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Législatives : "La gauche a gagné, d'un point de vue politique. Mais elle n'a pas globalement progressé"

La coalition de gauche Nupes, menée par Jean-Luc Mélenchon, a réuni autant, voire plus de voix que le parti de la majorité présidentielle selon les premières estimations aux législatives. AP/ Daniel Cole.
La coalition de gauche Nupes, menée par Jean-Luc Mélenchon, a réuni autant, voire plus de voix que le parti de la majorité présidentielle selon les premières estimations aux législatives. AP/ Daniel Cole.

Entretien. À l’issue du vote du 12 juin en France, le parti d’Emmanuel Macron devrait conserver une majorité - fragile - à l’Assemblée Nationale. Mais LREM se trouve au coude-à-coude en termes de nombre de voix avec la Nupes, l’alliance de gauche autour de LFI. Le politologue Gérard Grunberg analyse pour TV5Monde ces estimations autour du premier tour des élections législatives.

TV5MONDE : Quels éléments principaux pouvons nous retenir de ces premiers résultats ? 

Gérard Grunberg, politologue et directeur de recherche émérite au CNRS : Premièrement, une question importante se pose pour le second tour. Est-ce qu’Emmanuel Macron aura une majorité absolue ou une majorité relative ? En termes de sièges, il arrive largement en tête, compte tenu de ce que l’on sait des sondages. Mais il n'est pas certain d’obtenir la majorité absolue, ce qui n'était pas le cas lors des élections précédentes. 

Deuxième point, la tripartition qu'on avait vu se dessiner à la présidentielle se confirme. La gauche fait autour de 26%, l’alliance présidentielle aussi. Et si vous additionnez les deux extrêmes droites, ça fait 23%. Donc on reste dans ce même cas de figure. 

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Troisièmement, la gauche, en réalité, ne progresse pas. Les candidatures uniques lui permettent d'être au deuxième tour dans beaucoup de circonscriptions, ce qui fait qu'elle est très bien placée. Et cela lui garantit effectivement d'être de loin l'opposition la plus nombreuse, la plus importante à l'Assemblée nationale. 

Un dernier point qui me parait important, c’est le chassé croisé entre la droite et l’extrême-droite. En 2017, l’alliance autour de LR (Les Républicains) faisait 20%. Et le Front national de l’époque faisait 13%. Aujourd'hui, les chiffres sont inversés puisque les deux partis d’extrême-droite font 23 %, et que le LR est descendu à 11 %. On avait assisté en 2017 à l'effondrement des socialistes, aux élections législatives aussi. Aujourd'hui, c'est au tour de l’autre grand parti « gouvernementaliste ».

Si les forces de Mélenchon devancent au niveau national les forces de Macron, symboliquement, cela sera considéré comme un affaiblissement de Macron. 
Gérard Grunberg, politologue.

TV5MONDE : Quelles différences verrait-on entre une majorité relative ou absolue, dans la poursuite du quinquennat d’Emmanuel Macron ? 

Gérard Grunberg : Cela change beaucoup de choses. Quand vous avez la majorité absolue, cela veut dire que vous n'avez pas besoin de discuter ou de faire des compromis avec les autres partis et les autres groupes parlementaires à l'Assemblée. Si vous ne l'avez pas, vous êtes obligé de trouver des majorités. Ce qui sera très compliqué pour les macronistes, parce qu'ils ne trouveront pas facilement à gauche chez Jean-Luc Mélenchon, ni au Rassemblement National. 

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Tout le problème à terme tournera autour des relations avec LR. Selon les estimations, si l’alliance de LREM (La République en Marche) n’a pas la majorité absolue, il ne lui manquera pas beaucoup de sièges. Il s’agira à ce moment là de se rapprocher soit de LR, soit si LR ne veut pas, de membres ou d’individualités du parti.

TV5MONDE : Ce résultat menace-t-il la domination de LREM ? 

Gérard Grunberg : Le parti d’Emmanuel Macron est quand même très largement en tête dans les projections. Ce ne serait pas dramatique pour lui de trouver les sièges manquants, mais évidemment, ce serait moins confortable que d'avoir la majorité absolue. 

Le RN aura un groupe et une voix à l'Assemblée nationale. Mais ce sera une petite voix.

Relative ou absolue, de toute façon, ce sera plus dur pour LREM. L'opposition mélenchoniste va être plus tonitruante et active, avec beaucoup de députés. Donc on peut s’attendre à des conflits parlementaires plus importants que ce qu'on avait à l'époque où il y avait vraiment une domination totale des macronistes. 

Un élément va aussi retenir l’attention : même si c’est à quelques milliers de voix près, si les forces de Mélenchon devancent au niveau national les forces de Macron, symboliquement, cela sera considéré comme un affaiblissement de Macron. 

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TV5MONDE : Observe-t-on des changements au sein des autres forces politiques en place, par rapport aux dernières élections ? 

Gérard Grunberg : Comme on l’évoquait, on voit bien la transformation d'un modèle bipolaire en un modèle tripolaire. 

On a dit que la gauche avait beaucoup progressé. Non, elle n'a pas progressé. La gauche a gagné, d'un point de vue politique, par sa tactique d'alliances. Elle a été capable de rassembler les voix qui étaient dispersées en 2017 - c‘est déjà pas mal. Mais elle n'a pas globalement progressé. 

L’extrême-droite de son côté va avoir très peu de sièges à l’Assemblée : elle est très isolée, le RN (Rassemblement National) n’a pas fait l'union avec Eric Zemmour. Mais en réalité, c'est elle qui a le plus et très nettement progressé. C'est même la seule qui a nettement progressé en termes de voix. Ce qui crée une espèce de paradoxe.

TV5MONDE : Les espoirs portés par l’alliance NUPES et l’ambition de Jean-Luc Mélenchon de devenir Premier Ministre sont donc indiscutablement déçus, malgré un score supérieur ou égal à celui du groupe présidentiel ? 

Gérard Grunberg : Bien sûr. Les forces de Jean-Luc Mélenchon sont moins bien installées sur l'ensemble du territoire que la majorité présidentielle. Donc elles ne peuvent pas avoir plus de 200 sièges. C'est un très gros succès politique, mais cela reste une opposition, qui n'a aucune chance d'arriver au pouvoir.

TV5MONDE : D’après les estimations, le RN peut espérer de son côté obtenir entre 20 et 45 sièges, lui permettant d’atteindre pour la première fois depuis 1986 les quinze députés nécessaires à la formation d’un groupe. Qu’est-ce que cela changerait pour sa place sur la scène politique ? 

Gérard Grunberg : S’ils ont par exemple 30 sièges, c'est peu par rapport à leurs votes, à cause du mode de scrutin. Ils auront toutefois un groupe. Ils auront une voix à l'Assemblée nationale. Mais ce sera une petite voix.

Je ne crois pas qu’elle sera très importante. D'autant que Jean-Luc Mélenchon va forcément occuper le terrain face à Emmanuel Macron comme « minorité la plus importante ».

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TV5MONDE : L’abstention atteint cette fois 53%. Peut-on dire que l’on suit une même ligne que ce qui a été observé jusque-là en termes de comportement électoral ? 

Gérard Grunberg : Oui, c’est pareil que lors des scrutins précédents. Depuis que les élections législatives ont lieu juste après l'élection présidentielle, on n'a pas cessé de voir une montée de l'abstention aux législatives. On est passé entre 2002 et 2022 de 35,6% à près de 53 %. 

Pour beaucoup de citoyens, il existe un désintérêt assez fort pour les élections législatives. Ne serait-ce que parce que les Français ne connaissent pas bien le système parlementaire et ne savent pas que le président, pour avoir du pouvoir, a besoin d'une majorité. Les gens n'en sont pas toujours très conscients ou s'en moquent. Ils estiment qu'une fois qu'ils ont voté à la présidentielle, ils ont fait l’essentiel.