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Le glyphosate en questions : s’y retrouver dans la controverse

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Traitement d'un champ en Auvergne (centre de la France)
(photo Pascal Priestley)

Condamné lourdement cette semaine par un tribunal des États-Unis, interdit dans plusieurs pays, en sursis prolongé en Europe, l’herbicide nommé glyphosate est actuellement au centre d’une polémique mondiale sans précédent, aux résonances multiples : santé publique, agriculture, industrie et même finances. Cinq clés pour comprendre le débat, et son enjeu.

Glyphosate, Monsanto, Roundup… De quoi parle-t-on ?

Le glyphosate est l’herbicide chimique le plus vendu dans le monde. À son origine : une molécule découverte dans les années 50 par un chercheur suisse. Elle révèle des propriétés phytosanitaires ou, plus crûment, pesticides. Le géant américain Monsanto en élabore un dérivé de synthèse, commercialisé en 1974 sous le nom de Roundup. Son succès est immense.

Économique et facile à utiliser, il permet l’éradication des « adventices » (mauvaises herbes), tant dans les cultures que dans les espaces verts, voire artificialisés. C’est un herbicide « total » (il attaque les plantes sans distinction) et « systémique » (il ne détruit pas le végétal par contact mais par absorption et diffusion par la sève, agissant comme un poison). Son action est donc radicale et prolongée, appréciée en particulier des agriculteurs pour « nettoyer » un terrain avant semailles.

800 000 tonnes de glyphosate sont employées chaque année dans le monde, dont 9 000 en France. Le brevet tombe en 2002 dans le domaine public et de nombreux herbicides à base de glyphosate apparaissent alors, commercialisés sous de multiples marques.

En 2018, Monsanto lui-même est racheté pour 63 milliards de dollars - environ dix fois le budget annuel du Sénégal - par le géant allemand de l’agrochimie Bayer. Une affaire qui se révèle moins rentable que prévu en raison des doutes grandissants sur l’innocuité du produit et des multiples revers judiciaires et réglementaires, qui font aujourd’hui chuter son cours en bourse.

Qu’est-il reproché au glyphosate ?

Pendant longtemps, le glyphosate s’est présenté comme un produit inoffensif quasi-naturel et même écologique, s’évanouissant rapidement après usage.

Des recherches ont prouvé qu’il était au contraire assez peu bio-dégradable. On trouve aujourd’hui des traces permanentes de glyphosate dans de nombreux produits alimentaires (pâtes, céréales) et même hygiéniques (couches, tampons).

Dès les années 2000, plusieurs études mettent en question ses effets sur l’environnement et la santé. Ses dangers sur les milieux aquatiques et eaux souterraines font assez tôt l’objet de diverses études et réglementations .

En 2015, surtout, il est classé « cancérigène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence de l’OMS (Organisation mondiale de la santé).

En août 2018, Monsanto est condamné par un tribunal des États-Unis à verser 289 millions de dollars à un jardinier atteint d'un cancer de type « lymphome non hodgkinien » (LNH) qu'il attribue au Roundup. Le 18 mars 2019, un autre tribunal américain estime que le Roundup a été un « facteur substantiel » du même cancer LNH d’un autre plaignant.

Le même jour, une étude internationale effectuée sur une population importante confirme le sur-risque de ce cancer pour les agriculteurs utilisant du glyphosate. Et le 13 mai 2019, une cour californienne condamne Monsanto à verser la somme colossale de 2,5 milliards de dollars à Alberta et Alva Pilliod, couple d’agriculteurs également atteints de ce cancer après usage du désherbant. La firme fait appel mais elle est poursuivie aux États-Unis par … 11 000 malades.

Quel rapport entre le glyphosate et les OGM ?

Aucun, en théorie. Mais la limite du glyphosate est qu’il tue indistinctement les végétaux naturels. Ce n’est pas le cas pour les plantes génétiquement modifiées, si elles sont dûment « programmées » pour lui résister. Ce sont les plantes Roundup Ready, également commercialisées par … Monsanto.

Facilitant grandement le travail de désherbage, elles rencontrent un succès naturel dans les pays ouverts à la culture transgénique. Pour ses adversaires, le glyphosate est le « complice naturel » des OGM.

Quelle a été la réplique de Monsanto aux soupçons qui pèsent sur son produit ?

Forte et maladroite à la fois. À mesure que le soupçon prend forme et grandit, diverses études ou avis viennent disculper le glyphosate avec un empressement qui devient suspect.

Parmi les dernières en date : le 30 avril 2019, celle de l'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA) le juge éventuellement problématique pour l’environnement mais non-cancérigène. Sur l’autre rive de l’Atlantique, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) l’avait déjà estimé en 2015 « probablement pas cancérogène ». Avis repris en 2017 par une autre structure officielle : l’Agence européenne des produits chimique (ECHA). Différents articles dans des revues scientifiques plaident dans le même sens.

Problème : ce que l’on nommera les « Monsanto papers » révéleront qu’ils sont pour une grande part inspirés et même financés par le lobbying intensif du géant du pesticide. L’EFSA est pour sa part ridiculisée lorsqu’on découvre que ses conclusions sont directement inspirées – jusqu’au copié-collé - d’un document rédigé par la firme agrochimique.

Pour parfaire le tableau, Le Monde révèle le 9 mai dernier le fichage très pointu par Monsanto de la classe politico-médiatique française, en fonction de sa réceptivité supposée à ses intérêts.

Annoncé pour ce 15 mai, un rapport sénatorial français est précédé d’un avant-propos public du co-rapporteur Pierre Médevielle évoquant une « névrose française » : « En l'état actuel de nos connaissances, le glyphosate est moins cancérogène que la charcuterie ou la viande rouge ».

En réalité, Monsanto contre qui est organisée, ce 18 mai, une « marche mondiale » peine à convaincre.

Pourquoi une réglementation internationale ne s’impose-t-elle pas ?

Le lobby industriel du glyphosate n’est pas seul à influer. Si le produit est hautement suspect aux yeux des défenseurs de l’environnement, il est aussi précieux à court terme aux cultivateurs, dont il améliore les rendements, dans le contexte d’une agriculture intensive mondialisée. Reflet des contradictions du débat scientifique et de l’intensité des pressions, les États légifèrent sur le glyphosate en ordre dispersé, de façon contradictoire et parfois erratique.

Les milliers de procédures engagées aux États-Unis n’empêchent pas le Roundup d’y rester généralisé et légal. En Asie, il est interdit au Vietnam et au Sri Lanka. En Amérique Latine, la justice brésilienne demande son interdiction, à laquelle s’oppose le président d’extrême-droite Jair Bolsonaro. L’Argentine et le Salvador hésitent, tiraillés entre la pression des utilisateurs du produit et celle des plaignants.

La palme de la confusion revient à l’Europe. Après deux ans de débats particulièrement houleux, fin 2017, les États membres de l'Union européenne ont finalement renouvelé pour cinq ans la licence du glyphosate, sur la foi de rapports pourtant suspects, comme celui de l’EFSA. Un choix soutenu par Berlin, et qui pourrait coûter cher au parti d’Angela Merkel dans les prochaines élections.

En France, Emmanuel Macron s’était personnellement engagé en 2017 pour une interdiction totale du glyphosate au plus tard en 2020. Mais le chef de l’État est revenu, en janvier 2019, sur cette promesse.