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Loup Bureau, journaliste français détenu en Turquie : "J'étais comme une bête dans un zoo"

Loup Bureau à Paris, septembre 2019.
Loup Bureau à Paris, septembre 2019.
© Lea Mandana

Le journaliste français Loup Bureau publie ce mercredi 2 octobre "Chroniques d'un prisonnier : cinquante-deux jours dans une prison turque" aux éditions Équateurs. Le 26 juillet 2017, alors que ce reporter - collaborateur notamment de TV5MONDE,  souhaite se rendre en Syrie, il est arrêté en Turquie. Accusé de terrorisme, il passe près de deux mois dans les geôles turques. Entretien et publication d'extraits de son récit en avant-première.

Juillet 2017. Loup Bureau se trouve à Erbil, au Kurdistan irakien. Le journaliste indépendant de 27 ans souhaite alors se rendre en Syrie pour y couvrir l’offensive des forces kurdes des YPG qui veulent reprendre Raqqa, fief du groupe État Islamique.
 

Face aux difficultés pour obtenir un visa et traverser la frontière irako-syrienne, il tente de passer par la Turquie. Les autorités turques fouillent Loup Bureau, puis l'arrêtent, dans la ville de Silopi. En cause : une photo de 2013 que la police trouve sur son profil Facebook : on y voit Loup Bureau posant avec des combattants YPG qu'il avait interviewés (ndlr : aujourd'hui, la Turquie considère les YPG comme une organisation terroriste).

Loup Bureau passe six jours en garde à vue à Silopi, avant d’être brièvement relâché, puis de nouveau sommé de se rendre à un commissariat. Direction cette fois la prison de haute sécurité de Sirnak, dans le Sud-Est de la Turquie.

Lieux de détention de Loup Bureau
Lieux de détention de Loup Bureau
© TV5MONDE

TV5MONDE : « Je n’ai jamais considéré que mon histoire personnelle avait une quelconque importance », écrivez-vous. Or, c'est votre histoire que vous racontez dans « Chroniques d'un prisonnier : cinquante-deux jours dans une prison turque ».

Loup Bureau : J’ai commencé à écrire ce livre pour me souvenir de ce qui s’était passé. J’avais peur de tout oublier : ma détention, le procès, les propos de mon avocat turc Mesut. Il ne se passait aucun évènement notoire dans mes journées. J'en venais à perdre la notion du temps, et à ne plus me souvenir de ce qui s'était passé une semaine auparavant.

Par ailleurs, j’espérais qu’écrire en prison me ferait me sentir mieux, et voir ma situation avec un peu de recul. Au final, écrire a été très douloureux. Plus j’écrivais, plus j’avais l’impression d’être un prisonnier.

Écrire en prison a rendu mes propos plus bruts et plus authentiques.

Loup Bureau, journaliste

En revanche, quand je ne faisais rien, je me disais : « Ce qui m’arrive n’est pas possible, je ne vais pas commencer à agir comme un prisonnier parce que je vais être libéré ». J’étais capable de fixer un mur, sans bouger, pendant deux heures. Certains jours, j'étais très léthargique. Ce rythme rend fou.

Vos chroniques ont été écrites en prison. Une autre partie du livre a été rédigée en France. Comment s'est passée cette phase d'écriture pendant laquelle vous vous êtes replongé dans vos souvenirs ?

Cela a été très compliqué. Je me rends compte aussi que j'ai oublié beaucoup de choses. Aujourd'hui, si je devais réécrire mes chroniques, le style serait davantage littéraire.

Les dialogues écrits en prison ne sont pas romancés.  Ils relatent exactement ce qui s'est dit, au mot près. Ce témoignage brut n'a absolument pas été modifié. Écrire en prison a rendu mes propos plus bruts et plus authentiques.

L'arrivée en prison, extrait de "Chroniques d'un prisonnier : cinquante-deux jours dans une prison turque"

Puis le directeur me lance de nouveau quelque chose d’un ton sec. Le gardien me traduit en me montrant un grand drapeau turc sur le mur en face de moi : « À genoux ! » L’ordre est donné si promptement et avec une telle brutalité qu’au départ, j’ai l’impression de ne pas comprendre. Cela sort de nulle part. Il répète sur le même ton : « À genoux ! » Après un moment d’hésitation, je me lève lentement de ma chaise. Je me sens humilié mais je n’en suis plus à ça près. Et puis, je sais que je ne peux pas refuser. Cela ne jouerait pas en ma faveur alors que je viens juste d’arriver. Je m’approche du grand drapeau rouge vif.

Des souvenirs de mon premier voyage en Turquie défilent dans ma tête. Je me rappelle cette vieille auberge de jeunesse du quartier historique de Sultanahmet à Istanbul, où j’ai atterri pour mon premier voyage à l’âge de dix-huit ans. Des heures passées à observer les pêcheurs sur le Bosphore au coucher du soleil, des paysages si particuliers de Göreme en pleine Cappadoce, de ce village sur la mer Noire où une famille turque nous avait gentiment accueillis et logés avec une amie. Qu’est-il arrivé à ce pays que j’aime tant ? La Turquie pour moi, c’est presque l’Europe, un modèle dans la région, un mélange unique d’Occident et d’Orient comme on en trouve dans aucun autre endroit. Comment a-t-on pu en arriver là ? Je n’arrive pas à me faire à l’idée que c’est le même pays que j’ai visité tant de fois. Comment une partie de la société a-t-elle pu tomber dans un nationalisme si féroce, dans une xénophobie si malsaine ?

Et comment eux, les gardiens, peuvent-ils en arriver à se réjouir de voir un jeune Européen s’agenouiller devant le drapeau turc ? Une phrase inscrite dans la Constitution du pays me revient spontanément à l’esprit : « L’État turc, son territoire et sa nation sont unis et indivisibles. » Devant ce drapeau, j’ai un court moment d’égarement. Je m’imagine dans une scène d’adoubement. J’ai l’impression de jouer dans la série Games of Thrones. Retour au Moyen Âge. Tout ceci est grotesque... Et puis la honte me submerge. Elle m’envahit soudainement. Je me vois comme à la troisième personne. Tous les regards sont sur moi. Je pense à Recep Tayyip Erdogan. Je me dis qu’un jour ou l’autre, il devra payer pour toute cette folie.

Avez-vous pensé à porter plainte suite aux mauvais traitements que vous décrivez pendant votre détention ?

Pendant ma détention, je n'y pensais pas. Je voulais juste m’en sortir, physiquement, psychologiquement, et tenir bon. Je me disais : « Il n’y a rien que tu puisses faire ».

"Chroniques d'un prisonnier : cinquante-deux jours dans une prison turque", de Loup Bureau. Éditions des Équateurs, 166 pages, 17 €.
"Chroniques d'un prisonnier : cinquante-deux jours dans une prison turque", de Loup Bureau. Éditions des Équateurs, 166 pages, 17 €.
© Éditions des Équateurs

Ensuite, j’avais bien conscience d’être dans un pays où les droits fondamentaux de beaucoup de personnes ne sont pas respectés. L’État turc cible pêle-mêle journalistes, universitaires, médecins depuis le début de la purge (ndlr : après la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016). Mon cas me paraissait encore plus grave car je suis un citoyen étranger. Je ne le dis pas de manière arrogante.

La Turquie est un pays avec lequel la France a des relations fortes. C'est un pays qui a fait les premiers pas pour entrer dans l’Union européenne. C’est en cela que le traitement qui m’a été réservé m’a choqué.

Quant à porter plainte maintenant, il faut d’abord que mon procès se termine. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles mon procès traîne. C’est peut-être aussi un aveu de faiblesse de la Turquie pour ne pas admettre que j’ai été incarcéré sur des bases inexistantes. Officiellement, je suis toujours considéré comme une « menace à la sécurité nationale » en Turquie.

Où en est le procès de Loup Bureau en Turquie ?

Le procès de Loup Bureau pour « participation à un groupe terroriste » est toujours en cours. Selon les informations de ses avocats en France, le tribunal de Sirnak a rendu en 2018 une décision d’acquittement. Le procureur a fait appel, l’affaire a été renvoyée devant la Cour de Gaziantep. La Cour de Sirnak a aussi décidé la restitution de certains objets saisis par la police.

De l'aveu de Loup Bureau, sa situation juridique est « très floue ». L'intéressé n'a pas accès aux pièces de son dossier.

En écrivant vos chroniques en prison, vous vous êtes exposé aux gardiens qui pouvaient à tout moment s'emparer de vos notes. Vous êtes-vous autocensuré ?

Je me suis autocensuré, surtout dans le ton. Je ne voulais pas me laisser aller aux insultes. Je me suis plus focalisé sur l'aspect psychologique et personnel de ma détention. Des épisodes de haine et de désespoir s'entrecroisaient dans ma tête.

J'aimerais qu'il soit écrit noir sur blanc que les autorités turques se sont trompées, et être acquitté.

Loup Bureau, journaliste

Dans mes reportages, je ne parlais pas du PKK (ndlr : le Parti des Travailleurs du Kurdistan, considéré comme une organisation terroriste par la Turquie, le Canada et l'Union Européenne). Je n'ai jamais expliqué en quoi la communauté kurde pouvait être opprimée par la politique du gouvernement turc. Et donc je ressentais de l'injustice. Je n'étais personne pour le gouvernement turc, si ce n'est un journaliste français. Ma situation était absurde.

Vous écrivez : « Aussi sensible que je sois à la cause kurde, ce n'est pas mon combat ».

Oui, c'est sincère. Je garde toujours une distance dans mes reportages. Je voulais montrer [aux gardiens] que ce n'était pas mon combat et que je ne suis pas un « activiste ».

Vous n'hésitez pas à écrire que les surveillants de la prison sont « une bande de tarés ».

Je pense que j'avais le droit de l'écrire. C'est gentillet « bande de tarés » en comparaison avec le traitement que les gardiens me réservaient ; ils me traitaient de « terroriste » à longueur de journée, venaient voir à quoi je ressemblais. J'étais comme une bête dans un zoo.

Il est vrai que les gardiens ont souvent pris mes feuilles. Ils les agitaient devant moi. Mais ils ne pouvaient pas les lire car ils ne parlaient pas français, et ne les ont pas fait traduire.

Recep Tayyip Erdogan, extrait de "Chroniques d'un prisonnier : cinquante-deux jours dans une prison turque"

C’est une véritable bête de scène. Depuis mon arrivée en prison, je l’ai vu presque tous les jours à la télévision, en direct et dans des villes différentes. C’est fascinant. Mais aussi très effrayant. J’ai toujours la peur, un peu irrationnelle, qu’il prononce mon nom durant un discours. Après tout, les autorités turques me considèrent comme un combattant YPG étranger. Il y a eu des soi-disant « reportages » censés prouver ma culpabilité. Pour peu que mon cas fasse quelques remous diplomatiques, je vais me mettre à dos une partie de la population turque.

Je me suis rendu compte que si Erdogan me faisait si peur, c’est parce qu’au fond, je le considère indirectement comme mon geôlier. Ce ne sont pas les gardiens de la prison mais Erdogan qui tire les ficelles. C’est lui qui décide si je vais rester dans cette cellule pour les prochaines années, ou si j’en sortirai demain. C’est comme s’il avait un droit de vie ou de mort sur ma personne. J’en suis presque arrivé à le considérer comme un être biologiquement supérieur. Erdogan a la clé et je suis dans sa cage. Nous sommes tous les deux des êtres humains, mais c’est lui qui va décider si je vais pouvoir poursuivre librement ma vie. J’imagine que c’est sans doute ça qu’on appelle le pouvoir.

Que demandez-vous aujourd'hui au gouvernement turc ?

J'aimerais retourner en Turquie, un pays dans lequel j'ai travaillé et voyagé. J'y ai des attaches. Mais j'aimerais surtout que les choses soient mises au clair. J'aimerais qu'il soit écrit noir sur blanc que les autorités turques se sont trompées, et être acquitté. Point final.


Avez-vous eu le sentiment d'être une « monnaie d'échange » entre la Turquie et la France ?

Je considère avoir été emprisonné pour deux raisons. La première : les Turcs ont cherché à obtenir quelque chose de la France. Quoi ? Je ne sais pas. La deuxième : le but était de faire peur aux journalistes étrangers et leur faire comprendre que s'ils vont dans certaines régions, ils iront en prison.

La liberté de la presse en Turquie

Aujourd'hui, aucun journaliste étranger n'est en prison en Turquie, à la différence des locaux. Reporters Sans Frontières considère que « la Turquie est la plus grande prison du monde pour les professionnels des médias », et place le pays à la 157e place de son classement de la liberté de la presse en 2019.

Qu'attendez-vous de votre livre ?

Les gens savent ce qui se passe là-bas, des reportages ont été réalisés sur les dérives autoritaires en Turquie.

Au-delà de mon cas personnel, j'aimerais que mon livre montre le traitement réservé aux pigistes (ndlr : journalistes indépendants). Je me fais emprisonner parce que je suis pigiste. Si j'avais été reporter avec une hiérarchie pour me défendre, je n'en serais pas arrivé là.

Les pigistes n'ont pas la même sécurité sur le terrain que les journalistes embauchés dans des rédactions. Ce n'est pas normal, et c'est dommage. Or, qui fait l'actualité internationale ? Les pigistes. Qui suit pendant des mois les grandes batailles, comme celle de Mossoul ? Des pigistes, jeunes, qui acceptent des risques, et une situation financière compliquée.

Redoutez-vous les réactions à la sortie de votre livre ?

Il y en aura sûrement. Après ma libération, j'ai été victime de cyberharcèlement sur Twitter et Facebook. Je recevais des messages haineux et même des menaces de mort me disant qu'on allait tuer ma famille. Des citoyens français d'origine turque, qui soutiennent fermement Erdogan, me harcelaient.

Après quelques mois, cela s'arrêtait. Mais dès que j'écrivais un tweet sur la Turquie, cela recommençait. Ces personnes sont françaises et me considèrent comme un terroriste.

Les cartes postales, extrait de "Chroniques d'un prisonnier : cinquante-deux jours dans une prison turque"

Constatant qu’une bonne partie de l’après-midi vient de s’écouler, et que j’ai déjà largement entamé mon tas de cartes postales, je me force à arrêter ma lecture. Je veux en garder en cas de coups durs durant les prochains jours, semaines, ou mois à venir. J’ai une idée que je trouve sur le moment particulièrement brillante. Je décide de les disperser un peu partout dans ma cellule pour montrer aux gardiens qui vont arriver pour l’inspection de fin de journée combien les gens me soutiennent, combien mon pays, mes amis, ma famille, sont derrière moi.

Je me mets aussitôt à la tâche, déposant des cartes sur l’évier, ma table, et même par terre. Rapidement, ma pièce se décore de centaines de cartes postales. Quelques minutes plus tard, à la sonnerie générale, je me poste près de l’entrée, pas peu fier de mon coup. J’entends les gardiens inspecter les cellules d’à côté, puis leurs bruits de pas dans le couloir. La porte de ma cellule s’ouvre brusquement. Six ou sept d’entre eux s’engouffrent à l’intérieur. J’en reconnais trois : le gardien bossu, le gardien débile, et le gardien simplet. Les autres, je les ai déjà aperçus mais je ne les connais pas. Ils semblent très excités, je ne comprends pas pourquoi.

En arrivant dans ma cellule, certains se figent, incrédules. Posté au garde-à-vous, je ne bouge pas. Je me retiens de sourire en pensant : « Regardez, regardez bien, toutes ces personnes qui m’ont écrit. » Le gardien bossu n’a que quelques pas à faire pour arriver jusqu’à moi. Il se met à me crier dessus en turc. La gifle part avant que j’ai le temps de m’en apercevoir. Elle me fait mal. Je titube, porte la main à ma joue. Il m’attrape par le cou et me plaque contre le mur. Je résiste et tente de casser sa prise avec mon bras libre. Mais il me serre bien trop fort et doit bien faire une tête de plus que moi. Il est en train de m’étouffer.

À voir : l'interview de Loup Bureau sur le plateau de TV5MONDE vendredi 4 octobre
 
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