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Luxembourg : le reconfinement au bon vouloir des frontaliers

Restaurants et commerces fonctionnent à plein régime dans la Grand-Rue, au coeur du centre ville de la capitale luxembourgeoise.
Restaurants et commerces fonctionnent à plein régime dans la Grand-Rue, au coeur du centre ville de la capitale luxembourgeoise.
Romain Sinnes

Cerné par la France, la Belgique et l’Allemagne, toutes confinées, le Grand-Duché de Luxembourg fait de la résistance en ne reconfinant pas sa population. Pour profiter des commerces restés ouverts à quelques kilomètres de chez eux, nombreux sont les frontaliers français, travailleurs ou non, à braver le confinement.

En ce mercredi 11 novembre, journée de commémoration de l’Armistice de la Première Guerre mondiale, les rues de Thionville sont inhabituellement silencieuses. De coutume, cette date conserve une certaine symbolique et fait l’objet d'une double célébration dans cette ville annexée à l’époque de l’Empire allemand (1871-1918) puis libérée du IIIème Reich à la même date en 1944.

Sous un ciel humide et grisé par un brouillard qui ne s’est pas dissipé, l’atmosphère est quelque peu morose. Les passants aérant leur chien croisent les joggeurs sur les berges de la Moselle qui longent la municipalité. Les riverains et quelques promeneurs arpentent les allées du centre de la troisième ville de l’ex-région Lorraine, désormais intégrée dans le Grand Est, située à deux pas de l’Allemagne et du Luxembourg.

D’ordinaire, les cafés aux alentours de l’ancienne place du marché, renommée place Anne Grommerch en 2016 en l’honneur de feu l’ancienne maire de la ville, servent les habitués la semaine tandis que les plus jeunes viennent y festoyer les week-ends.
 
Seul le marché, installé les mardis et samedis matin dans la rue du Manège, rythme encore la vie des citadins et habitants des communes limitrophes venus, entre autres, faire la queue pour le poulet à la broche des Rôtisseries nouvelles ou le fromage artisanal du crémier. Les vêtements ont quitté provisoirement les étals.
La rue Jemmapes au centre-ville de Thionville (Moselle), le 11 novembre 2020.
La rue Jemmapes au centre-ville de Thionville (Moselle), le 11 novembre 2020.
Romain Sinnes

A une vingtaine de kilomètres de là, au Luxembourg, le climat est tout autre et le contraste est saisissant. Un jour tout ce qu’il y a de plus normal dans la capitale. Entre-midi, la circulation est plus facile qu’aux heures de pointe, matins et soirs, quand les routes sont congestionnées par les travailleurs. Les voitures font la file en attendant qu’une place ne se libère dans les parkings souterrains du centre où l’on s’adonne au lèche-vitrine et où l’on déjeune au restaurant.

Alors que les voisins français, belges et allemands ont, à des degrés divers, reconfiné leurs populations, la vie des 626.000 résidents luxembourgeois poursuit son cours, presque normalement. Théâtres, cinémas, brasseries et autres commerces et établissements culturels et de loisirs continuent d’accueillir du public. Et pas seulement des locaux.

« Je travaille ici toute la semaine… »

« Mes entraînements de foot sont de toute façon maintenus au Luxembourg avec une attestation et j’y travaille. » Nicolas compte parmi les 51 % de la population active thionvilloise à traverser quotidiennement une frontière pour gagner sa vie. Depuis le début du reconfinement, il s’autorise quelques écarts. « J’ai passé le test et je prends mes précautions quand je sors là-bas. En France, nous avons le droit de travailler, de prendre les transports en commun et de payer nos factures mais pas d'aller manger au restaurant même par petits groupes... »

Légalement, sauf singularité liée à la proximité géographique, les Français, hors déplacements professionnels, ont interdiction de traverser la frontière. Pourtant, nombreux sont ceux, travailleurs frontaliers ou non, à braver l'interdit pour s’octroyer une virée shopping ou réserver une table dans un restaurant.

Salarié dans un hôtel-restaurant au Grand-Duché, Loïc fait le constat au niveau de sa clientèle : « Les vendredis et les samedis, le restaurant fait salle comble. Bien évidemment qu’il y a des non-résidents. Après manger, les gens prennent une nuit à l’hôtel pour éviter le couvre-feu. » Le frontalier français l’avoue, il lui arrive lui-même de faire entorse à la règle. « La semaine passée, j’étais en vacances. J’ai dû venir cinq fois à Luxembourg pour aller manger au restaurant, boire un verre dans un café. Avec mon attestation de travail, je peux aisément contourner les contrôles. Et puis, je travaille toute la semaine ici, alors est-ce que cela change quelque chose si je viens aussi le week-end ? »

D’autres ont pour habitude de venir faire le plein d’essence et de cigarettes dans les stations du pays qui les commercialisent à des prix de moitié inférieurs à ceux pratiqués en France. « Franchement, je fraude, certes, mais j’habite à trois minutes de la frontière, confesse Vincent, fumeur invétéré et qui n’exerce pas au Luxembourg. J’ai un copain dans la police qui m’indique où les points de passage à la frontière sont libres d’accès…»

(Re)voir : Coronavirus : en France, les hôpitaux submergés par la deuxième vague​
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« Des rues noires de monde »

Le week-end dernier, les rues bondées de Luxembourg-Ville, où déambulaient résidents et étrangers, ont fait mauvais effet auprès du grand public.

Marie-France, vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter située Grand-Rue au centre de Luxembourg-Ville évoque « des rues noires de monde lors des deux derniers samedis. On voit clairement la différence depuis que les pays voisins sont confinés. » Un constat corroboré par Anne, à la vente dans une boutique de thé dans une artère perpendiculaire. « Il y avait des Belges, des Français… Certains nous disaient clairement qu’ils bravaient le confinement. Tant mieux pour nous, ces derniers jours ont été très bons. »

Si d’aucuns s’accordent sur les bénéfices pécuniaires, d’autres commerçants, en revanche, s’indignent de cette indiscipline et s’inquiètent des répercussions sanitaires. « Etant donné la surpopulation ces derniers temps, nous sommes surexposées, fulmine Hélène, employée dans une boutique de vêtements féminins, approuvée par sa collègue. Je connais de nombreuses homologues ayant été infectées. Il y a plus de monde, ok. Mais nous, on est en première ligne ! D’autant que beaucoup sont encore réticents à ne serait-ce que se laver les mains au gel hydroalcoolique. »

Quant aux éventuelles retombées économiques, elles balaient l’argument. « Comme ils ne peuvent pas le faire chez eux, plein de gens sont là pour flâner, passer un moment de détente mais on ne constate pas nécessairement plus d’achats. »

« C’est une question de business »

Alors que le territoire est niché au beau milieu d’une Grande Région qui tourne au ralenti (ndlr : espace de coopération regroupant les Länder de Sarre et de Rhénanie-Palatinat en Allemagne, la Région Lorraine en France, la Région wallonne et les communautés française et allemande en Belgique et le Grand-Duché de Luxembourg), la position luxembourgeoise soulève un paradoxe : les travailleurs frontaliers comptent pour 45 % de la population active du Luxembourg, soit plus de 200.000 personnes… issues de régions confinées.

Pour tenter de contrecarrer le risque de contamination dû à l’important flux de navetteurs (10 % des cas positifs étaient des frontaliers début juillet selon la ministre de la Santé) sans faire sombrer l’économie, l’exécutif a fortement encouragé le travail à distance.

Le gouvernement a souhaité ne pas « imiter aveuglément ce que les autres pays décident » face à la pandémie, selon les mots de la ministre de la Santé, Pauline Lenert, prononcés au micro de la radio RTL, le 3 novembre dernier. Un couvre-feu est appliqué entre 23h et 6h.

La décision de maintenir l’activité est, en outre, motivée par une situation sanitaire « moins grave » que chez ses voisins mais tout de même « très tendue », expliquait Mme Lenert le 3 novembre. Si le taux de reproduction effectif s’établissait à 0,89 et que le taux de positivité atteignait 6,76 % le 10 novembre, 35 personnes sont décédées des suites du Covid-19 entre le 1er et le 10 novembre.

« Je trouve cela scandaleux et pourtant je réside en France, poursuit Hélène. Je ne comprends pas l’intérêt de confiner trois pays et pas le Luxembourg, qui est au milieu des trois ! Je suis d’accord pour faire fonctionner l’économie mais il ne faut pas oublier la santé. C’est juste une question de business. »

Même incompréhension pour Monique, luxembourgeoise et gérante d’un café-bar dans la capitale. « Je ne demande pas à mes clients s’ils sont frontaliers ou juste là pour le plaisir. Mais enfin, quand le parking juste à côté est complet avec des voitures immatriculées en France un dimanche… Pour moi ce n’est pas normal. Confinement, cela veut dire rester chez soi. »
 

Frontières ouvertes

Politiques incohérentes entre des territoires si dépendants et interconnectés ? Docilité qui relève de la responsabilité individuelle comme en appelle l’Etat luxembourgeois ? Florian, qui réside dans un petit coin de campagne coincé entre Thionville et le Luxembourg, est de ceux qui jugent incohérent ce reconfinement. En tant que serveur dans un établissement au Grand-Duché, il dénonce une « injustice. En France, les magasins de bricolage sont ouverts et les métros sont pleins à craquer mais on ne peut pas aller faire ses cadeaux de Noël ? »

Lui-aussi profite de son "passe-droit" durant ses jours de repos. « Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas tirer profit de ma situation de frontalier, du moins tant que le Luxembourg reste ouvert. Rien ne m'interdit de venir faire mes courses ici, compte tenu de la proximité de mon village avec le pays. Les commerces et restaurants ont tout mis en œuvre pour respecter les mesures sanitaires, justifie-t-il. Et puis je peux emmener mes enfants à la piscine, me promener librement dans les parcs et espaces verts nettement plus attractifs. C’est aussi pour eux que je m’autorise cela. »

En somme, avec des frontières restées ouvertes cette fois et sans contrôles systématiques, c’est à un reconfinement inégal et sans doute plus transgressé qu’au printemps, auquel s’astreignent les frontaliers du Luxembourg. Et quant à la menace d’une amende de 135 euros ? « En passant par l’autoroute, le risque est négligeable, atteste Florian. Au pire, je connais les petits chemins de traverse… »
 
Le droit au télétravail étendu
 
Dans le détail, plus de la moitié des frontaliers au Luxembourg afflue de France (environ 105.000 personnes, en grande majorité en provenance des départements de la Moselle et de la Meurthe-et-Moselle), tandis que Belges et Allemands fournissent à part quasi égale le reste du contingent (48.100 pour les premiers nommés contre 47.500 pour les seconds).

Lors de la vague précédente, le gouvernement luxembourgeois a donné son feu vert au travail à domicile sans limite des navetteurs français et belges, sans que cela n’affecte leur imposition annuelle.

Hors crise sanitaire, ces derniers n’ont respectivement droit qu’à 29 et 24 jours de télétravail par an selon les accords fiscaux régissant le domaine, seuils au-delà desquels, tous les jours prestés hors du territoire luxembourgeois doivent être déclarés au fisc du pays de résidence. Fin août, la disposition a été prolongée jusqu’au 31 décembre.

Dans une vidéo datée du 28 octobre, le ministre de l’Economie, Franz Fayot encourageait les entreprises à « recourir au télétravail aussi largement que possible. »
(Re)voir : Covid-19 en Belgique : ouverture d'un hôpital de campagne
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