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Législatives au Liban : le Hezbollah perd la majorité, les contestataires percent

La participation aux éléctions législatives de dimanche 15 mai plafonne à 41,4%, selon le ministère de l'Intérieur. AP/ Bilal Hussein.
La participation aux éléctions législatives de dimanche 15 mai plafonne à 41,4%, selon le ministère de l'Intérieur. AP/ Bilal Hussein.

Au Liban, le Hezbollah et ses alliés ont perdu la majorité au Parlement. Les résultats des élections législatives de dimanche 15 mai sont aussi marqués par une percée des candidats issus de la contestation populaire de 2019.

Après les résultats des élections législatives de dimanche 15 mai, le système politique libanais se maintient malgré la crise, mais les failles se font de plus en plus visibles.

"Les forces traditionnelles continuent à dominer le pouvoir, même si elles apparaissent plus fragmentées qu’avant. Et le risque de blocage politique est accentué, étant donnée cette division du Parlement", commente Sibylle Rizk, directrice des politiques publiques de Kulluna Irada (organisation civique libanaise mobilisée pour la réforme politique) et correspondante de presse à Beyrouth, interrogée par TV5Monde.

(Re)lire : Élections législatives au Liban : "même si le système est moribond, il tient encore"


Près de 60% d'absention, entre exil et désaveu 

Selon le ministère de l'Intérieur, le taux de participation ne s'élevait qu'à 41,4%. Ce fort taux d'absention ne s'explique pas uniquement par une démobilisation des électeurs, mais aussi par le fait que des dizaines de milliers de Libanais ont quitté le pays ces derniers mois ou ces dernières années.

En ce qui concerne l'abstention politique, elle s'explique selon Sibylle Rizk par trois raisons : le désaveu des partis traditionnels, principal facteur depuis la crise ; le manque de crédibilité de l'opposition en tant qu'alternative ; et l'appel au boycott sunnite du leader et ancien Premier ministre Saad Hariri. Son retrait n'a pas été comblé par une autre figure dominante, selon elle. 

Les élections se déroulaient dans un pays miné par la pire crise socio-économique de son histoire. Elle est imputée par une grande partie de la population et des organisations internationales à la corruption et l'inertie de la classe dirigeante, inchangée depuis des décennies.

(Re)voir : Liban : "Ces législatives vont faire pschitt !"

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Les alliés du Hezbollah perdent la majorité

Les résultats, annoncés par le ministre de l'Intérieur Bassam Mawlawi, montrent que le mouvement chiite pro-iranien et ses alliés n'ont pas obtenu les 65 sièges nécessaires pour conserver une majorité dans l'assemblée. Le bloc dirigé par le Hezbollah avait le soutien d'environ 70 des 128 députés dans le Parlement sortant.

Ce parti et ses alliés - la formation chiite Amal et le parti chrétien Courant Patriotique Libre du président Michel Aoun - ont sensiblement gardé le même nombre de sièges que dans l'assemblée sortante. Toutefois, un certain nombre de députés qui ne leur étaient pas affiliés directement mais les soutenaient n'ont pas été réélus. 

La directrice à Kulluna Irada nuance : "Il n’est pas évident de dégager de façon claire une majorité anti ou pro-Hezbollah. Les alliances sont assez fluides au Liban, même si les divisions semblent plus difficiles à réconcilier. La domination du Hezbollah, allié à Amal, sur sa propre communauté reste entière, contrairement aux autres. Mais toutes les forces communautaires ont à s’inquiéter à terme de leur emprise ".

(Re)voir : Liban : journée de vote et de changement ?

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Reconfiguration en faveur des mouvements contestataires

Dans le même temps, les candidats issus de la contestation populaire de 2019 ont obtenu au moins 13 sièges au Parlement. Ils réclament une refonte du système basé sur un partage communautaire du pouvoir, et n'étaient représentés que par une seule députée dans la précédente législature.

D'après des observateurs, ces nouveaux élus pourraient se positionner en faiseurs de roi pour la formation du nouveau gouvernement.

Fait inédit, deux candidats issus de ce même mouvement ont réussi à décrocher au Liban-Sud des sièges qui étaient détenus par les alliés du Hezbollah depuis trois décennies.

Les Forces Libanaises, parti chrétien fermement opposé au Hezbollah, a annoncé de son côté avoir obtenu au moins 18 sièges, contre 15 sièges en 2018. Son rival chez les chrétiens, le parti présidentiel du CPL, "recule mais ne perd pas pied", selon Sibylle Rizk.

(Re)voir : Législatives : un autre Liban peut-il accoucher des urnes ?

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"Pas suffisant pour changer les équilibres"

Sami Nader, analyste au Levant Institute for Strategic Affairs, doute cependant que le revers du bloc du Hezbollah change la donne. La classe politique reste quasiment inchangée depuis trois décennies. "Le Hezbollah et l'axe iranien ont encaissé un coup mais cela ouvrira-t-il pour autant la voie au changement au Liban ? J'ai des doutes", a-t-il déclaré à l'AFP. 

C’est clair que le système prend l’eau. Je ne pense pas que les députés d'opposition forment des forces suffisantes pour changer les équilibres. Cela montre l’importance de la contestation, sans être capable de produire de réels changements dans la nature du système pour l’instant, acquiesce Sibylle Rizk. De plus, ces candidats n’ont pas tous une même coloration politique : sur beaucoup de sujet, on ne sait pas s’ils seront d’accord ou pas ".

Par ailleurs, la formation d'un gouvernement, l'élection du président du Parlement et l'élection présidentielle en novembre, sont autant de questions épineuses qui pourraient conduire à des blocages prolongés. 
 

Appel à réformes

"L’absence d’une majorité décisionnelle - pour le moment, à voir si des alliances vont se forger- peut bloquer encore davantage les prises de décision", a indiqué à l'AFP Alex Issa, docteur en Sciences politiques et Relations internationales.
 
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Depuis 2019, la monnaie nationale a perdu plus de 90% de sa valeur, les épargnants subissent des restrictions bancaires étouffantes et près de 80% de la population vit désormais en dessous du seuil de pauvreté selon l'ONU. Et en 2020, l'Etat a fait défaut sur sa dette pour la première fois de son histoire.

En plus de cette crise, le Liban a été meurtri par l'explosion en 2020 d'énormes quantités de nitrate d'ammonium stockées sans mesures de précaution au port de Beyrouth. La catastrophe et le bilan de plus de 200 morts ont été largement imputés là aussi à l'incurie de la classe dirigeante. 

Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, avait félicité lundi 16 le Liban pour la bonne tenue du scrutin. "Le secrétaire général compte également sur le nouveau Parlement pour adopter d'urgence toutes les lois nécessaires à la stabilisation de l'économie et à l'amélioration de la gouvernance", selon un communiqué transmis par son porte-parole.

Il avait en outre souligné que la formation d'un exécutif permettra de "finaliser l'accord (en discussions) avec le Fonds monétaire international et accélérer la mise en œuvre des réformes nécessaires pour mettre le Liban sur la voie de la reprise".