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La "rançon" de l'indépendance, payée par Haïti à la France, remise en lumière par le New York Times

Combat et prise de la Crête-à-Pierrot en 1802 durant la guerre d'indépendance contre la France. Gravure de 1839.
Combat et prise de la Crête-à-Pierrot en 1802 durant la guerre d'indépendance contre la France. Gravure de 1839.
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Une série d'articles du New York Times remet en lumière la tragique histoire de l'indépendance d'Haïti et la dette astronomique que le pays a dû payer à la France au 19e siècle. Le New York Times estime que les sommes versées à la France à partir de 1825 pour indemniser les esclavagistes auraient coûté au pays jusqu'à huit fois son PIB en 2020. Le sujet reste peu exploité par la classe politique haïtienne.

Après plusieurs mois d'analyse d'archives, le journal américain a estimé que les paiements, versés à compter de 1825 par la première république noire de l'histoire, pour indemniser les anciens colons esclavagistes, "ont coûté au développement économique d'Haïti entre 21 et 115 milliards de dollars de pertes sur deux siècles, soit une à huit fois le produit intérieur brut du pays en 2020."

Si la publication est largement partagée et commentée sur les réseaux sociaux, un silence complet prévaut tant du côté des autorités en place à Port-au-Prince que du côté de ses opposants.

Les paiements versés à la France ont coûté au développement économique Haïti entre 21 et 115 milliards de dollars de pertes sur deux siècles.Le New York Times.

"Les politiciens haïtiens ont la fâcheuse tendance à ne fonctionner que dans le présent", a réagi lundi auprès de l'AFP l'historien haïtien Pierre Buteau.
"Les hommes et femmes politiques ne s'intéressent qu'à la lutte pour le pouvoir", déplore-t-il.

La frilosité des dirigeants haïtiens à embrasser cette cause peut également s'expliquer par l'interventionnisme occidental dans le passé récent du pays des Caraïbes.

En 2003, le président Jean-Bertrand Aristide avait fait de la question de cette dette de l'indépendance son cheval de bataille, chiffrant, au centime près, le montant perçu par la France à plus de 21 milliards de dollars.
 

Jean-Bertrand Aristide, ici en 2004 avait demandé que la question de la dette payée à la France au lendemain de l'independance soit débattue. (AP Photo/J. Scott Applewhite)
Jean-Bertrand Aristide, ici en 2004 avait demandé que la question de la dette payée à la France au lendemain de l'independance soit débattue. (AP Photo/J. Scott Applewhite)
AP Photo/J. Scott Applewhite

Confronté à une insurrection armée et une révolte populaire, qui dénonçait des violations des droits humains, il est évincé du pouvoir en février 2004, sous forte pression américaine, française et canadienne.

En déclarant son indépendance le 1er janvier 1804, Haïti se retrouve au ban des nations d'un monde alors dominé par les puissances esclavagistes.

Lire : Pour Haïti et les Antilles, Napoléon est l'homme qui a rétabli l'esclavage.

Le président Pétion initie des négociations pour la reconnaissance d’Haïti en 1814. Elles durent jusqu’en 1824. Le 11 juillet 1825, le roi de France Charles X promulgue une ordonnance reconnaissant l’indépendance du pays contre une indemnité de 150 millions de francs-or.

"La façon avec laquelle pendant un siècle et demi, Haïti a dû payer à la France pour avoir voulu être libre, (...) c'est toute l'insertion internationale d'Haïti qui a été compromise", a analysé l'économiste français Thomas Piketty à la sortie, en 2019, de son livre "Capital et idéologie" dans lequel il évoque largement la problématique de la dette haïtienne de l'indépendance.

La Tour Eiffel financée par l'argent haïtien ?

Les paiements exigés par la France ont autant privé l'économie haïtienne de ressources vitales à son essor, qu'ils ont permis à son ancienne métropole de prospérer.

Le New York Times a ainsi montré comment, à la fin du 19e siècle, la banque CIC a rapatrié en France, via des emprunts toxiques censés aider Port-au-Prince à purger sa dette, les revenus de la jeune banque nationale haïtienne.

Ces capitaux ont, par la suite, permis à l'établissement bancaire parisien de financer notamment la construction de la Tour Eiffel. L'actuelle maison-mère du CIC a réagi lundi aux révélations du média américain.

"Parce qu’il est important d'éclairer toutes les composantes de l'histoire de la colonisation – y compris dans les années 1870, la banque mutualiste financera des travaux universitaires indépendants pour faire la lumière sur ce passé" a annoncé le Crédit Mutuel dans un communiqué de presse.

À travers son travail d'enquête, le New York Times remet également en lumière le pillage des réserves d'or haïtiennes par les soldats américains au début du 20e siècle.

Pillage des reserves d'or haïtiennes par les soldats américains au début du 20ème


"17 décembre 1914. Huit Marines américains franchissent le seuil de la banque nationale d’Haïti en début d’après-midi et en ressortent les bras chargés de caisses en bois remplies d’or. Valeur de la cargaison : 500.000 dollars", rapporte le journal.

Ces faits ont précédé l'invasion d'Haïti par l'armée américaine, qui a occupé le pays de juillet 1915 à août 1934. Les États-Unis ont gardé le contrôle direct des finances haïtiennes plus d'une décennie après le départ de ses troupes.