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Lutte conte le coronavirus : "Nous avons eu une guerre des masques et maintenant nous nous trouvons dans une guerre des vaccins"

Un laborantin du Centre national d'epidémiologie et de microbiologie de Moscou travaille sur le vaccin russe contre le coronavirus, ce 6 août.
Un laborantin du Centre national d'epidémiologie et de microbiologie de Moscou travaille sur le vaccin russe contre le coronavirus, ce 6 août.
Alexander Zemlianichenko/ AP

La Russie a affirmé ce 10 août avoir développé le "premier" vaccin contre le coronavirus. C'est le président lui-même, Vladimir Poutine, qui l'a annoncé lors d'une vidéo-conférence. Le gouvernement américain  lui en est à au moins 10,9 milliards de dollars (9,3 milliards d'euros) dépensés dans le développement et la production de vaccins. La Chine et les états européens développent également de leur côté des vaccins. Dans cette course aux vaccins, selon Bertrand Badie spécialiste des relations internationales, nous assistons de la part des grandes puissances à une renationalisation des enjeux de santé publique. Entretien.

 TV5MONDE : Le président russe Vladimir Poutine a annoncé ce 10 août que son pays avait réussi à développer le premier vaccin « efficace » contre  le coronavirus. Que pensez-vous de cette annonce, faite par un chef d'Etat, qui laisse très sceptique l’Organisation mondiale de la santé  ?

Bertrand Badie :  Cette annonce a été faite par un acteur politique et non par un scientifique. Nous assistons ainsi à une renationalisation des questions de Santé publique. Nous avons eu une guerre des masques et maintenant nous nous trouvons dans une guerre des vaccins. Nous sommes dans des logiques d’égoïsmes nationaux. On le voit très bien également avec ces précommandes de vaccins sans aucune concertation. Les questions de santé publique depuis le XIXème siècle ont toujours été du ressort de la souveraineté nationale mais l'heure était à la coopération avant la crise du coronavirus. La santé publique est aujourd'hui la quintessence de la souveraineté nationale.

Voir aussi : la Russie annonce avoir trouvé le "premier" vaccin contre le coronavirus
 
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Quelles sont les conséquences de cette "renationalisation "des questions de santé publique  ? 

On refuse de partager des informations et on ne travaille pas dans le même sens pour essayer de trouver une solution globale à un problème global et on freine les chances de succès. Et les instruments multilatéraux qui nous permettraient d'aller dans ce sens sont fragilisés. L'Organisation mondiale de la Santé, qui pourrait coordonner les efforts de recherche, en fait les frais. Donald Trump a, en effet, retiré les Etats-Unis de l'organisation onusienne.
 

Y a-t-il l'idée chez ces acteurs qu'être le premier à présenter un vaccin efficace constituerait un avantage géopolitique ?

On ne sait pas encore si on réussira à obtenir un vaccin efficace. La mise sur le marché est un long parcours. Mais une chose est frappante. Les 5 états, les 5 puissances, qui siègent comme membres permanents au sein du Conseil de Sécurité de l'ONU -La France, le Royaume-Uni, la Chine, les Etats-Unis et la Russie-, ont été fortement touchés par l'épidémie. Beaucoup de pays du Sud, eux, notamment en Afrique, ont montré par contre une grande capacité de résilience.

Certaines de ces cinq puissances ont donc vu leur image sur la scène internationale fortement dégradée. L'enjeu est aussi un enjeu d'image. La puissance qui pourra mettre sur la marché un vaccin sera perçue comme étant un protecteur de l'humanité. Un puissance comme la Chine a été embarrassée de voir que la pandémie, selon toute vraisemblance, soit partie de son territoire. Le pouvoir chinois a donc décrété que le vaccin constituait "un bien public de l'humanité" pour redorer son image.

La Russie, de son côté, est une puissance déficitaire face aux Etats-Unis, la Chine et même l'Europe.  Et montrer que l'on peut mettre sur le marché un vaccin constitue pour Moscou une volonté de faire partie de ces grandes puissances.

On assiste donc à une course aux vaccins comme à la course aux étoiles pendant la Guerre froide ? 

C'est la même logique de concurence entre puissances mais l'enjeu est bien plus important car cette épidémie, contrairement à l'ambition d'envoyer un homme sur la Lune, est un problème qui touche l’humanité dans son ensemble. L'enjeu sanitaire est bien  plus important. Et ces acteurs internationaux franchissent les feux rouges. Ils refusent le multilatéralisme. Et aujourd'hui paradoxalement, on espère qu'un leader, qu'un acteur devienne hégémonique et puisse se démarquer et trouver ce vaccin. 
 

La course aux vaccins


C’est une course effrénée dans laquelle se sont lancés des dizaines de laboratoires dans le monde entier pour tenter de mettre au point un vaccin contre le virus Sars-CoV-2, responsable du Covid-19.  Dans un document mis à jour ce 13 août, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en dénombre 167. 29 d'entre eux ont procédé à des essais cliniques sur des patients. 

Le gouvernement américain, lui, en est à au moins 10,9 milliards de dollars (9,3 milliards d'euros) dépensés dans le développement et la production de vaccins.

En Chine, le laboratoire Sinovac Biotech vient de lancer les tests de phase 3 de son vaccin, le coronavac, contre le coronavirus au Brésil.

L'Union européenne vient de précommander quelque 400 millions de doses auprès du laboratoire Johnson and Johnson.

Face à ces stratégies nationales, l'OMS a lancé  ce 13 août un appel à un financement urgent du dispositif international créé pour accélérer l'accès aux outils de lutte contre le Covid-19, notamment l'accès aux doses des futurs vaccins pour l'ensemble de la population mondiale.