Info

Liban : "La démission de Saad Hariri constitue un premier signal fort"

Manifestation à Beyrouth le 31 octobre 2019. crédit AP Photo/Bilal Hussein

Le Premier ministre Saad Hariri a démissionné le 29 octobre 2019. Il est désormais chargé d'expédier les affaires courantes mais dans les rues cela n'a pas calmer le mouvement de contestation. Une partie des Libanais réclament la "chute du régime". Ce jeudi 31 octobre 2019, le Président de la République Michel Aoun s'adressera aux citoyens. Quel avenir pour le système politique en place dans le pays ? Entretien avec François Burgat, politologue.

TV5MONDE : Dans quelle mesure, la démission de Saad Hariri bouscule-t-elle l'échiquier politique au Liban ? 

François Burgat : La démission de Saad Hariri constitue un premier signal fort. Mais - au niveau structurel - elle n’implique encore rien de bien concret. L’élaboration d’une constitution mettant explicitement fin au confessionnalisme est tout à fait possible.

Néanmoins, il faut avoir conscience de ce qu’exigerait concrètement sa mise en oeuvre : il faudrait que les citoyens de l’une ou l’autre des communautés... fassent suffisamment confiance aux autres et à la capacité de tous à instaurer des institutions réellement démocratiques, et accepter de se dépouiller d’une partie de ses prérogatives et de ses privilèges actuels. Cela demande un certain courage.

On peut imaginer des premiers pas ayant une forte portée symbolique... Par exemple, supprimer la mention de la confession sur les cartes d’identité puis les quotas pour l’entrée dans la fonction publique. Puis autre exemple, élire un président qui ne soit pas chrétien. 

Est-il possible d'aller vers un autre partage des pouvoirs au Liban sans critère confessionnel ? 

La pratique constitutionnelle distribue au Liban le pouvoir entre les principales communautés. Le Président de la République est traditionnellement chrétien, le Premier ministre musulman sunnite et le Président du parlement chiite. Mais cette pratique a toujours été vampirisée par la rivalité que se livrent ces trois principales communautés, auxquelles s’ajoutent les Druzes de Walid Joumblat.

Le pays a été créé au début des années 20 par la France, au détriment de la Syrie, essentiellement pour donner une assise étatique aux chrétiens du mont Liban. Ces chrétiens ont donc été longtemps en situation de prédominance politique.

Puis est venue dans les années 1990 l’heure des sunnites. Et on peut considérer que depuis plusieurs années, c’est la communauté chiite, longtemps dépourvue d’élites et de ressources qui est la plus puissante, non seulement sur le plan démographique mais parce qu’elle dispose, avec la milice du Hezbollah, d’une puissance militaire que même l’armée nationale ne peut lui contester.

Chacune de ces communautés a eu un sponsor étranger attitré. Avant d’inclure la famille Hariri dans le nombre de ses interlocuteurs privilégiés, la France, toujours prompte à dénoncer les “ingérences étrangères” qui la concurrencent, a pour sa part longtemps “protégé” surtout les chrétiens. Puis, l’Arabie Saoudite a beaucoup soutenu financièrement les sunnites et bien sûr, depuis l’avènement de Khomeiny, l’Iran a été le puissant sponsor des chiites, les druzes recevant un temps au moins le soutien de la Syrie des Assad. 

C’est cette rivalité confessionnelle - et ses implications régionales - qui est pour l’essentielle à l’origine d’une grande partie de la fragilité économique  et politique du petit pays. Que l’un des leaders communautaires décide par exemple de s’attaquer au problème récurrent de la production d’électricité (qui n’est pas insurmontable vu le petit nombre d’habitants) et il y a fort à parier que les trois autres non seulement ne s’associeront pas au projet mais - de crainte de voir s’accroître à leur détriment l’influence de leur rival - oeuvreront cyniquement pour saboter ses efforts.

La fonction publique, pour respecter la règle des quotas confessionnels est devenue pléthorique et souvent inopérante. La rigidité du confessionnalisme a bien sûr déjà été “rongée”, par des trajectoires militantes individuelles ou par les mobilisations “arabistes” notamment (mais également communistes)  qui ont entrepris de s’en abstraire.

C’est néanmoins cette paralysie structurelle, aggravée par le clientélisme et la corruption qui vont de pair, que la protestation populaire a pris comme jamais par le passé l’initiative de condamner. Le mouvement - dont les manifestants sont allés jusqu’à piétiner dans leurs fiefs les portraits des leaders communautaires - est aujourd’hui soudé par la précarité économique extrême dans laquelle sont tombés une vaste majorité des Libanais, toutes confessions confondues.
 

Quelle stratégie maintenant pour le Hezbollah ?

Le Hezbollah - dont les militants ont pris à partie des manifestants à propos desquels Hassan Nasrallah a lui même ironisé - ne semble effectivement pas très pressé de cautionner la dynamique de renouvellement du système. C’est sans doute parce qu’il a, à ce jour, largement réussi à détourner à son avantage la fragilité de l’Etat où pas seulement grâce à son alliance électorale avec une partie de la communauté chrétienne, il s’est imposé par delà les barrières confessionnelles.

La refondation du système posera à nouveau la question centrale de son organisation militaire, dont il n’acceptera pas de se déssaisir s’il ne se sent pas en position de force au sein des institutions de l’Etat central. Mais cette question, à cette heure, n’a pas été posée par les manifestants qui savent bien que cette extraterritorialité militaire du Hezbollah est le pendant de l’absolue impunité israélienne dans la région. 

Les Libanais de toutes confessions ont pour eux d’avoir éprouvé - pendant quinze années -  les limites coûteuses du règlement armé des tensions communautaires. C’est dans cette expérience douloureuse qu’ils vont peut-être trouver demain la force d’écrire une page véritablement nouvelle de l’Histoire de leur pays.