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Les errements de Lafarge en Syrie, un scandale à fragmentation

La cimenterie de Jalabiya lors de son exploitation.<br />
<sub>(Daniel RIFFET / Photononstop)</sub>
La cimenterie de Jalabiya lors de son exploitation.
(Daniel RIFFET / Photononstop)

Rebondissement en vue dans l'un des plus gros scandales politico-industriel du siècle : l'entreprise Lafarge est convoquée le 5 juin en tant que personne morale en vue de sa mise en examen dans le cadre de l'affaire de financement présumé du terrorisme en Syrie dans laquelle huit de ses cadres sont déjà poursuivis, a-t-on appris jeudi auprès de l'avocate de l'ONG Sherpa. Une poursuite pour "complicité de crime contre l'humanité" n'est pas exclue.

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Le point en décembre 2017

On n'en est qu'à l'instruction mais c'est dores et déjà l’un des scandales industriels au goût français les plus embarrassants des dernières décennies. Moins par sa dimension financière, minime à l’échelle des multinationales, que par sa connotation morale dans le contexte, les personnalités impliquées et leur raison sociale.
 
Bruno Lafont en 2013.<br />
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Bruno Lafont en 2013.
(AP Photo/Michel Euler)

Cette première semaine de décembre, six des principaux dirigeants du célèbre cimentier Lafarge - il y a peu icône de l'industrie française – sont mis en examen dans le cadre des activités en Syrie de leur société, dont son ex-président non moins iconique Bruno Lafont.

Les charges sont lourdes :  « financement d'une entreprise terroriste » et « mise en danger de la vie d'autrui ». Mots cinglants à moins de deux ans des massacres de Paris ou de Nice.

Stupeur dans le monde policé du CAC 40, où le mot « terroristes » avait bien été employé récemment contre des actions syndicales mais où l'on n'imaginait pas qu'il puisse désigner, pour de vrai, l'un des siens. Et une « bombe à fragmentation », s'inquiète le quotidien le Figaro.
 

Un investissement à problèmes

Tout commence en 2007, lorsque Lafarge acquiert en Syrie une cimenterie à Jalabiya, à 150 km au nord-est d'Alep. Trois ans de travaux s'ensuivent, une dépense de près de 600 millions d'euros. Investissement considérable même pour un groupe international, mais en 2010, enfin, l'usine entre en production.

La guerre civile éclate moins d'un an plus tard, en septembre 2011. Dans le désordre, la production décroît. Rapidement, la direction du site cherche et trouve des arrangements avec différents groupes armés pour maintenir son activité. Mais il s'agit alors de factions de l'opposition au régime de Damas considérées comme présentables, bénéficiant d'une bienveillance tacite des Occidentaux.

A Raqqa, en juin 2014<br />
<sub>(AP Photo/Raqqa Media Center of the Islamic State group, File) </sub>
A Raqqa, en juin 2014
(AP Photo/Raqqa Media Center of the Islamic State group, File)

En juin 2014, c'est une tout autre entité qui prend le contrôle du territoire où se trouve l'usine : l’« Etat islamique », à l’aube de sa brève histoire. Sa « capitale », Rakka, n'est qu'à 90 km.

Au lieu de fermer ses installations voire de les saboter – la France est déjà en guerre ouverte avec Daech – la direction de l'usine prend langue avec l'EI et le Front Al Nosra, également actif dans la région. Objectif : maintenir coûte que coûte l'activité du site ce qui suppose, notamment, garantir les facilités de circulation nécessaires au franchissement des barrages pour son personnel mais aussi pour ses matériaux. Elle versera aux milices le prix de leur compréhension.
 

L’engrenage

Pour quel montant ? L'un des cadres de l'usine reconnaîtra une allocation mensuelle de 20 000 euros à l’État islamique pour la circulation des matériaux. Une expertise interne citée par l'AFP parle plus sérieusement de 13 millions d'euros de 2011 à 2014, rémunération des intermédiaires incluse. Des achats de pétrole raffiné auraient également été effectués auprès de l’État Islamique pour le fonctionnement des installations.

Au nom d'Allah le miséricordieux, les moudjahidines sont priés de laisser passer aux barrages ce véhicule transportant du ciment de l'usine Lafarge.Etat Islamique

En août 2014, une résolution de l'ONU interdit toute relation financière avec les groupes  « terroristes » présents en Syrie. Consultée par les dirigeants de l'usine de Jalabayeh, la direction juridique du groupe Lafarge affirme avoir alors recommandé sa fermeture.

Miliciens de l'"Etat islamique" dans le Nord-Est de la Syrie en 2015.<br />
<sub>(AP Photo/File) </sub>
Miliciens de l'"Etat islamique" dans le Nord-Est de la Syrie en 2015.
(AP Photo/File)

C'est pourtant une autre voie qu’ils empruntent. Un laissez-passer de l’État islamique daté du 1er septembre 2014 versé au dossier en témoigne : « Au nom d'Allah le miséricordieux, les moudjahidines sont priés de laisser passer aux barrages ce véhicule transportant du ciment de l'usine Lafarge, après l'accord avec l'entreprise pour le commerce de cette matière ».

Le 10 septembre, son directeur Frédéric Jolibois se rend à l'ambassade de France en Jordanie (celle de Damas est fermée) et selon le compte rendu de celle-ci, réaffirme sa volonté de se maintenir en Syrie pour préserver ses intérêts. Cinq jours plus tard, l’État islamique vient s’emparer de l'usine.

Une partie du personnel est évacuée en catastrophe par bus mais ils sont insuffisants. Une trentaine d'employés doivent fuir par leurs propres moyens. Quatre seront pris en otages parmi lesquels deux Chrétiens, contraints de se convertir à l'Islam pour sauver leurs vies.

Le site est pris par l'EI dans la nuit, intact et stock de ciment frais disponible grâce aux codes des silos vraisemblablement livrés par un responsable. Fin piteuse de l'épopée de Lafarge en Syrie et bientôt, début en France du chapitre sanglant des attentats de 2015-2016. Les mésaventures de l'industriel n'intéressent pas grand monde.
 

Par qui le scandale arrive ...

C'est le quotidien le Monde qui, en juin 2016 révèle dans un article très documenté que le cimentier français a maintenu son activité « coûte que coûte  au milieu d'un pays à feu et à sang, au prix d'arrangements troubles et inavouables avec les groupes armés environnants, dont l'organisation État islamique ». Des salariés et des ONG saisissent la justice.

Le ministère de l'Economie ouvre une enquête mais il faut attendre près d'un an pour que le Parquet de Paris ouvre une information judiciaire, en juin 2017. Elle est confiée à deux juges d'instruction du pôle financier et à un magistrat instructeur du pôle anti-terroriste, respectivement Charlotte Bilger, Renaud Van Ruymbeke et David De Pas.

Bruno Lafont et le président d'Holcim Rolf Soiron (à gauche) en 2014, lors de la fusion des groupes industriels.<br />
<sub>(AP Photo/Jacques Brinon) </sub>
Bruno Lafont et le président d'Holcim Rolf Soiron (à gauche) en 2014, lors de la fusion des groupes industriels.
(AP Photo/Jacques Brinon)

Entre temps, le groupe Lafarge a changé de main. Son "rapprochement" en 2014 avec le groupe suisse Holcim, présenté par le pouvoir politique français comme un mariage de rêve se révèle vite, comme pressenti, une vulgaire absorption par la partie helvète.

A la faveur d'un mouvement boursier, cette dernière ne tarde pas à augmenter sensiblement sa participation.  Le vrai-faux mariage pas même consommé, elle se sépare du PDG français Bruno Lafont … visiblement pas seulementt pour des motifs de stratégie industrielle. L'affaire syrienne trouvée dans la corbeille n'est sans doute pas une surprise, mais elle devient encombrante.

Des erreurs de jugement significativesExpertise Baker& McKenzie

Nouvelle entité née de la fusion, LafargeHolcim confie une expertise à un cabinet d'avocats de Chicago, Baker& McKenzie, ce choix devant aider à prévenir le risque redoutable de poursuites américaines. Ses conclusions s'avèrent accablantes.

Elles confirment des « arrangements » avec les groupes armés, des mesures prises pour poursuivre l'activité en Syrie « inacceptables » ainsi que « des erreurs de jugement significatives en contradiction avec le code de conduite alors en vigueur ». Cependant, elles se gardent bien de répondre à une question essentielle : qui savait, et jusqu'à quel niveau ?

Chutes

Après des mois d'instruction, les magistrats viennent – sous réserve de la présomption d'innocence puisque rien n'est jugé - donner un début de réponse, sans épuiser la question.

Le 1er décembre, les deux directeurs successifs du site au moment des faits, Bruno Pescheux et Frédéric Jolibois, sont mis en examen pour « mise en danger de la vie d'autrui » et « financement d'une entreprise terroriste ». Si leur rôle actif n'est plus un mystère, leur degré d'initiative et d'autonomie reste à déterminer.

Le juge Renaud Van Ruymbeke, l'un des trois magistrats instructeurs du dossier.<br />
<sub>(AP Photo/Remy de la Mauviniere) </sub>
Le juge Renaud Van Ruymbeke, l'un des trois magistrats instructeurs du dossier.
(AP Photo/Remy de la Mauviniere)

Troisième inculpé des mêmes charges, Jean-Claude Veillard, directeur chargé de la sûreté chez Lafarge et pilier du groupe, auquel il appartient toujours.  Ancien officier des commandos de marine, il était aussi au moment des événements de 2014 … candidat du Front National aux municipales de Paris sur la liste de Wallerand-de-Saint-Just, trésorier du parti de Marine Le Pen. Le site Médiapart publiait en mai dernier une série de document mettant en lumière son rôle dans les contacts avec EI.

Une semaine plus tard, les magistrats instructeurs frappent l'échelon supérieur. D'abord, le 7 décembre, Eric Olsen. Citoyen américain, directeur des ressources humaines du groupe puis directeur général après sa fusion avec Holcim, il avait été mis à l'écart en mai dernier mais s'était défendu de toute responsabilité dans l'affaire syrienne.

Suit le lendemain Christian Herrault, ex-directeur général adjoint, qui avait reconnu début 2017 que le groupe avait été victime d'une « économie de racket » mais disait en avoir « régulièrement tenu informé » Bruno Lafont.
 

"Immunité des puissants"

Tombe enfin dans le filet, justement, le dit Bruno Lafont. Enarque brièvement passé au ministère de l'Economie, il a réalisé l'essentiel de sa carrière chez Lafarge, dont il partage une certaine image « catholique-sociale ». Président directeur-général du groupe de 2007 à 2015, c'est une figure du CAC 40 et du MEDEF (principale organisation patronale française). Il en dirige le pôle « développement durable ».

Pour moi, les choses étaient sous contrôle. Si rien ne me remontait ...Bruno Lafont, ex-PDG de Lafarge

Mis à l'écart peu dans le mariage avec Holcim - qui est aussi le moment ou s'ébruite l'affaire syrienne – il n'est  pas parti les mains vide : 8 millions d'euros d'indemnités ; une retraite annuelle de 640 000 €. Interrogé par les enquêteurs, il avait toujours assuré n'être au courant de rien. « Pour moi, les choses étaient sous contrôle, avait-il déclaré lors d'une audition. Si rien ne me remontait, c'est que rien de matériel ne se produisait ».

Les magistrats, visiblement, ne l'ont pas cru. Suivant une tradition française tacite dispensant de prison effective les personnalités d'un certain poids, ils l'ont toutefois laissé en liberté contre caution, traitement peu fréquent en matière de complicité de terrorisme. « Immunité des puissants », « frilosité révérencielle » de la justice française vis-à-vis des représentants du CAC 40, protestent Marie Dosé et William Bourdon, avocats de l'ONG Sherpa qui représente en parties civiles onze salariés syriens de Lafarge .

Doutes

La chute du plus haut dirigeant de Lafarge d'alors, pourtant, ne solde pas l’enquête. Les 14 et 15 novembre derniers, les magistrats avaient fait procéder à deux perquisitions : l’une dans les bureaux parisiens du groupe LafargeHolcim, l’autre par la police fédérale belge au siège bruxellois de l’un de ses principaux actionnaires, le Groupe Bruxelles Lambert.

Les ordinateurs ont été passés à l'eau de Javel pour empêcher la justice de travaillerLes avocats de l'ONG Sherpa

Hélas ! La démarche est bien trop tardive et les enquêteurs ne trouvent rien, ou plutôt des procès verbaux et pièces manquantes, manifestement soustraites. «Les ordinateurs ont été passés à l'eau de Javel pour empêcher la justice de travailler », accuse ce 13 décembre Marie Dosé, l'avocate de Sherpa.

Campagne de l'ONG Sherpa, qui représente en partie civile plusieurs ex-salariés syriens de Lafarge.<br />
<sub>(capture d'écran)</sub>
Campagne de l'ONG Sherpa, qui représente en partie civile plusieurs ex-salariés syriens de Lafarge.
(capture d'écran)

Ce que confirment, en d'autres mots, les magistrats : « Des éléments essentiels ne se trouvaient plus au siège », observent-ils. Et d'ajouter : «l'intégralité de la comptabilité susceptible d'impliquer la personne morale n'a pas été transmise ». 

« Personne morale » désigne implicitement les sociétés Lafarge, voire LafargeHolcim dont la première est désormais filiale. Non plus des personnes mais un système entrepreneurial, dérivant, dans cette hypothèse, vers la complicité de terrorisme par logique de profit. Le scandale change alors de dimension.

D'autant qu'une autre controverse irrésolue concerne l'autorité politique. Plusieurs cadres du cimentier incriminés ont affirmé aux enquêteurs que la décision de se maintenir en Syrie avait reçu l'aval du Quai d'Orsay. 

Eric Chevallier, ex-ambassadeur de France pour la Syrie, dément de son côté avoir rencontré les dirigeants de Lafarge après la fermeture de l'ambassade en 2012. « Leur demander ou les inciter à rester était contraire aux consignes, je ne leur aurais jamais dit ça », a-t-il assuré, d'après une source proche du dossier citée par l'AFP.

Réponse de l'ex-dg du groupe Christian Herrault : « Il y en a manifestement un de nous deux qui ment ».  La bombe à fragmentation n'a pas livré tous ses éclats.