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La rue jordanienne remporte une manche, les manifestations et grèves se poursuivent

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Commentaire TV5monde Pascale Achard: montage Benoît Tricot

De nouvelles manifestations ont eu lieu mardi soir en Jordanie. Une grève était observée ce mercredi 6 juin. La contestation sociale qui ne faiblit pas depuis près d'une semaine a entrainé lundi la démission du Premier ministre jordanien. Le roi Abdallah a appelé mardi à "une révision complète" d'une réforme fiscale conseillée par le FMI. Et il met en garde contre un saut "dans l'inconnu" en cas de poursuite de la "crise".

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Ce n'est pas une « révolution arabe », mais c'est bien un mouvement social d'ampleur. Il remporte aujourd'hui sinon une victoire du moins une manche significative sur le Fonds monétaire international et ses relais en Jordanie. Une semaine de contestation de rue, ni massive, ni violente mais inhabituelle et déterminée ont eu raison du gouvernement en place, sans doute aussi de son plan d'austérité.

A sa tête depuis mai 2016, « Hani Mulqi a présenté sa démission au roi Abdallah II qui l'a acceptée ». Le souverain a aussitôt désigné à sa place le ministre de l'Education Omar al-Razzaz. Fixée dans une lettre royale, sa feuille de route immédiate est toute en ambiguïté :  « Le gouvernement doit lancer immédiatement un dialogue en coordination avec le Parlement et la participation des partis politiques, syndicats et organisations de la société civile pour finaliser le projet de loi sur l'impôt sur le revenu ».

Une économie à la peine

Alliée des États-Unis, rare pays arabe à avoir signé un accord de paix avec son voisin israélien, la Jordanie avait échappé aux mouvements de protestations des Printemps arabes de 2011.

 
Une rue commerçante d'Amman<br />
<sub>(capture d'écran, dr)</sub>
Une rue commerçante d'Amman
(capture d'écran, dr)
Son économie, cependant, est à la peine. La Banque mondiale évoque une « faible perspective de croissance en 2018 ». 18,5% de la population est au chômage et 20% vit à la limite du seuil de pauvreté.

Pays non exportateur de pétrole et sans grandes ressources naturelles, il est lesté d'une dette en forte hausse : de 60 % de son PIB en 2010 à 95 % aujourd'hui. Le FMI lui distille différents prêts en échange, selon la coutume ravageuse de l’organisation internationale, d'un programme de réformes structurelles et de réductions des déficits.

Colère

Depuis janvier, le royaume a ainsi vécu plusieurs hausses de prix de produits de base comme le pain. Le coût des carburants a augmenté à cinq reprises et les factures d'électricité ont enflé de 55%. Certaines de ces hausses sont dues à la fin des subventions publiques dans le cadre des exigences du FMI.

 
Manifestation devant les bureaux du Premier ministre à Amman le 4 juin 2018.<br />
<sub>(AP Photo/Raad Adayleh)</sub>
Manifestation devant les bureaux du Premier ministre à Amman le 4 juin 2018.
(AP Photo/Raad Adayleh)
Mais c'est un projet de réforme fiscale qui a enflammé la rue. Il prévoit une augmentation d'au moins 5% des impôts pour les particuliers et impose désormais les personnes disposant d'un salaire modeste. Les impôts des entreprises doivent augmenter de 20 à 40%.

Dès son annonce la semaine dernière, des manifestations se sont déroulées dans différentes villes du pays. A Amman, la capitale, des milliers de personnes se sont rassemblées chaque soir devant les bureaux du Premier ministre pour réclamer sa démission, au cri de « le peuple ne s'agenouillera pas ».

Le contexte du ramadan – mois de fête peu propice aux privations - contribue à l'exaspération. « Ce qui se passe est cruel, raconte à l'AFP un habitant d'Amman rencontré au marché. On parvient à peine à manger et à boire. Nous n'achetons même plus d'habits pour les fêtes pour nos enfants ». « C'est l'année la plus dure, confirme une marchande de laitages. La hausse des prix et les impôts ont détruit la vie des gens ».

Incertitudes

Le roi Abdallah II de Jordanie au Forum de Davos en janvier 2018.<br />
<sub>(AP Photo/Markus Schreiber) </sub>
Le roi Abdallah II de Jordanie au Forum de Davos en janvier 2018.
(AP Photo/Markus Schreiber)
S'exprimant tard lundi devant des journalistes, le roi Abdallah II a assuré que les problèmes économiques de son pays, - qui est frontalier notamment de la Syrie, de l'Irak, d'Israël et de la Cisjordanie occupée -, étaient imputables à l'instabilité régionale, à l'accueil de centaines de milliers de réfugiés syriens et au manque de soutien international.

« La Jordanie est aujourd'hui à la croisée des chemins: soit elle parvient à sortir de la crise et à offrir une vie digne à ses citoyens, soit, Dieu nous en préserve, elle va vers l'inconnu », a-t-il averti.

Officiellement, malgré la démission du chef du gouvernement, le projet de réforme fiscale n'a pas été retiré et devait être examiné par le Parlement. Cependant, relève l'analyste politique Samih al-Maitah, la démission du Premier ministre « est un signe positif montrant que les demandes des protestataires ont été prises au sérieux ». « Le projet de réforme fiscale sera  sûrement abandonné » en l'état , poursuit-il.

La rue, en tout cas, reste en alerte. Malgré l'annonce du changement de gouvernement, 2000 personnes s'étaient à nouveau réunies à Amman lundi et mardi soirs contre la réforme contestée. Tout en considérant l'intervention royale comme un pas "positif", les syndicats ont maintenu un mot d'ordre de grève pour ce mercredi 6 juin.

[mise à jour mercredi 6 mars 11 h sur manifestation mardi et grève mercredi]