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Libye : l'ombre américaine du maréchal Haftar

(c) AP Photo/Francois Mori

Il est présenté comme l’ "Homme fort de l’Est libyen". Soutenu par une partie des grands acteurs internationaux notamment la France, l’Egypte et les Emirats arabes unis. Pourtant Haftar passe surtout pour être un pion américain sur l’échiquier libyen. Mais cette image est-elle méritée ? 
 

Il y a bien une relation forte entre le maréchal Haftar et les Etats-Unis. Il faut remonter à la fin de la Guerre froide. Ancien compagnon d’armes de Kadhafi, il est abandonné par celui-ci après une lourde défaite en 1987 contre les troupes du président tchadien Hissène Habré. La CIA voit alors en ce colonel humilié un atout qui pourrait mener la fronde anti-Kadhafi.

Mais la disparition du bloc soviétique et la fin de la brouille entre le colonel Kadhafi et le Tchad du nouveau président de l’époque, Idriss Déby, pousse Khalifa Haftar en exil aux Etats-Unis. 20 ans de sa vie passés en Virginie, à quelques minutes de voiture de Langley, siège de la CIA. 

A son retour en Libye en 2011, Khalifa Haftar prend part à l’insurrection contre Kadhafi, comme une envie de revanche certainement, mais avec sa double nationalité américaine, il traîne une réputation de Yankee et ne parvient pas à s’imposer à la tête de l’armée.

En 2014, le pays est divisé entre une multitude de milices et de jihadistes, plus incontrôlables les uns que les autres. Haftar fait alors son retour sur le devant de la scène. Après avoir rallié à lui une partie des officiers, il fédère quelques groupes miliciens, des tribus principalement venues de l'Est libyen, et une partie de l’armée : la LNA, l'Armée nationale libyenne, est lancée, l’Opération dignité aussi. Le maréchal part de Tobrouk, pour lutter contre les milices islamistes de Benghazi. Son combat contre les groupes terroristes jihadistes lui attire les faveurs des Emirats arabes unis, de l'Arabie saoudite et de l'Egypte, entre autres.

Mais la montée en puissance de celui qui est devenu "l’homme fort de l’Est", n’est pas forcément du goût de ses amis américains, qui avaient d’autres projets. « La politique centrale de Washington, c’est le GNA, le gouvernement d'union national, à Tripoli. Un gouvernement que les Etats-Unis ont largement participé à mettre en place en 2015 avec les Britanniques et les Italiens », nous explique Jalel Harchaoui, chercheur à l’Institut Clingendael de La Haye, « même s’ils apprécient Haftar, les Américains ne le prennent pas forcément en compte dans leur politique officielle, celle menée par le Département d’Etat et le Pentagone (le ministère de la Défense américain, ndlr). La Libye ne représente pas un intérêt vital pour les Américains, ils n’ont pas envie de glisser dans une guerre entre factions libyennes, juste parce qu’ils s’entendent bien avec quelqu’un. »

Les appels du pied du maréchal Haftar

Le gouvernement de Tripoli, bien plus docile que le brutal maréchal (voir encadré) reste une priorité pour les Américains, même depuis l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche en 2017. Si ce dernier n’est pas vraiment intéressé par la Libye, sa passivité l’a poussé à laisser se poursuivre la politique d’Obama, c’est-à-dire le soutien au GNA que Washington, avec l'appui de l'ONU, a aidé à s'installer à Tripoli en 2015, pour stabiliser le pays et s'offrir un interlocuteur viable.

Mais en 2018, la politique imprévisible de Trump change. Il annonce bruyamment le retrait des troupes américaines des théâtres d’opérations, laissant le champ libre en Libye pour d’autres acteurs internationaux, « la France et les Emirats arabes unis pensent détenir la solution avec Haftar, alors les Américains les ont laissés faire pour s’en laver les mains », explique Jalel Harchaoui.

Et la solution semble payante, en tout cas du point de vue de Washington. Haftar parvient à reconquérir Benghazi puis Sebha et Derna l’été dernier. Il s’est aussi lancé dans la reconquête du sud du pays avec succès et il lorgne désormais sur la moitié occidentale de la Libye, territoire sous autorité du GNA jusqu’à présent. 
La stratégie de l’homme fort de l’Est libyen est claire : se présenter comme la seule alternative capable de garantir la stabilité dans un pays divisé depuis la chute du dictateur Kadhafi. 

Pour les Américains en tout cas « c’est un risque de partition qui diminue, ce qu’ils craignent le plus, et ça les conforte dans l’acceptation passive d’Haftar et dans la sous-traitance aux Etats qui se passionnent pour le dossier libyen » explique le chercheur spécialiste de la Libye.

D’ailleurs, pour se montrer un peu plus à son avantage auprès de ses « amis » Américains, le maréchal n’a pas hésité à débourser près de 120 000 $ pour embaucher des lobbyistes de Washington. Khalifa Haftar cherche à travailler son image de potentiel dirigeant de la Libye plutôt que de cruel seigneur de guerre.

En cherchant à mettre la main sur Tripoli et sa région, cœur politique historique du pays, le maréchal libyen met désormais les acteurs internationaux face à leurs contradictions : leur soutien à un gouvernement faible pour lequel pourtant ils se sont battus ou la solution de facilité offerte avec un homme fort, le maréchal Haftar, à la tête d’un territoire qui serait alors unifié sous sa botte. 

Quel rôle joue la CIA ?

Si Washington garde ses distances, Langley semble prendre la main sur le dossier libyen. Début 2018, peu de temps après la reprise de Benghazi, Haftar trouve un accord avec la CIA et autorise l’installation d’une petite présence permanente dans Benghazi, tout comme une poignée de Forces spéciales américaines, qui s’installeront sur une base aérienne non loin de là.

 « Qu’est-ce que cela veut dire ? Si c’est la CIA qui s’occupe de plus en plus de la Libye, et non plus le Département d’Etat ou le Département de la Défense, c’est que le dossier libyen va être traité dans l’ombre car il n’est plus digne d’être officiel et donc d’être explicité, ce n’est plus une préoccupation centrale » nous explique Jalel Harchaoui.

Preuve de cette reprise en main du dossier libyen par Langley, en septembre 2018, l’agence de renseignement américaine a été autorisée par le président Trump à déployer des drones au Niger pour opérer des frappes en Libye, c'est ce que révèle le New York Times, citant des responsables nigériens et américains.

Une opacité qui laisse une marge de manœuvre aux Etats-Unis. En cas de revers dans la marche triomphale du maréchal, on risque d’assister à un retour de la présence américaine sur le théatre libyen de manière bien plus pro-active «  car ils veulent maintenir les sanctions contre l’Iran et ont besoin du pétrole libyen à cause de ces sanctions », décrypte le spécialiste, « si l’aventure tourne mal, ils risquent de revenir sur le dossier car la production de pétrole doit être maintenue. Mais si Haftar continue, avec sa brutalité, tout en maintenant la production de pétrole, les États-Unis maintiendront leur tolérance » conclut-il.

Maintenant que le maréchal Haftar est aux portes de Tripoli, nul doute qu'il usera de tous les moyens pour faire pression sur Washington, plaçant les Américains face à l'ambiguïté de leur politique libyenne. 
 
Un personnage aux méthodes brutales

Le maréchal Haftar n’est pas un tendre et certaines méthodes posent problèmes à ses alliés internationaux, surtout quand la justice s'en mêle.

Exactions contre des civils, frappes aériennes indiscriminées, enrôlement d’enfants dans les milices, maltraitance, détention arbitraires et tortures, exécutions sommaires, la liste est longue et la méthode du maréchal est brutale. « Les dirigeants de l'Armée nationale libyenne (LNA) devraient d’urgence répondre à ces allégations extrêmement inquiétantes, en enquêtant sur leurs auteurs présumés, y compris au niveau des hauts commandants militaires susceptibles de porter une responsabilité individuelle à cet égard », avait déclaré un porte-parole de Human Rights Watch.

Une première plainte a été déposée fin avril 2018 en France, à l’occasion de la visite du maréchal, pour des faits de torture et des assassinats survenus en 2014, lorsqu’il a débuté sa reprise en main de l’Est libyen.

Quasiment en même temps, une deuxième plainte, rendue publique en mai 2018, a été déposée par un Libyen résident au Canada, pour des « actes de torture et de barbarie ».  Des exactions commises par les troupes de l’ANL entre 2016 et 2017, pendant le siège de Benghazi , une campagne qui « impliquait des bombardements aveugles, des meurtres et des enlèvements » contre les quartiers résidentiels d’Al-Laitti et Bu-Atni, puis, à partir de juillet, contre celui de Ganfouda, où de nombreux civils s’étaient réfugiés.

Malheureusement, ces exactions sont bien trop familières dans un pays tenu par de nombreuses forces peu structurées et des miliciens loin des standards de la guerre. 

Les ONG Human Rights Watch (HRW) et Amnesty International avaient dénoncé de graves violations des droits humains et des crimes de guerre de la part des deux camps. « De nombreux groupes armés et certaines forces alliées aux deux gouvernements qui se disputent la légitimité en Libye commettent des exactions généralisées à l'encontre de citoyens libyens et étrangers dans la plus totale impunité », a déclaré Human Rights Watch dans son rapport mondial 2018. En octobre, les cadavres de 36 hommes ont été découverts dans la ville d'al-Abyar, dans l'Est, apparemment exécutés sommairement par des groupes armés fidèles à la LNA.