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La Française des Jeux en bourse, une opération financière et politique

Première grande privatisation du quinquennat Macron, la Française des Jeux a fait ce jeudi 21 novembre son entrée en bourse, son action gagnant 14% dans la journée. Près de 500 000 particuliers l'avaient réservée et le ministre de l'Economie y voit un « succès spectaculaire » et même, d'ores et déjà, « un succès pour les Français ». L'histoire des privatisations invite a plus de circonspection.

Une chance au grattage ; une chance au tirage. Avant même de subir l’épreuve du marché ce jeudi 21 novembre, la privatisation de La Française des Jeux avait déjà un gagnant auto-revendiqué : le gouvernement. « Cette opération est un succès spectaculaire, s’est réjoui mercredi 20 novembre Bruno Le Maire, ministre de l’Économie. Un succès pour les Français, qui ont répondu présent à cette opération de privatisation ; un succès pour les salariés de l’entreprise et un succès pour la place financière de Paris. » «  La réconciliation des Français avec les marchés », a-t-il ajouté jeudi matin à l'ouverture de la séance boursière.

Un demi-million de particuliers ont souscrit pour plus d'un milliard d'euros d'actions, au prix unitaire finalement fixé à 19,90 €. L’État, récoltera un peu plus de 2 milliards d’euros : 1,7 milliard en produit de la vente de 50 % du capital de l’entreprise et 380 millions versés par la FDJ pour conserver son monopole pendant vingt-cinq ans.

C’est la première fois que le grand public est associé à une telle opération initiée par l'État depuis 2005 et l'entrée en bourse d'EDF, autre « succès » en son temps vite célébré. Comme d’autres privatisations, il n’a pas été une affaire pour tout le monde.

Nationalisations, privatisations

La plupart des grandes nationalisations ont été opérées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sous le gouvernement provisoire du général de Gaulle (Renault, EDF-GDF, Charbonnages, Air France) ou en 1982, après la victoire de François Mitterrand (Thomson, Saint-Gobain, Rhône-Poulenc, Pechiney, Sacilor, Usinor, les banques Suez ou Paribas).

Les premières privatisations ou dénationalisations ont lieu en 1986 sous le gouvernement de Jacques Chirac, dont le camp vient de gagner les élections législatives. À forte connotation idéologique, certaines deviennent emblématiques telles celles de la chaîne historique de télévision publique TF1, cédée au groupe de bâtiment-travaux-publics Bouygue, ou de Paribas, employant Catherine Deneuve comme argument publicitaire.

Les suivantes seront moins flamboyantes mais le mouvement de privatisations se poursuivra et dure encore aujourd’hui, tantôt par politique ou obéissance à des « exigences européennes », tantôt pour la ressource dégagée, ou les trois à la fois.

Sous l’influence du tournant libéral du Parti Socialiste (« l’État n’a pas vocation à produire », avait entre autres déclaré Michel Rocard), le second septennat de François Mitterrand (1988-1995) voit les cessions au privé (supposées « partielles ») de la très symbolique Régie Renault, à la fois « forteresse ouvrière » et laboratoire social et celle d’une des plus fécondes poules au œufs d’or de la République, Elf Aquitaine.

Jacques Chirac élu président de la République, le mouvement se poursuit logiquement sous le gouvernement d’Alain Juppé (1995-1997) qui ajoute aux privatisations engagées celles de nouvelles sociétés (Rhône Poulenc, AGF, Seita …). C’est pourtant le gouvernement socialiste de Lionel Jospin (1997-2002) qui bat des records en la matière avec l’ouverture au privé de fleurons jusqu’alors jugés sacrés : France Télécom, Air France, Thomson, Aérospatiale, de nouvelles banques et assurances (Crédit Lyonnais, Gan …) et de certaines autoroutes du Sud.

Le second mandat de Jacques Chirac (2002-2007) consacre, outre la poursuite de celles engagées, la privatisation totale des autoroutes, d’une partie d’EDF-GDF et d’Aéroports de Paris.

La présidence de Nicolas Sarkozy marque paradoxalement un coup de frein. La crise financière de 2008, il est vrai, ne se prête guère aux introductions en bourse. Une reprise s’amorce sous François Hollande avec, Manuel Valls étant Premier ministre, la cession de la majorité des parts des aéroports de Nice, Lyon et Toulouse.

Celle d’Aéroport de Paris, amorcée sous Emmanuel Macron est pour l’instant suspendue après le lancement d’une procédure de RIP (référendum d’initiative partagée) par un ensemble de parlementaires d’opposition.

Ceux qui gagnent, ceux qui perdent

Contrairement aux promesses enchanteresses des clips publicitaires qui accompagnent les souscriptions, acheter des actions de sociétés ou services privatisés est, pour l’ignorant du moins, un placement à hauts risques, plus souvent perdant que gagnant.

Sur le long terme, les actions de Renault ou de la BNP se sont nettement valorisées mais c’est presque l’exception. L’action Air France a perdu la moitié de sa valeur depuis 1998 tout comme celle de France Telecom, très populaire et passée dans le même temps de 28,5 € à 14 €.

Non moins populaire fut l’introduction en bourse d’EDF : près de 5 millions de souscripteurs en 2005 à 32,5 € la part. Elle en vaut 9 aujourd’hui. Dans certains cas, les dividendes reçus ont pu atténuer la perte de valeur du placement, mais bien rarement la compenser.

Si le grand public manque d’habileté à tirer profit des privatisations, il n’en est pas de même des grands investisseurs. En 2005, trois groupes (Vinci, Eiffage et Abertis) se partagent le réseau autoroutier français pour 15 milliards d’euros. Une affaire fabuleuse si l’on en juge par les dividendes que se sont distribuées les heureux actionnaires depuis : plus de 27 milliards, selon le rapport d'un député. La hausse des péages et la baisse des effectifs aidant, les sociétés autoroutières obtiennent une rentabilité évaluée par l’autorité de la concurrence à plus de 20 %. L’État, au contraire, s’est séparé des autoroutes quand elles devenaient rentables.

La privatisation des trois aéroports est trop récente pour avoir généré tant de fruits. Sous les auspices du ministre de l’Économie d’alors, Emmanuel Macron, la gestion de celui de Toulouse a été acquise à 49,9 % pour 308 millions d’euros par un actionnaire chinois, Casil. Opération critiquée par la Cour des comptes et juridiquement contestée (sans succès) par un collectif local.

Casil est aujourd’hui en pourparlers avec le groupe Eiffage pour la reprise de sa participation. Il pourrait en tirer 440 millions (un gros tiers de plus-value), non sans s’être versé entre-temps plus de 30 millions de dividendes puisés dans les réserves de l’entreprise.

Ce fiasco – qui n’en est pas un pour tout le monde – a contribué à jeter une ombre jusque chez les élus de droite sur la privatisation à venir, nettement plus stratégique et conflictuelle, d’Aéroport de Paris, reportée.

La vente de la Française des Jeux représente donc, à défaut, la première grande opération de ce type du quinquennat, avant la cession à venir du gazier Engie. L’exécutif tient de ce fait tout particulièrement à sa réussite.

La Française des Jeux, une riche héritière

Héritière de la Loterie Nationale créée en 1933, La Française des Jeux est une des rares entreprises publiques françaises en bonne santé financière. Son nom parle aux Français : 25 millions d’entre eux lui ont acheté un jeu l’an dernier. Au total, La Française des Jeux serait valorisée entre 3,15 et 3,8 milliards d'euros, selon sa PDG, Stéphane Pallez.

Affichant une croissance annuelle de revenus de 5 %, elle est considérée comme un placement de « bon père de famille ». L’avenir dira si elle l’est effectivement. Il est vrai que, dans un environnement bien moins dangereux que les hautes technologies, les communications ou la finance, l’affaire est plus à l'abri des incertitudes du marché. D’autant qu’il s’agit d’un monopole, situation qui lui reste garantie par la loi pour les vingt-cinq années à venir. Mais la bourse, comme le jeu, n’est jamais dépourvue de dangers.