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Le dessin de presse est-il condamné à disparaître ?

Illustration du bâtiment du <em>New York Times</em> en juin 2018.
Illustration du bâtiment du New York Times en juin 2018.
© AP Photo/Mary Altaffer

Un dessin, une énorme polémique et une décision radicale : l'édition internationale du New York Times ne publiera plus de caricatures de presse. L'un de ses dessinateurs vedettes, le Suisse Patrick Chappatte, s'en inquiète ouvertement dans une tribune publiée sur son site. Point de vue partagé par le dessinateur français Xavier Gorce, récemment sous le feu des critiques pour ses caricatures des Gilets jaunes.

"Je pose mon stylo avec un soupir". S'il reconnaît que le dessin "n'aurait jamais dû paraître dans le meilleur journal du monde", Patrick Chappatte est inquiet. Dans une longue tribune en anglais publiée lundi 10 juin sur son site, le dessinateur suisse redoute que la décision du New York Times ne soit le signe d'un péril pour le dessin de presse, certes, mais aussi "pour le journalisme et l'opinion en général".

Au départ, un dessin, donc. Publié fin avril dans l'édition internationale du prestigieux quotidien new yorkais, il représente le chef du gouvernement israélien Benjamin Netanyahu sous la forme d'un chien guide, portant un collier avec une étoile de David. Le chien est tenu en laisse par le président américain Donald Trump, aveugle, avec une kippa sur la tête.

La caricature ne passe pas. Tollé au sein de la communauté juive et au-delà. Malgré les excuses du journal, la polémique ne retombe pas. Le New York Times lance une procédure disciplinaire contre le responsable d'édition qui a choisi de publier le dessin puis met fin au contrat de la société pour laquelle travaille l'auteur du dessin, Antonio Moreira Antunes.

Jusqu'à ce lundi où le dernier coup est porté : l'édition internationale du NYT ne publiera plus de dessin de presse, à l'image de son édition américaine qui s'est toujours refusé à en proposer à ses lecteurs.

"Twitter est un lieu de fureur, pas de débat"

Dans la tribune publiée sur son site, Patrick Chappatte pointe un responsable tout trouvé : l'immédiateté de l'époque et son outil de prédilection, Twitter. "Nous sommes dans un monde où les foules moralistes se rassemblent sur les médias sociaux et se lèvent comme une tempête (...) Cela nécessite des contre-mesures immédiates de la part des éditeurs, ne laissant aucune place à une pondération ou à des discussions constructives. Twitter est un lieu de fureur, pas de débat".

Au bas de sa tribune, et dans un tweet, Patrick Chappatte reprend l'un de ses dessins publié en janvier 2015, au moment de l'attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo.

"Sans humour, nous sommes tous morts", affirme le personnage, dépité. La tristesse, c'est aussi la réaction du dessinateur de presse Xavier Gorce. Il n'a pas tardé à réagir à la décision du New York Times
 

► Connu pour ses pingouins publiés dans le quotidien français Le Monde, Xavier Gorce a répondu à nos questions.

TV5MONDE :  Que vous inspire la décision du New York Times de ne plus publier de dessins dans ses éditions internationales ? 

Xavier Gorce : Ma première réaction c’est de la tristesse. Le dessin du NYT n’était pas habile, il était dérapant. Mais je pense que la réaction du journal est une réaction de trouille et de recul par rapport à la pression. Ce n’est pas un bon signe. Je constate ce qui ressemble à un repli généralisé du dessin de presse après une émotion partagée au moment de l’assassinat des dessinateurs de Charlie Hebdo. Aujourd’hui, on sent beaucoup plus d’intolérance notamment sur les réseaux. Intolérance de groupes très réactifs, de militants, de gens qui attaquent dès qu’on utilise l’humour. Je crois que les rédactions commencent à prendre peur, à ne plus trop vouloir prendre de risques avec ce moyen d’expression qui est forcément un peu provocateur. 

Aujourd’hui, on sent beaucoup plus d’intolérance notamment sur les réseaux.

Xavier Gorce, dessinateur

Ces derniers mois, vos dessins pas très tendres à l'égard du mouvement des Gilets jaunes en France vous ont valu des critiques très dures sur Twitter. Comment avez-vous vécu cela ? 

Je publie mes dessins sur les réseaux sociaux pour leur donner une certaine visibilité. Le dessinateur a besoin de se faire voir. Et là on s’adresse à un lectorat beaucoup plus large et parfois moins habitué à lire ce que vous avez l’habitude de produire. Je n’ai jamais pensé à m’auto-censurer. Cela a pu me pousser à réfléchir, comme toute critique fait réfléchir quand on n’est pas trop con. Il y a un dessin qui a particulièrement provoqué des remous, j’y traitais les Gilets jaunes d’abrutis et je pense que l’insulte n’est pas judicieuse. Je ne me suis senti ni soutenu ni censuré par Le Monde, à part pour ce dessin qui n’avait pas été pris par la rédaction. Ce n’est d’ailleurs pas une censure mais un choix rédactionnel.

Puisque nous parlons de provocation, le dessin de presse est-il, au fond, indispensable ? 

Le dessin de presse a ceci de particulier qu’il utilise l’humour et la dérision dans le débat public. C’est sa grande spécificité et il est complémentaire d’autres formes de la presse comme l’investigation, l’analyse ou le reportage. Son ton particulier est indispensable car c’est l’un des moyens les plus efficaces pour lutter contre toute forme de sacralisation des pouvoirs quels qu’ils soient. Tourner en ridicule et ironiser sur la brutalité d’un tyran peut avoir une certaine efficacité pour infléchir les choses ou faire prendre conscience de certaines réalités à l’opinion.

Nous les signataires...

Xavier Gorce et de nombreux autres dessinateurs du monde entier (dont Antonio , auteur du fameux dessin du New York Times) signent un appel «pour la reconnaissance du dessin de presse comme un droit fondamental». ​Appel relancé à Addis-Abeba le 3 mai 2019 lors de la Journée mondiale de la liberté de la presse.