Info

Le Brexit, un risque pour la paix ?

Chargement du lecteur...

56 % des Nord-Irlandais se sont prononcés contre le Brexit lors du référendum du 23 juin 2016. Pourtant le Brexit y est en route. Si les entrepreneurs s'alarment des répercussions pour leurs exportations et les échanges avec la République d'Irlande,  les communautés s'inquiètent des possibles conséquences sur l'entente cordiale qui règne à travers l'île. Rebâtir une frontière mettrait-il à mal les Accords de Paix ?

dans

500 kilomètres au fil des rivières et des chemins. L'année dernière Garrett Carr a parcouru cette frontière invisible qui sépare le nord irlandais du sud républicain. Une ballade en quête de rencontres, d'histoires qu'il raconte dans son livre "The rule of the land. Walking Ireland's border".

Né avant la paix, dans le Donegal, cet écrivain et enseignant à Belfast gardait en lui des souvenirs de ces lieux parfois violents.
 

Traverser la frontière étant enfant a été un processus parfois stressant.
" J'ai grandi assez proche de la frontière. Quand j'étais jeune, c'était une frontière « dure » avec une occupation militaire importante et des postes douaniers… J’avais l’impression qu’il fallait traverser le plus rapidement possible. Alors que maintenant, la frontière est ouverte. Cela n’a rien à voir avec ce qu’elle était ! J’avais l’impression que c’était le bon moment pour y retourner. Je l’ai vraiment considéré comme un paysage et j’ai cherché à regarder ce qui s’y passait. " raconte Garrett Carr.

Identité transfrontalière

  Il y a 20 ans, la frontière passait entre les champs, coupait des fermes, ou serpentait au milieu des lacs. Aujourd'hui des centaines de ponts et de routes relient les deux rives. Une communauté s’est ainsi recréée. Pour Garrett Carr, une autre Irlande y est à découvrir. 


" Je cherchais deux pays mais ce qui est drôle c'est qu'à la moitié de mon parcours, je me suis rendu compte que la frontière était un pays à elle toute seule ! Je n'ai pas trouvé deux mais trois pays! La frontière divise l'Irlande entre le Nord et le Sud ainsi que cette troisième « chose », cette troisième identité transfrontalière (…  ). La plus grande menace que je vois concernant le Brexit et un potentiel retour à la frontière « dure » est surtout psychologique."
 


Declan Fearon vit dans cet entre-deux. Entrepreneur, il s'est mué en militant anti-Brexit. Declan est le porte-parole de l’association « Borders communities against Brexit". Pour lui, la sortie de l'Europe menace le processus de paix.

Il tient à nous montrer la tombe de ses parents qui se trouve dans un cimetière tout proche. Ce cimetière, cette église catholique symbolisent à ses yeux de l'aberration de la frontière.

" Cette église se trouve au Nord et notre cimetière, au sud. A l’extérieur de l’Union européenne, à l’intérieur de l’Union européenne. La population a vraiment très peur qu'une frontière arrive de nouveau, des postes douaniers… Est-ce que l’Union européenne rouvrirait les points de passage principaux et laisserait les centaines d’autres ouvertes avec le risque de contrebande ? Je ne pense pas, non…. "
 



Et Declan Fearon de renchérir, pessimiste.
 

Fermer ces routes serait retourner à la période sombre du conflit. Est-ce que cela mènerait à de la violence, au retour des « Troubles » ? J'en suis persuadé. Ce ne sera qu'une question de temps.

Sur la colline qui domine l’église, les soldats britanniques sont restés postés jusqu’en 2003. Dans le cimetière la tombe d'un combattant de l'IRA surmontée du drapeau vert blanc orange. Le passé reste très présent. Et pour Declan Fearon, le catholique, Londres et ses négociateurs politiques prennent des risques et n’écoutent pas.

" Nous ne voulons pas laisser cet héritage à nos petits-enfants avec tout le travail qui a été fait au sein des deux communautés depuis les Accords de paix. On perdrait les progrès accomplis. Des personnes comme le ministre Boris Johnson méprisent ce que ressentent les gens qui vivent ici. Ils ne sont pas venus ici, n’ont pas parlé à la population… Ils n’ont pas pensé une seule seconde à ce que le Brexit signifie pour nous. Tout n’est pas par rapport à la situation économique même si on sait déjà que cela va être mauvais pour nous… Mais c’est également par rapport la psyché de la population, par rapport aux communautés, les interactions sociales entre les personnes des deux côtés de la frontière. "


Fin de journée à Belfast. A une heure de route de la frontière…
Le gardien des clefs ferme les lourdes portes de fer entre quartiers catholique et protestant. Une habitude rassurante mais qui en dit long.....

 

 

Des dizaines de murs dits "de la paix" séparent encore les communautés


A Shankill dans la zone protestante, l'association qui emploie le jeune Dean Mc Cullough essaye bien de repeindre ces murs avec des slogans moins identitaires, moins paramilitaires, de changer l’image du quartier.
Mais dans les esprits les clivages restent vivaces, comme le vit au quotidien Dean Mc Cullough.

" Plus de 90 % des habitations à Belfast et plus largement en Irlande du Nord sont ségréguées. L’éducation reste très divisée. Les deux communautés vivent séparées l’une de l’autre. Les jeunes vont dans des écoles différentes mais il y a beaucoup de travail en cours, avec la Lower Shankill Association, pour passer outre les divisions parmi la nouvelle génération afin de créer une compréhension mutuelle et éliminer ces barrières. Nous sommes toujours une société divisée mais c’est un processus qui se construit tous les jours. " 


Mais bien que travailleurs social Dean McCullough @ShoreRoad94 reste fidèle à sa communauté protestante et s'implique politiquement côté loyaliste. Et comme Londres il voit dans le Brexit une aubaine et dans une frontière ouverte un danger. Celui d'éloigner les nord irlandais des autres britanniques.


Que l'Irlande du Nord soit traitée différemment du reste du Royaume-Uni serait inacceptable.


" Nous ne pouvons pas être dans une situation où la frontière se trouve dans la mer d'Irlande. La nation entière, donc l'Irlande du Nord, a voté pour sortir due l'union européenne donc je pense que les politiciens à Bruxelles et en République d'Irlande doivent respecter ce choix et arrêter d’interférer dans les affaires britanniques. Je ne pense pas que ce soit utile et cela ne rend pas service aux Accords de paix. " déplore Dean Mc Cullough.
 

Une frontière "soft"


Un choix cornélien... alors certains artistes optent pour l'humour.  
Quand Theresa May parle d'une frontière "soft" douce, un programme télé "Soft Border Patrol" répond en mettant en scène des douaniers "soft " à la recherche de clandestins "soft".
 

"Si la vache fait "moo", elle vient de République d'Irlande...
Mais si elle fait "mouuuuuuuu mouuuuuuu", alors elle est nord-irlandaise." 

  Sa productrice, Marie McDonald, se remémore au tournage l'incrédulité des habitants. " Nous nous sommes basés sur des faits qui se sont passés dans le passé tels qu’une ferme divisée en deux par la frontière ou encore les contrebandiers des biens à la frontière, ce qui faisait beaucoup il y a des années. S’il y a une frontière dure, il y a la possibilité que ces évènements aient de nouveau lieu. Même si c’est une comédie et que c’est donc censé être drôle, beaucoup de sketchs ont été écrits à partir de situations de la vie réelle. Quand il s'agit du Brexit et de la frontière, tout est si incertain actuellement que la meilleure chose qu'on fait ici est de rire de nous-mêmes. Historiquement, nous avons toujours été capables de rire, même quand rien n'allait. "


Il y aurait donc un humour nord-irlandais, pas certaine que Theresa May y soit sensible. A y perdre son flegme...
 


Pour en savoir plus sur le périple de Garrett Carr
@garrett_carr