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Les "gilets jaunes" et le 17 novembre : de qui et de quoi s'agit-il ?

<sub>Capture d'écran Facebook "Rassemblement contre le matraquage fiscal"</sub>
Capture d'écran Facebook "Rassemblement contre le matraquage fiscal"

Né d'une colère populaire contre la cherté des carburants et leur taxation croissante, le mouvement des "gilets jaunes" paralyse la France ce samedi 17 novembre et inquiète sérieusement son pouvoir politique. Pourquoi ce mouvement ? Qui le soutient ? Quelles sont ses perspectives ? Tout savoir ou presque.

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Que se passe-t-il ce 17 novembre ?

De multiples appels à la mobilisation contre la hausse des prix des carburants, et celle du coût de la vie en général, donne lieu à d’innombrables actions à travers toute la France. Signe de ralliement : le gilet jaune fluo de sécurité. Un blocage de nombreuses voies de circulation péages, centres commerciaux et des manifestations sur tout le territoire.
 

En l’absence d’une direction ou même organisation officielle du mouvement, il est difficile d’être précis. Les rassemblements doivent - très théoriquement - être déclarés préalablement en préfectures mais non les « blocages », « opérations escargots » ou autres, qui sont de nature illégale. Un site, blocage17novembre.com, recense, département par département, et sur une carte, la majorité des actions prévues sur tout le territoire.

 


Un syndicat policier a appelé à une grève des contraventions pour le 17 novembre en solidarité. Beaucoup de rumeurs circulent en outre, dont celle d’une bien improbable « marche sur l’Élysée ».

Des précédents embrasements spectaculaires de la toile – sur thèmes sécuritaires ou même féministes - se sont traduits par des flops en termes de manifestations dans le monde réel. Inversement, le mouvement des « bonnets rouges » de 2013 contre des péages routiers a enflammé une partie de la France et conduit le gouvernement de François Hollande au recul.

D’où sort le mouvement et que réclame t-il ?

« Un peu de tout et n’importe quoi », a ironisé Emmanuel Macron.  Ce n’est pas absolument faux mais il aurait pu dire aussi bien « beaucoup de monde excédé par beaucoup de choses ».

 
L'un des pictogrammes du mouvement sur les réseaux sociaux.
L'un des pictogrammes du mouvement sur les réseaux sociaux.
Le mouvement, en tout cas, est né en dehors des cadres politiques et syndicaux traditionnels. Il a surtout prospéré sur les réseaux sociaux et les premiers appels réclamaient du gouvernement qu’il revienne sur la « fiscalité écologique » qui se traduit, entre autres, par une hausse à la pompe du gazole (carburant pour diesel, motorisation très encouragée en France avant de tomber en disgrâce pour des raisons de santé publique).

Une pétition en ce sens d’une certaine Priscillia Ludoski « au nom de toutes les personnes qui n'en peuvent plus de payer pour les erreurs des dirigeants et qui ne souhaitent pas toujours tout payer et à n'importe quel prix » recueille plus de 800 000  signatures. L’idée d’une action le 17 novembre prend naissance et se développe sur Facebook, vite déclinée en de nombreuses pages « locales ». Des vidéos fleurissent sur Youtube.

Mais à mesure qu’il s’étend, le mouvement capte de multiples mécontentements au-delà du seul sujet de la cherté des carburants. Plus douloureux en province qu’à Paris et dans les zones rurales que dans les grandes villes ce dernier recouvre lui-même bien des exaspérations : coût de la vie, désertification des petites villes, disparition des services publics, désengagements de l’État … La contestation ne porte plus seulement sur la fiscalité mais sur son affectation et son sens.

Qui le soutient ?

Une grande partie du pays et presque toute l’opposition. Plus des trois quarts des Français (78 %) estiment « justifié » l’appel à bloquer les routes le 17 novembre (1).

En ce qui concerne les partis, la droite et l’extrême-droite se sont logiquement montrées les plus à l’aise avec la thématique anti-fiscale et non-syndicale de la rébellion. Le plus actif a d’abord été le mouvement Debout la France de Nicolas Dupont Aignan (candidat de droite de 2017 un moment allié à Marine le Pen) vite rejoint par le Rassemblement National (ex-Front National).

Le reste du monde politique se trouve un peu plus embarrassé. La fiscalité à justification écologique n’a pas été inventée par l’actuel pouvoir et de multiples courants et partis y sont, sur le fond, favorables, même s’ils mettent en doute l’affectation vertueuse des nouvelles taxes.

 
Manifestation à Carhaix en novembre 2013. Le fantôme de la révolte spontanée des <em>bonnets rouges</em>, cauchemar pour le pouvoir.<br />
<sub>(AP Photo / David Vincent)</sub>
Manifestation à Carhaix en novembre 2013. Le fantôme de la révolte spontanée des bonnets rouges, cauchemar pour le pouvoir.
(AP Photo / David Vincent)
Beaucoup voient pourtant sans tristesse l’isolation croissante du pouvoir macronien, et avec intérêt la montée d’un mouvement à la fois populaire et protéiforme, porteur d’une contestation susceptible de prendre du sens malgré son ambiguïté. Voire redonner des couleurs à une opposition encore sous le choc de la tornade de 2017.

En pratique, Les Républicains (LR, droite conservatrice) soutiennent la mobilisation du 17 novembre (mais non, officiellement, les blocages) et leur président Laurent Wauquiez a annoncé sa participation aux manifestations.

À gauche, La France Insoumise (L.F.I., dirigée par Jean-Luc Mélenchon), d’abord partagée du fait d’une forte sensibilité environnementale, s’est également ralliée à un mouvement qu’elle juge de facto social. Plus paradoxalement, le Parti Socialiste – aujourd’hui en ruines mais qui dirigeait encore le pays l’an dernier – s’y joint aussi. Le Parti Communiste se déclare quant à lui favorable « à toutes les initiatives qui permettent de faire monter la problématique du racket fiscal ».

Les grandes centrales syndicales, en revanche, se tiennent sur une prudente réserve, la CGT précisant « ne pas vouloir s'unir à un mouvement "entre exaspération et instrumentalisation" ». Son secrétaire général Philippe Martinez pointe le rôle discret du patronat dans cette tempête anti-fiscale. Les écologistes, comme Benoît Hamon (ex-candidat socialiste de la dernière présidentielle), critiquent les mesures gouvernementales mais restent à l’écart de la mobilisation.

Que disent ses adversaires ?

Ne pouvant l’empêcher, ils s’efforcent de disqualifier le mouvement. Peinant à défendre la réforme malgré le soutien assez mou de son allié du MODEM (droite), la formation présidentielle La République En Marche se trouve un peu seule et dans une position inconfortable face à la montée du flot.

Usant d’un ressort qui lui a réussi lors de l’élection d’Emmanuelle Macron, elle dénonce dans la mobilisation du 17 novembre la main de l’extrême-droite, voire une menace fasciste. Pour preuves : le rôle de l’ambigu Nicolas Dupont Aignan ou la présence parmi ses animateurs de membres du Front National.

 
<sub>Capture d'écran de "L'Obs"</sub>
Capture d'écran de "L'Obs"
En guerre contre la très honnie gauche « insoumise », des médias brandissent sans grande vraisemblance le spectre d’un complot des extrêmes :  « Le Pen et Mélenchon appellent "ensemble" à prendre la rue » ! , s’indigne en Une de l’Obs son éditorialiste Dominique Nora, sans mentionner Les Républicains ou le Parti Socialiste.

Son collègue Jean Quatremer exprime plus crûment l’agacement d’une partie de la classe politico-médiatique. Le très européiste et macronien correspondant à Bruxelles du journal Libération lâche son dégoût dans un Tweet :  « Ce mouvement de beaufs me sort par les oreilles.(2) » .

Des initiatives anti-blocages ont lieu ici ou là. Un « mot-dièse » #SansMoiLe17novembre tente une percée sur la toile, en grande partie alimenté, relève Le Parisien, par La République En Marche.

Quelle réponse de l'exécutif ?

Emmanuel Macron sur TF1 le 14 novembre 2018.
Emmanuel Macron sur TF1 le 14 novembre 2018.

« Respect et considération » : ainsi Emmanuel Macron a-t-il décrit ce 14 novembre sur TF1 les sentiments que lui inspirent ceux qui veulent manifester, dont il affirme vouloir « comprendre la colère ». Non sans ajouter : « Ensuite, je dis méfiance : parce qu'il y a beaucoup de gens qui veulent récupérer ce mouvement ».

Le chef de l'Etat s'en est ainsi pris à son tour à la France Insoumise mais aussi, visant les socialistes, à « ceux qui sont en train de s'opposer à des choses qu'ils avaient (autrefois) eux-mêmes voté ».

Le gouvernement, dans la matinée, avait lâché quelques concessions aux mécontents : élargissement du chèque énergie, prime à la conversion du chauffage domestique, subvention aux plus démunis pour changer de véhicule mais maintien de la taxe des carburants. Trop peu, trop tard, à trois jours de la mobilisation. Réponse de Fabrice Schlegel, coordinateur des Gilets Jaunes de Dôle, une localité ou sont attendus samedi 1500 véhicules, cité par l’AFP : « Ce gouvernement est sourd, aveugle et ne voit pas l'état actuel du pays ».

Quelle marge de manoeuvre ?

Réduite. L'exécutif se trouve handicapé par la démission en septembre de l’emblématique Nicolas Hulot. Supposé incarner la part écologiste du macronisme, celui-ci a claqué la porte du gouvernement en soulignant l’inanité de son action. Or, l’environnement est un thème sensible pour les prochaines élections européennes, qui pourrait être porté par une adversaire imprévue et redoutée des macronistes : Ségolène Royale (candidate de gauche battue en 2007 par Nicolas Sarkozy, ex-ministre de François Hollande).

 
Le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner.<br />
<sub>(Thomas Samson, Pool via AP)</sub>
Le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner.
(Thomas Samson, Pool via AP)
Dans le même temps, si la dramatisation des périls du 17 novembre est largement surjouée, le pouvoir s’inquiète effectivement d’un mouvement spontané, insaisissable et potentiellement radical comme l’avait été celui des Bonnets rouges de 2013.

« Bloquer un pays n'est pas acceptable », proteste le Premier ministre Edouard Philippe. Avertissement plus précis à des citoyens peu rompus aux manifestations du ministre de l’Intérieur, l’ex-socialiste Christophe Castaner : « aucun blocage total » ne sera toléré. C’est sans doute beaucoup dire.

Dans un certain vertige de puissance, le nouveau pouvoir a pu, durant dix-huit mois, ignorer les oppositions parlementaires, réduire le rôle des syndicats, dédaigner les élus et les "corps intermédiaires". Il en mesure aujourd’hui l’inconvénient : l’absence d’interlocuteurs dans un moment de colère populaire aux allures de jacquerie.

Plaisamment, la ministre du Travail Nicole Pénicaud qui a fermement œuvré pour l'affaiblissement des organisations syndicales s’inquiète aujourd’hui de leur absence : « lorsque ce sont des grèves, des manifestations, il y a des gens responsables qui permettent de faire que ceux qui manifestent soient en sécurité. Là, nous ne sommes pas sûrs ». Constat de Cécile Cornudet dans le quotidien d'affaires Les Echos : « Le président, qui rêvait d'un monde sans corps intermédiaires, produit malgré lui un mouvement qui lui ressemble ».
                                                                                              ♦

(1) Sondage Odoxa-Dentsu Consulting du 1er novembre. (retour au texte)
(2) Le "beauf" (beau-frère) est un personnage créé dans les années 1970  par le dessinateur Cabu (tué dans l'attentat contre Charlie Hebdo en janvier 2015). Fruste et vulgaire, il aime la chasse et l'automobile.  [retour]


[mise à jour de l'article le 16 novembre. Ajoute réactions nouvelles.]