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Le Qatar, une monarchie en quête d'influence

Des qataris votent aux élections législatives à Doha, au Qatar, le 2 octobre 2021.
Des qataris votent aux élections législatives à Doha, au Qatar, le 2 octobre 2021.
AP/ Hussein Sayed

Les Qataris sont appelés aux urnes ce samedi 2 octobre pour renouveler deux tiers de leur organe législatif, la Choura. Si cet exercice démocratique reste limité, la monarchie cherche à moderniser son image, notamment sur la scène internationale. Précisions avec Anne Gadel, spécialiste de politique comparée au Moyen-Orient, ex-attachée économique à l'Ambassade de France au Qatar et membre de l'Observatoire Afrique du Nord Moyen-Orient de la Fondation Jean Jaurès.

TV5MONDE : Quel réel changement politique pourrait apporter ces élections ?

Anne Gadel, consultante et spécialiste des pays du Golfe : Au Qatar, c'est l'émir qui détient le pouvoir exécutif. Bien qu'il y ait un conseil des ministres autour de lui, il détient une prééminence dans les affaires du royaume. Il détermine la politique générale, nomme le Premier ministre, ratifie et promulgue les lois.

La Choura est l'organe législatif : elle approuve le budget de l'État, propose, amende, et contrôle l'exécutif à travers la possibilité d'engager un vote de confiance sur des membres du gouvernement. Il n'y a que deux tiers des membres de cette Choura qui vont être élus aujourd'hui. Un tiers reste nommé par l'émir, qui a même un droit de dissolution du conseil et le dernier mot sur la promulgation des lois.

Il n'y a pas de réelle demande démocratique de la part de la population qatarienne.

Anne Gadel, consultante et spécialiste des pays du Golfe

On ne peut pas dire que cette élection est une grande étape de démocratisation. Au Qatar, il n'y a pas de fondamentaux qui permettent de dire que l'on se trouve dans un système démocratique, notamment parce que les partis politiques sont interdits. Ces élections sont surtout un moyen pour l'émir d'anticiper ce qu'il pourrait se passer dans le royaume en incluant les grandes familles à la prise de décision publique.

Par ailleurs, l'émir ne se sentait pas pressé d'organiser ces élections parce qu'il n'y a pas de réelle demande démocratique de la part de la population qatarienne.

TV5MONDE : Ces élections touchent-elles l'ensemble de la population qatarienne?

Anne Gadel : Au Qatar, les citoyens qatariens ne représentent que 10% de la population totale. On les estime entre 250 000 et 300 000. Au sein de ce groupe, seul 20 à 25% pourra voter. Ceux qui ont droit de se présenter et de voter, ce sont les citoyens qatariens dit "d'origine": ceux dont les ancêtres se sont installés au Qatar avant 1930 et qui y ont maintenu une résidence. 

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Les citoyens qatariens naturalisés, c'est-à-dire qui ont un grand-père paternel né au Qatar et revenu au pays après 1930, ont aussi le droit de voter. Tous les autres citoyens naturalisés, mais qui ne remplissent pas ces critères, n'ont ni le droit de voter ni de se présenter. Au final, sur la population totale du Qatar, cela concerne très peu de personnes.

TV5MONDE : Parmi les six monarchies du Golfe, peut-on dire que le Qatar est l’État le plus démocratique ? 

Anne Gadel : Non, le pays qui présente le système le plus démocratique au sein des pays du Golfe c'est le Koweit qui est une monarchie constitutionnelle. Leur Parlement a de nombreux pouvoirs. Même si, de nombreux blocages structurels entre l'exécutif et le Parlement rendent l'exercice politique compliqué, le Koweit reste la démocratie le plus aboutie du Golfe. 

Aussi, tous les autres pays du Golfe ont un équivalent d'un conseil législatif. Mais en Arabie Saoudite, il est entièrement nommé, tandis qu'au Qatar, deux tiers sont élus par exemple.

TV5MONDE : Le Qatar a-t-il une volonté à l’échelle régionale de faire mieux que ses voisins en terme d'ouverture démocratique ? 

Anne Gadel : En tant qu'Occidentaux, on a tendance à penser que la démocratisation est un horizon désirable. Cependant, ce n'est pas du tout une compétition que se livrent les pays du Golfe.

On voit bien que depuis l'arrivée au pouvoir de Mohammed Ben Salmane, on assiste à un renforcement du pouvoir vertical. Aux Emirats Arabes Unis, on ne peut pas vraiment parler d'un pays démocratique. Ces pays ne ressentent pas l'obligation de l'être non plus. Les élections qatariennes sont plutôt un élément important dans la vie interne au pays. 

Voir aussi : Le Qatar de retour sur la scène diplomatique ?

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En revanche, vis-à-vis des pays occidentaux, évidemment que c'est un aspect sur lequel les Qatariens vont jouer, notamment à quelques mois de la Coupe du monde de football de 2022. Mettre en avant une avancée démocratique, c'est toujours un bon point de soft power. 

TV5MONDE : Par ces relations privilégiées avec la Palestine, les États-Unis, la Turquie pour en citer quelques-uns, le Qatar est-il devenu un acteur indispensable sur la scène géopolitique?  

Anne Gadel : Sur le dossier afghan, on a bien vu que le Qatar a joué un rôle de médiation essentiel. Ça a été un vrai succès diplomatique qui a permis l'établissement d'un dialogue et d'un canal de communication avec les Américains. Les Qatariens ont aussi tenu un rôle important dans la résolution de la crise humanitaire afghane et l'établissement du pont aérien.

Au printemps dernier, pendant la crise de Gaza, le Qatar a réussi à parler au Hamas et acheminer l'aide financière dans la bande de Gaza tout en se coordonnant avec le Caire pour tenter de trouver une réponse à la crise.  

Voir aussi : Afghanistan : pourquoi le Qatar joue-t-il un rôle majeur ?

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Enfin, le Qatar a aussi de très bonnes relations avec les États-Unis qui restent un acteur important dans la région. Il ne faut pas oublier qu'au Qatar, il y a la base militaire d'Al-Udeid qui, en plus d'accueillir des forces aériennes américaines, a servi pour de nombreuses opérations des membres de la coalition sur Daesh. Donc, sur un certain nombre de dossiers, le Qatar devient en effet indispensable.

Leur idée sur la scène internationale, c'est de poursuivre une politique étrangère un peu "tous azimuts". On essaie de parler à tout le monde, d'établir un dialogue avec tous, même ceux qui peuvent être qualifiés de terroristes, tout en déployant une diplomatie de médiation.

TV5MONDE : L’organisation de la Coupe du monde permet-elle au Qatar de s’occidentaliser? De faire oublier les attaques d'organisations sur le droit du travail et les droits humains?

Anne Gadel : La diplomatie par le sport est une manière à la fois de concurrencer ses voisins (c'est très convoité, il y a beaucoup d'argent en jeu) et de renforcer les liens avec les pouvoirs occidentaux en attirant l'attention de la société civile. Le Qatar l'a bien compris. Ils misent et investissent énormément sur cet évènement depuis 10 ans. C'est un énorme dossier en interne qui mobilise beaucoup de monde. 

Voir aussi : Coupe du monde de football 2022 au Qatar : des ouvriers non payés depuis des mois selon Amnesty International

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C'est autour de la préparation de cette Coupe de monde, concernant les travailleurs étrangers et les conditions de travail, que beaucoup de critiques ont été émises. Toutes ces dénonciations vont revenir sur le devant de la scène à mesure que la date de cet évènement approche.

Il est donc évident que mettre en valeur des réussites comme le cas afghan ou les élections de la Choura, permettent d'attirer l'attention autre part. Déjà que les conditions d'accueil du public et de jeu vont représenter un challenge, il ne faut pas que l'évènement soit parasité par d'autres dossiers.