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Liban : l'effondrement de deux silos à grains du port de Beyrouth, un symbole deux ans après l'explosion

Le 31 juillet, deux des 48 tours de silos du port de Beyrouth se sont effondrées après un incendie. Deux autres tours menacent elles-aussi de s'écrouler.
Le 31 juillet, deux des 48 tours de silos du port de Beyrouth se sont effondrées après un incendie. Deux autres tours menacent elles-aussi de s'écrouler.
capture d'écran © AP

Le 31 juillet, à quelques jours de l’anniversaire de l’explosion du port de Beyrouth, des silos à grains se sont effondrés. Depuis plus de deux semaines un incendie s’était déclenché fragilisant encore plus leur structure gravement endommagée par l’explosion du 4 août 2020. Un accident qui ravive les traumatismes des familles des victimes de ce drame.

Dimanche 31 juillet, deux des 48 tours des silos du port de Beyrouth se sont effondrées recouvrant la zone d’un énorme nuage de fumée. Aussitôt des hélicoptères de l'armée ont survolé le secteur pour larguer de l'eau et tenter d'éteindre complètement le feu dans la structure.

Situés à une trentaine de mètres de cet entrepôt qui avait explosé et dévasté le port, les silos à grains, 48 cylindres d’une cinquantaine de mètres de hauteur répartis en trois rangées, ont fait office de bouclier comme le relatait le quotidien libanais en langue française L'Orient le Jour. Ils ont épargné à la partie ouest de la ville les ravages de la détonation. Certains de ses silos s'étaient partiellement écroulés. 

Le ministre des Travaux publics Ali Hamiyé déclarait à l'AFP que "deux autres tours risquent de s'effondrer".

Une catastrophe annoncée

Il y a plus de deux semaines, un incendie s'est déclaré dans la partie la plus endommagée des silos, causé selon les autorités et des experts par la fermentation des stocks de céréales restantes conjuguée à de fortes températures.

Quels sont les risques que peuvent faire courir des silos ?

Les dangers engendrés par les silos sont de trois types principalement : le
phénomène d’auto-échauffement, l’incendie et l’explosion.

L’auto-échauffement est causé par la fermentation aérobie ou anaérobie des grains,
ou lorsque les conditions de stockage présentent des températures trop élevées.
Si cet auto-échauffement est non maîtrisé, il peut conduire à un incendie.
Ce type de phénomène survient de façon générale dès que les trois facteurs suivants sont réunis :
• une source d’inflammation : c’est-à-dire une source de chaleur qui peut être
de nature biologique (dans le cas précédent de l’auto-échauffement),
thermique (si une surface chaude existe, suite à des travaux de soudure par
exemple), électrique (arcs, étincelles...), mécanique ou électrostatique.
• une matière combustible : ici les céréales, ou les poussières stockées.
• un comburant : l’air présent dans les cellules ou dans les locaux de
l’installation.

Enfin, les accidents les plus dramatiques ont souvent été causés par des explosions,
qui surviennent lorsque les poussières en suspension ou des gaz inflammables
(produits par les phénomènes d’auto-échauffement) sont enflammés par une source
d’énergie suffisante.

Il n’est donc pas rare que soient présents dans les scénarii d’accidents, les trois
évènements précédents (auto-échauffement, incendie et explosion) combinés.
Enfin, il existe aussi un risque de ruine (effondrement) de la structure si celle-ci n’est
pas entretenue correctement.

Source : Ministère de l’Ecologie et du Développement Durable - Direction de la Prévention des Pollutions et des Risques. Service de l’Environnement Industriel - juin 2006

Il y a un an, le quotidien libanais L'Orien Le Jour analysait les multiples questions pratiques posées par l'après-explosion. "L’ouvrage va-t-il être démoli ? Quand et où seront construits les nouveaux silos ? Seront-ils répartis dans différentes localités du pays ?" En ajoutant que "bien que les Koweïtiens aient accepté de financer la construction, ces questions restent en suspens en raison de la lenteur des processus décisionnels qui prévaut au Liban." 

La fumée se dégageant depuis l'incendie, commencé au début du mois de juillet dans les silos, était toujours visible le 31 juillet.

Après l'incendie, le Premier ministre Najib Mikati a mis en garde du risque d’effondrement d’une partie des silos. Il a mis l'armée et la Direction de la gestion des catastrophes "en état d'alerte".

Des victimes toujours pas indemnisées

L'incendie a ravivé le traumatisme de proches de victimes de l'explosion du 4 août 2020. Cette catastrophe a fait plus de 200 morts et 6.500 blessés et dévasté des quartiers entiers de la capitale libanaise.

L’enquête pour en déterminer les causes et les responsabilités est toujours en cours, mais on sait qu'un des facteurs a été l’explosion d’un entrepôt abritant des centaines de tonnes de nitrate d'ammonium stockées sans précaution.

(RE)voir : Liban : où en est l'enquête presque deux ans après la double explosion du port de Beyrouth ?

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En avril, le gouvernement libanais avait ordonné la démolition des silos, mais la décision a été suspendue en raison de l'opposition des proches des victimes du drame qui veulent en faire un lieu de mémoire.

"J'ai pleuré quand j'ai appris que des silos s'étaient effondrés", a dit à l'AFP Cécile Roukoz, qui a perdu son frère dans l'explosion du 4 août.

"Nous voulons qu'ils restent en place comme témoins du crime (...) et en mémoire de ceux qui ont perdu la vie sans raison", a-t-elle ajouté.

Une explosion qui a même été la source d'inspiration d'un film de cinéma. Dans "Costa brava, Lebanon", la réalisatrice Mounia Akl raconte la vie d'une famille qui a fui Beyrouth devenue inhabitable à cause de la pollution et du chaos. C'était sans compter avec l'explosion du port le 4 août 2020, où la réalité a rattrapé la fiction.
 

L'enquête sur les causes du drame du 4 août 2020 est suspendue depuis des mois en raison d'obstructions politiques. Pointées du doigt pour négligence criminelle, les autorités sont accusées par les familles des victimes et des ONG de la torpiller pour éviter des inculpations.

(RE)voir : Explosion du port de Beyrouth : Tarek Bitar, le juge libanais qui dérange

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Pénuries de pain

Certaines parties des silos contiennent toujours quelque 3.000 tonnes de blé (un infime pourcentage quand on songe que les silos contenaient jusqu'à 45.000 tonnes de grain avant l'explosion c.f. L'Orient - Le Jour) et autres céréales qui n'ont pu être retirées à cause du danger d'effondrement, selon les autorités. Il y a un an déjà, le directeur des silos, Assaad Haddad, affirmait à l'Orient - Le Jour que la sécurité alimentaire est compromise depuis la destruction des silos.

Or la pénurie est là, aggravée par la guerre en Ukraine d'où proviennent 80% des importations de céréales du Liban.

Depuis deux semaines, les files d’attente pour obtenir du pain sont de plus en plus longues à Beyrouth et dans d’autres villes du Liban. Le pain est rationné dans tout le pays. Depuis l’explosion du port de Beyrouth en août 2020, le stockage du blé était devenu très difficile.

De nombreux Libanais à bout de force accusent les réfugiés syriens d'aggraver cette pénurie.

C'est dans ce contexte qualifié d'explosif par le Haut Commissariat aux réfugiés de l'ONU, qui  s'est dit "préoccupé actuellement par des pratiques restrictives et des mesures discriminatoires fondées sur la nationalité", qu'un procureur libanais a ordonné la saisie d'un navire transportant des céréales ukrainiennes volées.

Le Laodicea, battant pavillon syrien, a été arraisonné le 29  juillet au port de Tripoli.

Le Laodicea, le 29 juillet 2022 au port libanais de Tripoli. L'ambassadeur d'Ukraine au Liban, Ihor Ostash, a annoncé avoir rencontré le président libanais, Michel Aoun, le 28 juillet et évoqué <em>"l'entrée d'un navire syrien (...) chargé d'orge, illégalement, en provenance de territoires ukrainiens occupés".</em>
Le Laodicea, le 29 juillet 2022 au port libanais de Tripoli. L'ambassadeur d'Ukraine au Liban, Ihor Ostash, a annoncé avoir rencontré le président libanais, Michel Aoun, le 28 juillet et évoqué "l'entrée d'un navire syrien (...) chargé d'orge, illégalement, en provenance de territoires ukrainiens occupés".
© AP

Ce 1er août un navire libanais a quitté le port d’Odessa, transportant des céréales d’Ukraine direction le port de Tripoli, d’où il poursuivra sa route vers Istanbul le 2. Selon le ministre ukrainien de l'Infrastructure Oleksandre Koubrakov, le bateau est chargé de 26.000 tonnes de maïs.