Info

Liban : le cannabis pour relancer l'économie du pays?

© AP Images / Hussein Malla  

C'est l'un des 150 points suggérés pour une vaste réforme économique du pays et c'est celui qui a le plus retenu l'attention du public. Le Liban va-t-il légaliser la production du cannabis à des fins thérapeutiques? Le débat est en tout cas ouvert au sein du gouvernement. 

Il fait partie du paysage, dans la Bekaa libanaise et jusqu’aux confins du pays, dans la région du Hermel. Des champs où le cannabis est cultivé, au vu et au su de tous, dans des quantités abondantes. Cet “or vert “ libanais alimente tout un pan de l’économie parallèle du pays, une véritable manne financière dont l’Etat pourrait tirer profit prochainement. Le projet est en tout cas envisagé par le gouvernement, comme l’a annoncé le président de la Chambre des députés Nabih Berri.

Le Parlement libanais se prépare à étudier et approuver la législation nécessaire pour légaliser la culture du haschich et sa production à des fins médicales.
Nabih Berri, président de la Chambre des députés libanais
La déclaration de Nabih Berry a eu un fort retentissement dans un pays où la production, le commerce et la consommation de cannabis sont strictement interdits. “La nouveauté, c’est que le gouvernement veut assumer la production qui existe déjà, ce n’est désormais plus quelque chose que l’on cache,” explique Slimane Zeghidour, éditorialiste à TV5Monde.


C’est surtout un pas inattendu dans la région, presque une première. Israël a bien dépénalisé l’usage thérapeutique du cannabis et tente de se placer sur la scène internationale pour l’export de ce produit, mais le pays ne dispose pas d’une base aussi large que le Liban. Avec ses quelque 200 kilomètres de long et 50 kilomètres de large, ce petit pays est l’un des quatre premiers producteurs de haschich au monde, selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime.

La qualité du haschich libanais maintes fois vantée 

Le cannabis est cultivé au Liban depuis plusieurs siècles, mais a connu un réel boom de production dans les années 1960 et 1970, en même temps que la consommation mondiale augmentait. La guerre civile a aussi été une période de forte croissance pour les récoltes, qui se faisaient loin de tout contrôle étatique. Un produit, dont certains vantent la qualité unique. A commencer par le ministre de l’Economie Raëd el-Khoury, cité par Bloomberg.

La qualité (de notre cannabis) est l’une des meilleures au monde.Raëd el-Khoury, ministre de l'Economie libanais

Pour exploiter ses propriétés, les chercheurs de l’université libano-américaine ont ouvert en mai un centre de recherche sur le cannabis médical, le “premier du monde arabe” selon le journal Financial Times. “Notre cannabis a des composants différents” leur a expliqué Wassim Shebaby, biologiste à l’université libano-américaine.

Avant de mettre en avant son cannabis, le gouvernement libanais, frileux, a tenté à plusieurs reprises de détruire ou de remplacer ces cultures, en vain.  S’en est suivi un bras de fer entre producteurs et appareil politique. L'Etat semble avoir perdu à nouveau toute velléité de contrôle sur cette production à partir de 2011, date du début du conflit syrien. La guerre dans le pays voisin a plongé le Liban dans un marasme économique : près de 2 millions de Syriens y ont trouvé refuge, soit l'équivalent d'un tiers de la population libanaise (hors diaspora). Le chômage a drastiquement augmenté, et face aux difficultés financières, certains cultivateurs de cannabis de la Bekaa ont intensifié leur production.

L’idée de légaliser la culture du cannabis a déjà été évoquée ces dernières années par divers politiciens, plus ou moins timidement.

"Il est temps de permettre la culture du haschish et la révocation des mandats d'arrêt contre ceux qui sont recherchés dans ce domaine
Walid Joumblatt, chef du parti socialiste progressiste, décembre 2014  

Barons de la drogue sous mandats d'arrêts, quelles suites judiciaires?
Les profils des cultivateurs de cannabis au Liban sont divers : la plupart sont des paysans dans le besoin, qui ne peuvent survivre avec l'agriculture traditionnelle. Mais certains sont de véritables "barons de la drogue", officiellement recherchés par les forces de l'ordre libanaises, mais rarement inquiétés. Certains témoignent même à visage découvert de leur activité, sur des plateaux télé ou dans des reportages. Certains observateurs s'inquiètent déjà : si la production de cannabis à des fins thérapeutiques était autorisée, est-ce que les poursuites à leur encontre s'arrêteraient? 
Dans l'immédiat, le gouvernement semble vouloir faire preuve de fermeté. Sans indiquer s'il y a un lien avec l'annonce récente du chef de la Chambre des députés, l'armée libanaise a effectué un raid d'envergure dans la Bekaa lundi 23 juillet. Huit personnes ont été tuées, dont Ali Zeid Ismaïl, surnommé "l'Escobar libanais".

Un vaste plan de relance économique du pays 

Pour sortir le Liban de la crise économique dans laquelle l'ont plongé deux ans et demi sans président de la République et sept ans de conflit syrien, la piste de la légalisation de la production du cannabis thérapeutique est étudiée sérieusement pour la première fois. Elle a été examinée par le cabinet McKinsey, chargé par le gouvernement libanais d'un projet de suggestions pour une réforme économique du pays. Le cabinet a étudié la faisabilité du projet, mais sans révéler publiquement quelle forme concrète il pourrait prendre. Le gouvernement achèterait-il la matière première directement aux producteurs? Mettrait-il en place une industrie gouvernementale? 

De nombreux opposants au projet critiquent d'ores et déjà sa faisabilité. “Cette annonce est un signe patent de l’échec de la classe politique libanaise” nous confie un économiste d’une organisation internationale, basé à Beyrouth. “Si l’on en fait un usage médicinal, la production sera limitée, il faudra distribuer des quotas. Plus vous êtes proches du caïd local, plus vous aurez de chances d’obtenir un permis. La même chose se passe en ce moment autour de la régie du tabac. Il y a des combats pour que tel village, telle communauté, tel groupe politique, obtienne ces quotas.”​ 

Ce point précis a retenu l'attention des médias, mais 149 autres propositions ont été faites par les consultants de McKinsey pour relancer l'économie. Parmi elles : le développement de l'agriculture ou la relance du tourisme.

 Certains pans du rapport ont été dévoilés dans la presse, mais il reste privé jusqu'à la nomination d'un nouveau gouvernement. Il va donc falloir patienter pour en savoir plus : avant de trouver un consensus sur la question du cannabis, il faudra d'abord se mettre d'accord sur un gouvernement. Un exercice, toujours compliqué dans ce pays multi-confessionnel. 
 

Dans le sud de la Méditerranée, un autre pays se place parmi les premiers producteurs de cannabis pour l'exportation : le Maroc. Quelles sont les similitudes avec le Liban? Les différences?

TV5Monde a posé 3 questions à Kenza Afsahi, sociologue économiste, Maître de Conférences à l'Université de Bordeaux et chercheuse au centre Émile Durkheim. Elle est spécialiste de la culture de cannabis et a notamment co-écrit un article comparatif Maroc/Liban.

A quand remontent les débuts de la production de cannabis au Liban et au Maroc? 

Depuis environ une cinquantaine d'années, le Maroc et le Liban font partie des principaux producteurs de haschich pour l'exportation. Mais cela fait douze siècles que le marché du cannabis se développe dans la région. Ce marché est influencé par les migrations, le commerce ou les différentes pratiques spirituelles. Cette expansion s'est également faite au gré des interférences étrangères, des interdictions ou de l'augmentation de la demande, il y a eu plusieurs étapes. 

Peut-on comparer la production de cannabis dans le Rif (au Maroc) et dans la Bekaa (au Liban)? 

Le Rif et la Bekaa ont des points communs : marginalisation économique ou isolement géographique. La production de haschich pour l'exportation s'est développée car il était trop compliqué de vivre avec les revenus provenant de l'agriculture traditionnelle. Mais les contextes socio-politiques restent différents dans ces deux zones. Le Maroc est un pays stable, sans guerres et avec une autorité étatique forte, malgré des troubles dans le Rif. La production de cannabis Liban se développe au contraire dans un contexte politique instable, et multi-confessionnel (des chrétiens, des chiites, des sunnites et des druzes). 

Quelle a été la réponse des autorités face à la production de cannabis dans les deux pays?

Le Liban et le Maroc n'ont pas eu la même politique publique face au cannabis. Le Maroc a toléré sa culture, et ce dès le XIXe siècle. Après l'indépendance, ces cultures ont perduré dans le Rif, les destructions de cultures se produisent surtout dans des zones où les cutures sont récentes. Au Liban, la répression contre le cannabis est plus forte en temps de paix. En temps de guerre, les zones de culture ont souvent été inaccessibles et en dehors de tout contrôle des autorités. 

Pour en savoir plus : L'article (en anglais) de Kenza Afsahi et Salem Darwich "Hashish in Morocco and Lebanon: A comparative study" (Haschih au Maroc et au Liban : étude comparative)