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Le Canada va-t-il retrouver un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies ?

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau à la tribune de l'Assemblée générale de l'ONU le 21 septembre 2017.
Le Premier ministre canadien Justin Trudeau à la tribune de l'Assemblée générale de l'ONU le 21 septembre 2017.
© AP Photo/Mary Altaffer

Le Canada va-t-il décrocher un siège de membre non-permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies ? Réponse ce mercredi 17 juin. Le Canada fait partie des candidats, ainsi que la Norvège et l’Irlande. Le pays de la feuille d’érable mène depuis quatre ans une campagne pour gagner ce vote. Le ministre canadien des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, nous a confié avoir bon espoir que le Canada remporte l’un des deux sièges.

Depuis la création de l’ONU, le Canada a déjà siégé cinq fois au Conseil de Sécurité comme membre non permanent, la dernière fois remontant à 1999-2000. En 2010, le Canada avait laissé échapper ce siège de peu au profit du Portugal.

Le Parti libéral du Canada, qui était alors dans l’opposition car les conservateurs de Stephen Harper étaient au pouvoir, avait juré de redonner ce siège au Canada s’il prenait le pouvoir. C’est donc l’un des objectifs de politique étrangère poursuivis par le gouvernement de Justin Trudeau. Au début de l’année, avant que l’épidémie du coronavirus ne vienne tout balayer sur son passage, le premier ministre canadien et son ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, ont mené une campagne tous azimuts pour aller chercher des votes, notamment auprès des pays africains, avec une tournée sur le continent.
 

L’impact de l’épidémie sur la campagne canadienne

Mais voilà… a débarqué courant mars un certain virus, bousculant cette campagne au début du confinement, mais elle a repris activement ces dernières semaines. 

« On est dans le dernier droit de la campagne, la candidature a été déposée au printemps 2016, alors après quatre ans de sollicitation, je peux imaginer que l’ambassadeur Blanchard à New York (Marc-André Blanchard est le représentant du Canada aux Nations unies, ndlr), les ministres et le premier ministre Trudeau s’activent au téléphone du mieux qu’ils peuvent dans un contexte de pandémie qui limite énormément la capacité de renforcer des liens par des contacts personnels, comme cela peut se faire aux Nations Unies. La situation actuelle ne facilite pas les choses », explique Gilles Rivard.

Cet ex-diplomate (il était notamment ambassadeur du Canada en Haïti lors du séisme de 2010) sait de quoi il parle : il a été ambassadeur adjoint du Canada à l’ONU entre 2010 et 2013, il connaît bien la machine onusienne, ses méandres et ses tractations diplomatiques. Il est maintenant « fellow » à l’Institut d’études internationales de Montréal, lié à l’Université du Québec à Montréal. 

François-Philippe Champagne, ministre canadien des Affaires étrangères depuis novembre 2019.
François-Philippe Champagne, ministre canadien des Affaires étrangères depuis novembre 2019.
© CC

L’épidémie a mis sur pause l’édifice des Nations unies à New York, ainsi que tout le personnel qui a été en confinement. Impossible dans ce contexte de tenir des rencontres qui sont un élément clé dans une campagne de cette nature : « Les rencontres bilatérales aux Nations Unies, cela fait partie du travail des ambassadeurs, il y a toujours un contact humain très fort à l’ONU, alors la candidature est amputée d’un aspect très important dans la sollicitation du vote des pays membres » précise Gilles Rivard. Ceci dit, la situation est la même pour les deux autres pays candidats, la Norvège et l’Irlande. 

La pandémie a-t-elle rebattu les cartes ?

« La campagne va bon train, déclare le ministre canadien des Affaires étrangères François-Philippe Champagne, mais je préfère ne pas parler de campagne, je préfère parler de leadership ».

Le ministre souligne par exemple que fin mai, le Premier ministre canadien Justin Trudeau a co-présidé une séance virtuelle de l’ONU pour coordonner la réponse à la crise économique provoquée par la pandémie, une cinquantaine de chefs d’État y ont participé, mais la Chine et les États-Unis brillaient par leur absence. « A la suite de cette crise, le monde doit réaliser qu’on est en train de rentrer dans une nouvelle ère, une nouvelle étape, on doit se rassembler, repenser, bâtir au meilleur, plus inclusif, plus vert et c’est ce dont on a discuté lors de cette rencontre » précise François-Philippe Champagne.

Le chef de la diplomatie canadienne croit que la pandémie est l’occasion pour le Canada d’être le porte-voix des pays les plus pauvres pour qu’ils soient entendus dans le processus de reconstruction de notre monde post-Covid : « Cette crise-là nous force à nous remettre en question : est-ce qu’on est assez inclusif, est-ce qu’on se donne les moyens de rebâtir en mieux, est-ce que la voix de tous et chacun est entendue de façon égale dans le monde ? Je pense que le Canada peut jouer un rôle de rassembleur, un rôle positif tourné vers l’avenir. Cette crise-là a remis les pendules à l’heure, elle démontre encore une fois que la seule solution c’est de travailler ensemble ».

Le ministre fait valoir que le multilatéralisme fait partie de l’ADN du Canada, son engagement envers l’Europe, l’Afrique, les Caraïbes et les îles du Pacifique, et que « les empreintes digitales du Canada sont sur plusieurs grandes initiatives internationales, comme la création des Casques Bleus, ou le traité sur les mines antipersonnel ».  
 

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François-Philippe Champagne croit donc que dans cette même lignée, le Canada peut être une source d’inspiration dans la crise actuelle et que le monde post-Covid sera un monde de nouvelles alliances, même si les anciennes vont survivre. « La seule voie, le seul salut, c’est de travailler ensemble et c’est ce qu’on est en train de mettre en place », précise-t-il. Un principe qu’il applique concrètement : il a créé un groupe composé d’une quinzaine de ministres des Affaires étrangères de pays alliés avec lesquels il a été en contact régulièrement ces dernières semaines pour gérer cette crise sans précédent. 

Forces et faiblesses de la candidature canadienne

La pandémie a donc permis de rebattre les cartes dans cette course à trois, mais difficile de dire si cela sera suffisant pour que le Canada rattrape son retard par rapport à la Norvège et à l’Irlande qui étaient entrées plus tôt dans la course et avaient donc une bonne longueur d’avance. C’est l’une des faiblesses de la candidature canadienne estime Gilles Rivard : « En général, ce genre de candidatures, cela se fait huit ou dix ans à l'avance, alors que nous, on l’a annoncée quatre ans avant la tenue du vote. L’Irlande et la Norvège travaillent sur la leur depuis de très nombreuses années, donc quand le Canada a annoncé sa candidature, il y avait du rattrapage à faire ». 

C’est le Canada d’aujourd’hui que nous mettons en avant, pas celui d’hier !

François-Philippe Champagne, ministre canadien de Affaires étrangères
 

Une autre faiblesse de la candidature canadienne, selon Gilles Rivard, c’est le retrait du Canada des opérations de maintien de la paix au cours de la dernière décennie, un retrait qui date du temps où les conservateurs étaient au pouvoir, car Stephen Harper était plutôt adepte d’une sorte d’isolationnisme pour le Canada sur la scène internationale.

C’est donc un héritage lourd à porter pour les libéraux de Justin Trudeau. Ce retrait s’est surtout fait sentir sur le continent africain, or il y a là 54 pays à séduire pour avoir leur vote : voilà pourquoi le nouveau ministre des Affaires étrangères François-Philippe Champagne et Justin Trudeau y ont fait une tournée en février dernier.

« Le gouvernement Trudeau a fait beaucoup d’efforts pour reprendre cette présence en Afrique. En février le premier ministre Justin Trudeau a inauguré à Dakar, au Sénégal, un nouveau bureau du Centre de recherche pour le développement international pour renforcer notre présence en Afrique », souligne Gilles Rivard. 

Revoir : Pourquoi Justin Trudeau est en opération séduction en Afrique ?

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Enfin le Canada a aussi beaucoup de rattrapage à faire parce que l’ex-ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a passé l’essentiel de son mandat à renégocier avec l’administration Trump l’ALENA, l’accord de libre-échange nord-américain, ce qui a réduit sa présence sur la scène internationale. 

« C’est le Canada d’aujourd’hui que nous mettons en avant, pas celui d’hier », fait valoir à ce sujet le ministre François-Philippe Champagne. 

Par contre, le Canada a plusieurs bons points dans son dossier fait remarquer Gilles Rivard : « Son engagement pour la défense des droits des femmes et des jeunes filles, le Canada a fait beaucoup ces derniers temps dans ce domaine, l’ambassadeur Blanchard a organisé beaucoup de rencontres bilatérales à ce niveau-là ». Et c’est au Canada que s’est tenue l’an dernier à Vancouver la conférence Women Deliver, la plus importante rencontre internationale sur les droits des femmes dans le monde.

Autre point fort : pour plusieurs pays alliés, le Canada est vu comme un interlocuteur viable, fiable et stable en Amérique du Nord, versus les États-Unis et leur président, ses sautes d’humeur, son imprévisibilité et ses "problèmes de santé mentale". « Je pense que la France et la Grande-Bretagne verraient d’un très bon œil la présence du Canada au Conseil de sécurité. Le gouvernement Trudeau doit probablement essayer d’avoir leur appui et leur soutien pour sa candidature, quand on fait une campagne comme ça, on essaie d’aller chercher des appuis chez des pays amis et alliés » ajoute Gilles Rivard. 

Un autre atout pour la candidature canadienne : « Le Canada croit énormément aux institutions multilatérales et à l’importance des institutions internationales, le multilatéralisme est une bonne façon de véhiculer les valeurs canadiennes et la politique étrangère du Canada. L’ONU et le Conseil de sécurité sont ce qu’il y a de plus important comme institution, donc être assis là pendant deux ans permet de faire valoir les valeurs canadiennes et créer des alliances pour faire modifier des choses, c’est un véhicule important », affirme Gilles Rivard.

Fin du suspens le 17 juin

C’est donc le 17 juin que les pays membres vont voter, un vote secret qui se fait sur papier et qui se fera cette année avec des modalités spécifiques pour respecter les critères de distanciation physique. 

Gilles Rivard fait les pronostics suivants : « Je pense que la Norvège, sans vouloir dire qu’elle est assurée d’un siège, a une longueur d’avance compte tenu de son engagement dans des situations extrêmement difficiles. La Norvège est vue comme un très bon élève aux Nations Unies. Le deuxième siège va se jouer, à mon avis, entre le Canada et l’Irlande ».

Rien n’est acquis pour personne : en 2010, sur papier ou verbalement, le Canada avait des engagements de 139-140 pays au premier tour, mais il a obtenu finalement 117 votes, donc une vingtaine de pays lui ont fait faux bond. 

Le ministre François-Philippe Champagne se dit optimiste, et si jamais le Canada n’est pas élu, il verra dans cette défaite une victoire : « On aura quand même gagné, car le but, c’est de faire entendre la voix de tout le monde et dans cet exercice, on aura tous gagné car ça nous aura permis de créer de nouvelles alliances qui vont perdurer dans le temps, ce sera un gain net pour le Canada, pour l’humanité et pour nos partenaires à travers le monde »

Une pétition contre la candidature canadienne

Courant mai, une pétition a été mise en circulation demandant aux membres des Nations Unies de ne pas voter pour le Canada. Mise en ligne par le Canadian Foreign Policy Institute et signée par 124 personnes et 20 organisations, elle déclame que « malgré sa réputation spécifique, le Canada n’agit pas comme un acteur international bienveillant ».

Sur deux pages, le texte détaille une liste d’actions et de « mauvais comportements » du Canada qui le rendraient « indigne » de siéger à l’ONU selon les auteurs de la pétition, parmi lesquels on retrouve des Canadiens de renom comme l’environnementaliste David Suzuki, le médecin et ex-politicien Amir Khadir, des représentants des communautés autochtones comme l’ex-député Roméo Saganash et la militante Ellen Gabriel, ainsi que le cofondateur de Pink Floyd, Roger Waters. On dénonce par exemple les investissements du gouvernement canadien dans des oléoducs, le fait que le pays exporte des armes, la politique du Canada envers le Venezuela et contre son président Nicolás Maduro, et le manque de soutien du Canada envers la cause palestinienne notamment lors de vote sur des résolutions à l’ONU.

« Personne n’est parfait et le Canada ne l’est pas, mais tout en n’étant pas parfait, le Canada fait une différence, mais il faut continuer de s’améliorer, on peut toujours faire mieux », a réagi le ministre François-Philippe Champagne à cette pétition.
 

Au-delà du vote des Nations Unies

Peu importe le résultat de ce vote du 17 juin - s’il a lieu, un constat s’impose : les Nations Unies auraient bien besoin qu’un vent de renouveau souffle sur cette institution créée en 1945 et qui, par bien des aspects, est complètement déconnectée de la réalité de notre monde d’aujourd’hui. La machine onusienne est un énorme navire à piloter : lourdeur bureaucratique, inefficacité fonctionnelle, résolutions jamais appliquées, un conseil de sécurité sans réel poids politique sur la scène internationale parce que l’une des cinq puissances qui y siège en permanence utilise son droit de veto – ce que l’ex-diplomate Gilles Rivard qualifie de "cancer".

Les critiques ne manquent pas et des réformes s’imposent pour que cette institution puisse jouer le réel rôle pour lequel on l’a créée après la Seconde guerre mondiale. « Les règles n’ont pas changé au Conseil de Sécurité depuis sa création, le Canada a toujours été un ardent promoteur des changements aux règles du Conseil, comme accroître le nombre de pays non permanents et rendre les mandats de deux ans pour les membres non permanents renouvelables au moins une fois, de façon à ce qu’un pays puisse être là au moins quatre ans », précise Gilles Rivard. Car effectivement, le pays qui obtient un siège non permanent a un mandat de deux ans, c’est vraiment très court. L’ex-diplomate se désole de l’immobilisme qui paralyse l’institution onusienne : « C’est comme si on avait fait une constitution, mise dans un coffre-fort, barrée avant de jeter la clef pour être sûr que personne ne puisse l’ouvrir ».