'Eglise est nue et sommée d'agir. Qui, comment, avec quelle indépendance et quels moyens ? Le dossier est aussi lourd que complexe, explique la théologienne Véronique Margron, présidente des religieux et religieuses de France. Les évêques sortent de leur silence. Des cardinaux sont condamnés par la justice civile.

Un "scandale qui n'est pas excusable". Véronique Margron, présidente de la CORREF, la Conférence des religieux et religieuses de France, a vu venir la tempête, elle qui écoute les victimes d’abus sexuels depuis des années.

Lorsque nous l'avons rencontrée, le pape François venait de dénoncer une nouvelle fois le "cléricalisme". (encadré)

Il admettait alors pour la première fois publiquement que des religieuses avaient été agressées sexuellement par des prêtres. C'était une première.

Il y avait un historique et une actualité.

Qu'est ce que le cléricalisme ?

Un "entre-soi" du clergé, au sens large, habitué à vivre en vase clos, sans contre-pouvoirs, dans la culture du secret, et le sentiment de passe-droits qui en découle.

"Un usage tordu de l'autorité qui fait qu'on acquiert un pouvoir toxique et une emprise sur l'autre" : Olivier Ribadeau Dumas, porte-parole de la Conférence des évêques de France (mi-février 2019 devant le Sénat français.)

Dans le contexte des abus sexuels commis par des prêtres, lorsque le pape dénonce le cléricalisme, il condamne l'appropriation sexuelle de personnes considérées comme des objets par leurs agresseurs et la misogynie qui y est liée (non spécifique à l'Eglise catholique).

Prêtres prédateurs et religieuses sous emprise

Longtemps tenues par l'omerta de l'Eglise, certaines religieuses ne craignent plus de parler haut et fort.

C'est le cas de Caroline, que nous avons rencontrée mi-février 2019. Il lui a fallu 30 ans avant de pouvoir dire l'insoutenable et la trahison du prêtre auprès duquel elle était allée chercher un soutien spirituel.

A lire : Crimes sexuels dans l'Eglise: "le prêtre qui m'a agressée m'a dit : voilà, tu es guérie"
 

D'autres religieuses, ou anciennes religieuses, en France, en Allemagne, en Italie, au Canada, en Afrique, se sont confiées dans un documentaire diffusé sur Arte qui fait date. (encadré)

"Religieuses abusées, l'autre scandale de l'Eglise", Marie-Pierre Raimbault, Eric Quintin

Religieuses abusées physiquement, psychologiquement, spirituellement.

Prêtres prédateurs protégés et parfois loués par leurs hiérarchies : le cas du cardinal Barbarin.

Marchandisation des Soeurs par leurs supérieures, notamment en Afrique.
Prostitution organisée au profit des prêtres.

Extrême vulnérabilité des religieuses en situation de dépendance financière. Rejetées par leurs congrégations lorsqu'elles sont enceintes. Et pressées d’avorter, à l’encontre de la doctrine de l'Eglise.

De tout cela, le Vatican est au courant depuis 60 ans, affirme l'enquête. 

Une "effroyable réalité"

"Avions-nous, ici en France, connaissance de l'ampleur de ces ignominies ? La réponse est non", réagit Véronique Margron, présidente de la CORREF.

"Face à l'effroyable réalité", dit-elle, "il est de la "responsabilité" de l'Eglise "de dire cette faute, responsable de vies fracassées, et de nous engager ici et partout, afin que cela ne puisse se perpétuer".

"L'engagement de tous dans l'Église et l'aide de compétences extérieures sont indispensables", ajoute la théologienne.
 

Face à l'effroyable réalité, il est de la responsabilité de l'Eglise de dire cette faute, et de nous engager afin que cela ne puisse se perpétuer.Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France, 5 mars 2019

Soutien total aux victimes, fin de "l'impunité pour les abuseurs, avec les complicités actives et passives" : c'est l'objectif de la CORREF.

L’Union internationale des supérieures générales (UISG) - qui réunit les supérieures de plus de 600 000 soeurs dans le monde - s'y rallie. L’irlandaise Patricia Murray, sa secrétaire générale, appelle les religieuses victimes de toutes formes d’abus à les dénoncer. 

La lutte contre les abus sexuels et toute autre sorte d’abus dans l’Eglise est aujourd’hui une priorité que chacun doit porter en pleine responsabilité.Conférence des évêques de France, 5 mars 2019

De son côte, la Conférence des évêques de France (CEF) dit sa « profonde indignation, sa tristesse et sa colère". "La lutte contre les abus sexuels et toute autre sorte d’abus dans l’Eglise est aujourd’hui une priorité que chacun doit porter en pleine responsabilité", ajoute la CEF, qui n'a pas souhaité répondre aux questions de TV5Monde jusqu'à présent.

"Un cancer métastasé dans l'Eglise"

Les évêques commencent à sortir du silence, publiquement, en leurs noms propres.

L'évêque de Lausanne, Mgr Morerod, évoque "le besoin urgent d'empêcher qu'il y ait d'autres victimes".

Dans un message aux fidèles, l'archevêque de Rouen fait état de son dégoût profond et interroge : "Je n’imaginais pas à quel point il y a de la pourriture au sein de notre Église catholique. Est-ce par aveuglement ou par orgueil ? Est-ce par protection plus ou moins consciente de l’Église ou des personnes ? Je ne sais pas répondre. Je m’examine moi-même, et chacun a sans doute sa réponse. En tous les cas, nous avons maintenant à accueillir la lumière qui éclaire ces ténèbres", écrit Mgr Dominique Lebrun.

Je n’imaginais pas à quel point il y a de la pourriture au sein de notre Église catholique.  Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen, message aux fidèles, 8 mars 2019

L'archevêque de Strasbourg parle, lui, d'"un séisme dans son coeur et d'un cancer métastasé dans l'Eglise". L'Eglise catholique est en danger, ajoute Mgr Ravel."Ne pas affronter ces questions, comme laïcs ou comme consacrés serait suicidaire", poursuit-il. "Certains de nos contemporains rejettent violemment l’Eglise, demandent à être débaptisés, mais comment s’en étonner s’ils ont été les souffre-douleurs d’un homme d’Eglise ?" Il appelle Rome à préciser sa ligne de conduite dans la lutte contre les abus sexuels.

L’institution va devoir nous guider. Que signifie par exemple la tolérance zéro ? Réduit-on les auteurs des crimes sexuels, condamnés par la justice civile, à l’état laïc ? Comment les empêcher de nuire ?Mgr Luc Ravel, archevêque de Strasbourg, 7 mars 2019

"L’institution va devoir nous guider, que signifie par exemple la tolérance zéro ? Réduit-on les auteurs de ces crimes, condamnés par la justice civile, à l’état laïc ? Comment les empêcher de nuire ? (...) Si L’Eglise n’est pas claire, son attitude lui sera reprochée, par une société elle-même laxiste, qui aurait d’ailleurs intérêt à considérer ce problème dans ses institutions et dans les familles", déclare l'archevêque de Strasbourg dans un entretien au site catholique suisse Cath.ch.  

L'heure est donc à l'examen de conscience et aux interrogations sur les mesures à prendre, du côté des évêques, inquiets de l'impact du scandale et de la désaffection des fidèles.

Des victimes en attente de justice et de réparations

Ces réactions annoncent-elles une dynamique de réformes, quelques semaines après la réunion au Vatican des présidents de conférences épiscopales sur la question des mineurs abusés sexuellement par des prêtres ?

Jeudi 7 mars, un coup de tonnerre supplémentaire s'est abattu sur l'Eglise en France. Il est venu de la justice civile. Six mois de prison avec sursis pour le cardinal Philippe Barbarin jugé coupable de non-dénonciation d'abus sexuels sur mineur - l'affaire Preynat, pour laquelle le prêtre n'a pas encore été jugé. L'archevêque de Lyon, Primat des Gaules, annonce dans la foulée qu'il va remettre sa démission au pape.

La prise de parole des victimes a tout changé. Le cardinal Barbarin paie, au-delà de ses propres erreurs, celles de ses prédécesseurs. Mais il est nécessaire pour le bien de l'Eglise de donner le signe d'un changement d'ère. Guillaume Goubert, La Croix, éditorial du 8 mars 2019

"Le choc", titre le journal La Croix le lendemain, photo en une, pleine page, du cardinal Barbarin, regard baissé.

"Entre 2016 (le classement sans suite de la plainte, NDLR) et 2019, le regard porté sur les abus sexuels a profondément changé". "Ce qui a tout changé", écrit l'éditorialiste Guillaume Goubert, "c'est la prise de parole des victimes". "Le cardinal paie, au-delà de ses propres erreurs, celles de ses prédecesseurs. (...) Il est cependant nécessaire aujourd'hui pour le bien de l'Eglise, de donner le signe d'un changement d'ère", conclut le directeur du quotidien français de référence des catholiques en France.

Pour le pape François, qui prône "des actes concrets" contre les abus sexuels commis par des prêtres, ne pas accepter la démission du cardinal Barbarin enverrait le signal contraire.

6 ans de prison ferme pour l'ex-cardinal Pell

Plus haut représentant de l'Eglise catholique condamné à de la prison ferme par la justice civile pour crimes sexuels.

L'ex-cardinal américain McCarrick, jugé coupable par la justice de son pays, a été le premier cardinal défroqué par le Vatican pour crimes sexuels, en février 2019.

La Congrégation pour la Doctrine de la Foi examine par ailleurs le dossier de l'ancien trésorier du Vatican et ancien conseiller du pape François, le cardinal George Pell. (encadré)

Démissionnaire en juillet 2018, George Pell vient d'être condamné à six ans de prison ferme par la justice australienne pour agressions sexuelles de deux enfants de choeur en 1996 et 1997.
Quelle sera la sanction de l'Eglise ?
Un précédent, celui de l'américain Theodore McCarrick, archevêque émérite de Washington, condamné par la justice civile et réduit à l'état laïc par le Vatican, en début d'année.

Voilà pour le lourd contexte dans lequel l'Eglise est attendue sur le dossier des religieuses abusées. Quels actes ?

L'Eglise va-t-elle enfin agir concrètement sur la question des religieuses abusées et oeuvrer pour la vérité et la justice ?

C'est la seule question qui vaille pour les victimes.

Elles espèrent des sanctions pour leurs bourreaux et des réparations pour elles-mêmes - une reconnaissance de l'Eglise qui pourrait prendre diverses formes, notamment financière - alors que les actions en justice traînent en longueur lorsqu'elles peuvent être engagées et qu'elles ne tombent pas sous le coup de la prescription.   

Reconsidérer la place des femmes dans l'Eglise

Depuis le concile de Vatican II (1962-1965), l'Eglise fonctionne selon un double système, vertical d'une part, et de large autonomie des évêques, quasi souverains en leurs diocèses, de l'autre.

"C'est une Eglise sans contrepoints, c'est à dire sans contre-pouvoirs". Concrètement, l'exécutif, le législatif et le judiciaire sont concentrés en de mêmes mains, ce qui pose questions et peut poser problème, souligne Véronique Margron.

"Des réformes institutionnelles sont souhaitables, c'est ce que j'attends du pape", explique la théologienne. "Reconsidérer la place des femmes dans l'Eglise", notamment, dit-elle, dans la droite ligne de la lutte contre le "cléricalisme".
 

L'Eglise est sans contre-pouvoirs (...) Faire plus de place aux femmes amènerait l'altérité et la diversité nécessaires à une institution saine.Véronique Margron, théologienne, présidente de la CORREF

"L'altérité et la diversité sont nécessaires dans l'Eglise, parce que là où il y en a, l'institution est plus saine", insiste Véronique Margron, "et l'Evangile peut-être amené au plus grand nombre."

Toute la question est de savoir comment mettre en oeuvre ces réformes, avec qui, quelle indépendance et quels moyens, insiste-t-elle.

"Le pape a beau être un homme magnifique, il ne peut pas tout", poursuit la théologienne. "Sa force réside dans son pouvoir de persuasion, mais c'est aux autres de mettre en place les réformes".

Rien ne se fait ni se peut se faire sans les évêques, incontournables dans les rouages de l'Eglise.

Le pape a beau être un homme magnifique, il ne peut pas tout. C'est à d'autres de mettre en place les réformes. Qui, avec quelle indépendance et quels moyens, c'est toute la question.Véronique Margron, théologienne, présidente de la CORREF

D'autres instances peuvent-elles également être mises en place ?

C'est ce que recommande Véronique Margron pour traiter des crimes sexuels dont les religieuses sont victimes. Parce que le problème est mondial et qu'"un grand nombre de religieuses font partie de congrégations internationales, une commission internationale est souhaitable", explique-t-elle.

Dans l'entretien qu'elle nous a accordé le 11 février 2019, la présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France dresse un état des lieux de la crise actuelle dans l'Eglise en lien avec les abus sexuels, et propose des pistes de réflexion.

Nous avons retenu sept grands thèmes.

Les violences sexuelles dans l'Eglise : une crise systémique ?

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Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France @TV5MONDE
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