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Ligue arabe : un Sommet à Alger sur fond de divisions

Ministres et délégués réunis à Alger ce samedi 29 octobre 2022 en préparation du Sommet de la Ligue arabe qui s'ouvre ce 1er novembre dans la capitale algérienne.
Ministres et délégués réunis à Alger ce samedi 29 octobre 2022 en préparation du Sommet de la Ligue arabe qui s'ouvre ce 1er novembre dans la capitale algérienne.
© AP Photo/Anis Belghoul

Les dirigeants arabes se réunissent en sommet ce mardi 1er novembre en Algérie. 31e Sommet de la Ligue arabe, mais le premier en trois ans. Une rencontre sur fond de divisions persistantes sur les conflits qui agitent la région, notamment la Syrie et la Libye, et le rapprochement entre certains Etats avec Israël.

La Ligue arabe, qui regroupe 22 pays, s'était réunie pour la dernière fois au sommet en mars 2019 à Tunis. La pandémie de Covid-19 est passée par là entre temps Mais, depuis, de nombreuses cartes ont été rebattues. Plusieurs membres de ce bloc, qui a historiquement placé le soutien à la cause palestinienne et la condamnation d'Israël en tête de son agenda, ont notamment opéré un rapprochement spectaculaire avec l'Etat hébreu.

Les Emirats arabes unis ont ainsi normalisé leurs relations avec Israël en 2020 dans le cadre d'une série d'accords, dits d'Abraham, négociés par Washington. Bahreïn, le Maroc et le Soudan leur ont emboîté le pas.

Ce rapprochement est d'autant plus significatif dans le contexte du sommet que son hôte algérien est un farouche soutien des Palestiniens. Alger a parrainé à la mi-octobre un accord de réconciliation entre factions palestiniennes rivales, même si les chances de le voir se concrétiser sur le terrain paraissent faibles. 

La Ligue arabe : une histoire mouvementée

En octobre 1944, le "Protocole d'Alexandrie"définit les contours de ce qui sera, sous l'impulsion de l'Egypte la future Ligue arabe. Elle naît formellement en mai 1945. Selon le site Données mondiales, l'idée était d'en faire un équivalent de l'OTAN (derrière les Américains) ou du Pacte de Varsovie (derrière l'Union soviétique). Les premiers États membres étaient les royaumes d'Égypte, d'Irak, d'Arabie saoudite et du Yémen, ainsi que le Liban, la Syrie et l'ancien émirat de Transjordanie (la future Jordanie). 
Cette union des pays arabes ne se fera pas sans embûches. La guerre entre deux Etats membres, l'Iran et l'Irak, au début des années 80 illustrera les divisions au sein de l'organisation.
La Ligue arabe compte aujourd'hui 22 Etats membres.

La coopération sécuritaire nouée par le voisin marocain avec Israël après la normalisation de leurs relations a exacerbé les tensions entre les deux frères ennemis du Maghreb, déjà vives en raison de profonds désaccords sur le Sahara occidental, ayant conduit à la rupture de leur relations diplomatiques en août 2021, à l'initiative d'Alger.

Si le conflit israélo-palestinien et la situation en Syrie, en Libye et au Yémen figurent bel et bien à l'ordre du jour du sommet, les dirigeants arabes et leurs collaborateurs devront se livrer à de véritables acrobaties diplomatiques dans la formulation des résolutions finales -- adoptées à l'unanimité -- pour éviter de froisser tel ou tel poids lourd de l'organisation.

"Haut risque"

"Le sommet devra adresser un message de soutien aux Palestiniens, leur garantissant qu'ils ne seront pas les sacrifiés des accords d'Abraham", a estimé Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève.

L'Algérie a placé ce sommet, le 31ème de l'organisation panarabe, sous le signe du "rassemblement" mais plusieurs pays, notamment du Golfe, n'y seront pas représentés par leur chefs d'Etat. 

Ainsi le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, dirigeant de facto du royaume, ne se rendra pas à Alger, officiellement en raison d'un problème d'oreille. Selon la presse arabe, les dirigeants des Emirats et de Bahrein seront également absents.

"Les Etats arabes ayant normalisé avec Israël ne sont pas enthousiasmés à l'idée d'un concert condamnant leur attitude. La volonté du président (algérien) Abdelmadjid Tebboune de placer la question palestinienne au centre des discussions d'Alger et ses déclarations précédentes ne les rassurent pas", souligne M. Abidi.

Quid du Maroc ?

Ce dimanche 30 octobre, à défaut d'être confirmée, la présence du roi du Maroc Mohamed VI n'était toujours pas démentie. Selon l'hebdomadaire Jeune Afrique, le souverain sera  bien présent, en compagnie de son fils. C'est la première visite en Algérie pour Mohamed VI depuis 2005, à l'occasion d'un autre sommet de la Ligue arabe. A l'époque, les relations entre Alger et Rabat n'était déjà pas très bonnes. Les frontières étaient déjà fermées. Mais depuis 2021, les relations diplomatiques sont totalement rompues. 
Fin septembre, un émissaire du président algérien Abdelmadjid Tebboune a remis une lettre d'invitation au roi du Maroc. En juillet dernier, Mohammed VI a, pour sa part, réitéré une main tendue à l'Algérie, en aspirant "à œuvrer avec la présidence algérienne pour que le Maroc et l’Algérie puissent travailler main dans la main à l’établissement de relations normales entre les deux pays".
Samedi 29 octobre, nouveau signe de dégel : le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita est arrivé à Alger pour préparer le sommet. C'est la première visite d'un officiel marocain en Algérie depuis que le robinet diplomatique a été coupé.

Concernant le conflit syrien, l'Algérie a cherché en coulisses à réintégrer Damas au sein de la Ligue arabe, dont le pays a été exclu fin 2011 au début de la révolte contre le régime de Bachar al-Assad, mais y a finalement renoncé, officiellement à la demande du régime syrien lui-même.

"Inviter la Syrie au sommet d'Alger dans la conjoncture actuelle comporte un haut risque. L'Algérie a réalisé les conséquences d'une telle présence sur la tenue de son sommet. De concert avec Damas, elle a renoncé à concrétiser son initiative", décrypte M. Abidi.

"Onde de choc"

Selon Pierre Boussel, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) en France, le retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe était pourtant un souhait de la Russie, alliée de Damas mais aussi d'Alger.

"Damas a dû se résoudre à l'évidence. La guerre civile se poursuivant, un retour victorieux du président Assad au sein de la Ligue était illusoire. Moscou avait pourtant misé sur ce scénario. Là encore, le pragmatisme l'a emporté. La Russie renonce à un passage en force qui aurait affecté ses relations avec des pays arabes déjà très échaudés par l'impact économique du conflit ukrainien", estime-il.

Le secrétaire général de la Ligue arabe, Ahmed Aboul Gheit a d'ailleurs appelé vendredi à l'élaboration, lors du sommet, d'une "vision arabe intégrée" pour relever les défis de la sécurité alimentaire dans la région.

"L'onde de choc de la guerre en Europe se propagera jusqu'à Alger : raréfaction de céréales, inflation galopante et inquiétudes quant aux nouvelles routes de l'énergie. La Ligue devra montrer qu'elle est capable de cohésion et de solidarité inter-étatique, ce dont elle manque depuis le début de la crise", note M. Boussel.