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La 6e frontière planétaire franchie, des phénomènes déjà visibles dans la Corne de l'Afrique

Un cours d'eau séché dans le sud de la Californie, le 9 juin 2021 (AP Photo/Nathan Howard, File)
Un cours d'eau séché dans le sud de la Californie, le 9 juin 2021 (AP Photo/Nathan Howard, File)

La frontière planétaire du cycle de l'eau douce vient d’être franchie. Elle est la sixième de neuf limites. Ce modèle, développé par 26 scientifiques en 2009, détermine des seuils à ne pas dépasser au risque de déstabiliser gravement l’équilibre du système terrestre. 

Après la pollution chimique en février dernier, une nouvelle frontière planétaire, celle du cycle de l'eau, vient d’être dépassée. Publiée dans la revue Nature Reviews Earth & Environment, l’étude est réalisée par des chercheurs du Potsdam Institute, associés au Stockholm Resilience Center.

Pour la première fois, ils mettent en lumière l’importance du cycle dit de l'eau verte, c'est-à-dire l'eau de pluie stockée dans le sol et absorbée par les végétaux. L'eau verte n'était pas mesurée jusqu'à présent et il reste "très difficile de le faire" affirme Antoine Bouteaud, consultant indépendant en environnement et co-auteur de Les limites planétaires (Éd. La Découverte, 2020). "L'eau verte est celle que l'on ne voit pas" explique Emma Haziza, hydrologue et fondatrice de Mayane, centre de recherche consacré à l’adaptation au changement climatique. La notion est à différencier de l'eau bleue, c'est-à-dire l'eau des lacs et des rivières, soit l'eau douce captée pour les usages domestiques et agricoles.

À partir du moment où les sols sont de mauvaise qualité, ils n'ont plus la capacité de conserver cette eau.

Emma Haziza, hydrologue

Le dérèglement du cycle de l'eau douce est lié à son utilisation massive, notamment pour l’agriculture intensive. Près de 70% des besoins en eau dans le monde concernent l’agriculture, majoritairement pour nourrir le bétail qui va ensuite être mangé. À cela s'ajoutent la déforestation, la dégradation et l’érosion des sols, la pollution atmosphérique et le changement climatique, qui aggravent encore ce phénomène. "À partir du moment où les sols sont de mauvaise qualité, ils n'ont plus la capacité de conserver cette eau" détaille Emma Haziza. Cela a deux conséquences majeures : les sols deviennent de plus en plus arides et les masses d'eau évaporées, de plus en plus importantes, provoquant des pluies diluviennes dans certaines zones du monde. 

(Re)lire : Pollution chimique : qu'est-ce que la 5e limite planétaire ? 

Quelles sont les neuf limites planétaires ? 

Les limites planétaires sont au nombre de neuf. Elles sont les différentes limites identifiées comme régulant l’intégrité du système de la Terre. Les limites elles-mêmes définissent l’espace dans lequel les humains peuvent fonctionner sans porter atteinte à cet équilibre. Les 9 limites planétaires identifiées sont les suivantes : 

  • le changement climatique 
  • les pertes de biodiversité 
  • les perturbations globales du cycle de l’azote et du phosphore 
  • l’usage des sols 
  • l’acidification des océans 
  • la déplétion de la couche d’ozone 
  • les aérosols atmosphériques
  • l’usage de l’eau douce 
  • la pollution chimique (l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère)

Jusqu'à présent, 5 limites planétaires avaient été franchies. Il s'agissait de celles du changement climatique, de l’érosion de la biodiversité, des perturbations globales du cycle de l’azote et du phosphore, de l'usage des sols et de la pollution chimique. 

Emma Haziza travaille depuis plus de vingt ans sur les questions liées à l'eau. Elle a commencé ses recherches sur les périodes de sécheresse en Afrique. Un phénomène climatique toujours d'actualité et auquel doivent particulièrement faire face l'Éthiopie, le Kenya et la Somalie. Les faibles précipitations tombées ces trois dernières saisons des pluies désespèrent les populations. Près de 13 millions de personnes sont menacées par la faim. "Ces zones sont basées sur l'élevage et l'agriculture. L'aridification et la désertification qu'on observait déjà au Yémen et en Arabie Saoudite sont en train d'évoluer de manière très rapide sur la Corne de l'Afrique" raconte Emma Haziza. 

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Un phénomène qu'observe aussi Alain Dupuis, professeur d’hydrogéologie à Bordeaux. "Les projections scientifiques montrent que les zones de sécheresses se déplacent et deviennent de plus en plus extrêmes. Tout comme les zones humides, dans lesquelles les précipitations sont toujours plus intenses". Ce qu'il se passe actuellement sur la Corne de l'Afrique en serait donc un début de témoignage.

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"Il y a deux phénomènes dans cette région" détaille Emma Haziza. "Le changement climatique et la perturbation du cycle de l'eau". Deux frontières -ou limites- planétaires qui, comme chacune des neuf, sont interconnectées et s'auto-alimentent. "Cela fonctionne en boucle fermée : les températures augmentent en raison de la hausse de la concentration d'effet de serre. Les sols, de plus en plus arides, retiennent moins l'eau qui, par conséquent, s'évapore davantage. Davantage de vapeur d'eau remonte dans l'atmosphère, ce qui crée encore plus d'effet de serre. La température terrestre s'accroît. Les flux d'évaporation deviennent de plus en plus important, et ainsi de suite...". 

Dans certaines zones, il va être très compliqué de revenir en arrière.

Emma Haziza, hydrologue

"Le seul moyen de préserver l'humidité est d'avoir des zones végétales assez riches pour conserver les réserves d'eau". Autrement dit, seul un "couvert végétal" permettrait de préserver cette eau verte dans les sols et de freiner son évaporation. "Dans certains endroits, il va être très compliqué de revenir en arrière", affirme Emma Haziza. "Beaucoup d'erreurs datent de l'époque du début de l'agriculture, donc il y a longtemps. Mais ce qu'on observe ces dernières décennies est l'accélération et l'intensification des phénomènes".