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Liban : à qui profite cette crise sans précédent ?

Des partisans d'un groupe chiite allié au Hezbollah aident un camarade blessé lors d'affrontements armés qui ont éclaté au cours d'une manifestation dans la banlieue sud de Beyrouth à Dahiyeh, au Liban, le jeudi 14 octobre 2021.
Des partisans d'un groupe chiite allié au Hezbollah aident un camarade blessé lors d'affrontements armés qui ont éclaté au cours d'une manifestation dans la banlieue sud de Beyrouth à Dahiyeh, au Liban, le jeudi 14 octobre 2021.
(AP Photo/Hassan Ammar)

Sept personnes ont été tuées alors que se déroulait une manifestation ce 14 octobre contre le juge en charge de l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth. Le Liban est plongé dans  une crise économique, sociale et politique terrible. Comment cette situation peut-elle évoluer ? Entretien avec le politiste spécialiste du Liban, Joseph Daher.

 

TV5MONDE : Comment en est-on arrivé aux événements dramatiques de ce jeudi 14 octobre, avec au moins six morts et plus de trente blessés ?

Joseph Daher est enseignant à la Faculté des sciences sociales et politiques à l’université de Lausanne, politiste spécialiste du Liban et de la Syrie.
Joseph Daher est enseignant à la Faculté des sciences sociales et politiques à l’université de Lausanne, politiste spécialiste du Liban et de la Syrie.

Joseph Daher, politiste et enseignant à l'université de Lausanne : C'est une pression du Hezbollah et de ses alliés, notamment le parti Amal, le parti du président du Parlement, Nabih Berri. Cette pression s'exerce contre le juge Tareq Bitar, qui enquête sur l'explosion du port de Beyrouth. C'est une pression qui est en réalité celle de l'ensemble de l'élite libanaise et qui ne cesse d'augmenter.

Ce juge est en fonction depuis 6 mois, il remplace un autre juge qui avait été démis de ses fonctions sur des prétextes de conflit d'intérêt. Mais il y a déjà eu trois tentatives de démettre ce nouveau juge de ses fonctions, entre autres par des ministres qui l'ont convoqué.

Même si le Hezbollah est le plus violent à l'égard du juge (…) c'est toute l'élite politique libanaise qui pourrait être mise en cause à l'issue de cette enquête.

C'est dans ce contexte que le Hezbollah a accentué ses accusations ces dernières semaines, en reprochant au juge Bitar de politiser l'affaire, en accusant plusieurs ministres de partis alliés, ou en affirmant que son enquête était instrumentalisée par les Américains.

TV5MONDE : Les responsabilités de cette escalade qui a mené à ces morts peuvent-elles être imputées à certains acteur en particulier ?

Joseph Daher : Il faut bien comprendre que même si le Hezbollah est le plus violent à l'égard du juge et que c'est ce parti qui a appelé à la manifestation du 14 octobre, avec le parti Amal, c'est toute l'élite politique libanaise qui pourrait être mise en cause à l'issue de cette enquête. Le port est géré par quatre forces politiques principales : le parti du président de la République, Michel Ahoun, Courant patriotique libre, le Amal, le Hezbollah  et le Courant du futur, fondé par l'ancien Premier ministre libanais Rafiq Hariri.

Il n'y avait pas beaucoup de monde, ce qui signifie que c'était avant tout un coup de pression de la part du Hezbollah. Mais ces manifestants étaient prêts à des possibles échauffourées.

C'est donc toute l'élite politique libanaise qui gère le port. Si le juge poursuit son enquête, il va révéler tout une série de malversation et gestion clientéliste, tout en gardant à l'esprit que la corruption et la contrebande sont très présentes dans ce port. Mais la principale question qui se pose aujourd'hui est celle de l'attitude du Hezbollah. Pourquoi est-il si agressif, a-t-il quelque chose à cacher ?

TV5MONDE : Comment autant de morts ont-ils été possibles ?

Joseph Daher : Lors de cette manifestation du 14 octobre, il n'y avait que quelques centaines de personnes présentes. Ce sont principalement des supporters de Amal et du Hezbollah qui y ont été envoyés, ainsi que des avocats de ces partis qui répétaient leur propagande. Donc il n'y avait pas beaucoup de monde, ce qui signifie que c'était avant tout un coup de pression de la part du Hezbollah et son allié Amal. Mais ces manifestants étaient prêts à des possibles échauffourées. D'ailleurs, après les premiers tirs sur les manifestants, il y avait plusieurs centaines de personnes armées du Hezbollah principalement et d’Amal, qui marchaient au milieu de Beyrouth pour se rendre sur les lieux de la manifestation.

On pense que ce sont des membres des Forces libanaises ou de leurs sympathisants qui ont ouvert le feu, mais on ne peut pas le prouver.

Donc, les choses ont dégénéré, avec des images de combat de rue qui rappelaient les années de guerre civile. Il semble que les premiers tirs provenaient de francs-tireurs postés sur des toits, quand les manifestants sont entrés dans le quartier chrétien de Aïn el-Remmané. En plus de deux civils, ce sont deux membres du Hezbollah et trois membres du Amal qui sont morts des tirs sur les manifestants parmi les manifestants. Des forts soupçons sont dirigés vers des membres des Forces libanaises (Ancienne milice chrétienne armée pendant la guerre civile au Liban, transformée ensuite en parti politique, ndlr) ou de leurs sympathisants qui auraient ouvert le feu, mais on ne peut pas le prouver.

TV5MONDE : Le spectre de la guerre civile est dans tous les esprits, qu'en pensez-vous ?

Joseph Daher : Je pense qu'aucun parti politique ne veut développer une guerre civile totale. Mais ceux qui veulent obtenir des gains politiques à travers une montée des tensions confessionnelles et des violences ne devraient pas être étonnés que ce genre d'évènement survienne, comme c'était le cas hier. Le Hezbollah maintient sa propagande violente contre ses ennemis, dont fait partie le juge Bitar.

De leur côté, les Forces libanaises vont continuer à monter crescendo dans leur propagande politique, en disant qu'ils sont les seuls à véritablement défendre les chrétiens contre les armes illégales du Hezbollah et je pense qu'ils vont gagner des points pour les prochaines élections législatives, au printemps. A priori le parti du président, le Courant patriotique libre, allié avec le Hezbollah, va perdre des sièges.

Cette crise économique et sociale est utilisée par les partis politiques pour essayer de se reconsolider.

Donc, le but pour ces forces politiques c'est de se relégitimer lors des prochaines élections législatives en mars 2022, tant en externe qu'en interne face au mouvement populaire débuté en octobre 2019 qui a été très fort initialement, et qui est désormais très affaibli à cause du Covid, de la crise économique et le manque de construction d’une alternative politique et des divisions internes. Au Liban, le taux de pauvreté est monté à 75% aujourd'hui, le triple d'il y a 3 ans. Beaucoup de gens ont quitté le pays, notamment les diplômés et ceux qui en avaient les moyens. Cette crise économique et sociale est utilisée par les partis politiques pour essayer de se reconsolider.

Ces partis — qui dans leurs propagandes demandent tous un renforcement de l'Etat — offrent de l'assistance sociale, des services sociaux aux gens pour renforcer leurs réseaux clientélistes et recréer leurs bases électorales populaires. Le Hezbollah a l’organisation la plus importante à ce niveau là, y compris en important du pétrole de l'Iran vers le Liban. Ce qui montre que ça ne se fait pas à travers l'État.

Il y aura donc des élections, superficiellement démocratiques puisqu'elles perpétuent un système confessionnel déjà en place, avec des gens qui vont aller voter. Mais dans une situation de crise économique, ce sera encore plus facile d'acheter des voix, sans oublier les possibles intimidations et menaces des partis dominants.

TV5MONDE : Le Liban peut-il sortir de cette crise à terme et comment ?

Joseph Daher : C'est une situation très difficile. Cela fait suite à la Syrie, l'Irak, mais aussi la Palestine qui est dans une situation différente mais catastrophique, de la même manière. Dans tous ces pays il y a des taux de pauvreté entre 40 et 90% et le Liban est à 75% désormais. Des pans entiers de la population de ces pays vivent grâce à l'envoi de fonds de leurs diasporas. Mais il n'est pas anodin que le nouveau premier ministre libanais se soit rendu en France pour sa première visite à l'étranger.

La France est le pays le plus impliqué avec l'Iran au Liban, actuellement. Et ce nouveau gouvernement au Liban est le résultat d'un accord tacite entre la France et l'Iran. Cette visite en France a pour but d'obtenir de l'aide économique par des prêts — ceux du programme du CEDRE de 2018 — en échange de différentes formes de privatisations et de mesures d'austérité.

La manière dont l'élite libanaise veut sortir de cette crise est connue, c'est celle des prêts du FMI en échange de plans d'austérité, de privatisations pour sauver le pouvoir des banques.

Les subventions sur les produits pétroliers ont quasiment toutes disparu au Liban et aujourd'hui il y a des augmentations de 600 à plus de 800% sur ces produits, tandis qu'il n'y a aucune augmentation de salaire. Un enseignant du service public touche environ entre 60 et 230 dollars — en fonction de son statut, diplôme et années d’expériences — alors qu'il en touchait entre 700 et 2000 il y a deux ans et qu'il était déjà impossible de vivre avec cette somme. Donc, la manière dont l'élite libanaise veut sortir de cette crise est connue, c'est celle des prêts du FMI en échange de plans d'austérité, de privatisations, pour sauver le pouvoir des banques.

Il y aura certainement des explosions populaires contre ça, et les divers groupes d’oppositions pourront tenter de de s'en servir, mais le plus urgent est de construire une alternative politique, inclusive et sociale aux partis en place qui font tout pour maintenir leur pouvoir politique et économique. Il est discuté par exemple de mettre en place des cartes d'approvisionnement intelligentes qui seront données à 500 000 personnes, les plus démunies, avec en moyenne 93 dollars crédités dessus. Mais les partis politiques essayent déjà de faire que ceux qui bénéficieront de cette mesure soient ceux de leur base électorale populaire. Rien de tout ça ne permet malheureusement d'envisager un changement positif à terme au Liban.