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Madagascar : "Les perspectives de développement économique sont loin d’être prometteuses"

Le président français Emmanuel Macron a reçu Andry Rajoelina, son homologue malgache, à l'Élysée vendredi 27 juillet. 
Le président français Emmanuel Macron a reçu Andry Rajoelina, son homologue malgache, à l'Élysée vendredi 27 juillet. 
Lewis Joly / AP

Entretien. Le président de Madagascar Andry Rajoelina était invité d’honneur de la Rencontre des entreprises francophones (REF), à Paris cette semaine. Il a également rencontré le président français Emmanuel Macron vendredi 27 août. Les deux chefs d’États ont affiché des signes de sympathie, malgré des relations qui n’étaient pas au beau fixe depuis deux ans. Olivier Vallée, économiste et politiste spécialiste de Madagascar, analyse les relations économiques entre Andry Rajoelina et la France.

Après près de deux ans de relations houleuses entre la France et Madagascar, le président malgache Andry Rajoelina semble vouloir se rapprocher de son homologue, mais aussi des acteurs économiques français. Mais il s'agit surtout d'une volonté de stabilisation, d'autant plus que le président malgache est affaibli, selon Olivier Vallée, économiste et spécialiste de Madagascar et  auteur de "Société militaire à Madagascar, une question d'honneur(s)" aux éditions Karthala (2017). 

TV5 MONDE : Pourquoi cette volonté d’apaiser les relations avec la France, après près de deux ans de tensions diplomatiques ?

Olivier Vallée, économiste et politiste : C’est une façon de voir les choses. Je ne suis pas sûr qu’il montre une volonté d’apaiser la situation effectivement conflictuelle entre la France et Madagascar. Mais par contre, il est certain qu’il est dans une situation délicate du point de vue économique, politique, mais aussi de la situation générale du pays et que ça peut l’inciter à trouver au moins une phase de stabilisation

TV5 MONDE : Quelles “perspectives communes de développement économique durable” peuvent être envisagées ? 

Olivier Vallée : Pour ce qui est du développement économique, on est dans une impasse, ce qui explique sans doute la nécessité d’un compromis entre la France et Madagascar. Le développement économique a connu une période relativement faste à l’époque du président Marc Ravalomanana, soit juste avant le coup d’état de 2009. Ça a été marqué par une grande libéralisation de l’économie, un assez fort investissement en capital de la part du patronat malgache.

Ces dernières années par contre, l’investissement qui se déroule à Madagascar est un investissement très sectoriel. Je pense par exemple à la téléphonie, à l’électronique, mais avec très peu d’effets induits sur la pauvreté de Madagascar. Je ne sais pas si lorsque le président Macron évoque le développement durable, il pense à la pauvreté, mais le modèle économique malgache, même s’il peut avoir quelques fleurons qui sont indéniable et qui permet à certains patrons ou capitalistes malgaches de figurer dans le palmarès des fortunes africaines, il n’en demeure pas moins que Madagascar est un pays qui est plus pauvre que la plupart des autres pays d’Afrique, avec une situation sanitaire et d’éducation encore plus dégradée que dans la plupart des pays d’Afrique.

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 Si on doit juger le système économique dans sa globalité, c’est à dire en tenant compte d’un certain nombre de critères sociaux, d’éducation de santé et de réduction de la pauvreté, les perspectives de développement économique sont loin d’être prometteuses.

TV5 MONDE : Andry Rajoelina a rencontré le MEDEF, comment qualifier ses relations avec le milieu économique français ?

Olivier Vallée : Le milieu économique français est finalement assez peu présent à Madagascar. Il n’y a qu’une grosse entreprise de travaux publics française qui tient encore une partie importante du BTP à Madagascar, mais la plupart des autres secteurs, je pense par exemple aux biens de consommation, aux automobiles, c’est un marché qui est largement contrôlé par des fournisseurs asiatiques ou émergents, comme la Turquie ou l’Inde.

Madagascar est un partenaire mineur de la France.

Olivier Vallée, économiste et politiste 

La part de la France dans le commerce extérieur malgache est faible. S’il y a des investissements français à Madagascar, ce sont des investissements de niche, d’entrepreneurs français qui sont souvent des entrepreneurs familiaux ou individuels dans la zone franche d’exportation de Madagascar, donc beaucoup dans le textile.

Mais Madagascar en terme d’espace d’investissement français ou comme partenaire est certainement moins important et loin d’avoir la place qu’occupe encore la Côte d’Ivoire ou le Cameroun, alors que ce sont des pays à peu près comparables en taille, en population et en potentiel économique pour de nombreuses raisons, en particulier politiques. Il n’y a pas de comparaison à faire : Madagascar est un partenaire mineur de la France.

TV5 MONDE : Y a-t-il d’autres pays sur qui Rajoelina peut compter en termes économiques ?

Olivier Vallée : Je pense qu’en ce moment Madagascar a des relations assez fortes avec le Maroc, la Turquie. Le pays a aussi des relations importantes avec l’Afrique du Sud, l’île Maurice, l’Inde et le Pakistan. C’est un pays qui est inséré dans ce qu’on pourrait appeler les économies émergentes, même s’il y a d’énormes part du capital chinois présentes à Madagascar.

Je ne l’ai pas cité, mais la Chine est vraiment un acteur majeur comme acheteur, comme fournisseur ou comme vendeur. L’actuel président a intensifié les échanges avec la Chine depuis son coup d’État de 2009. On a vraiment face à Paris un partenaire économique qu’on pourrait qualifier de polymorphe.

TV5 MONDE : Andry  Rajoelina s’est beaucoup illustré sur le dossier des îles Éparses, mais ce dossier semble devenir secondaire. Est-ce un changement significatif dans la relation entre la France et le président malgache ?

Olivier Vallée : Lors de toute rencontre à un échelon présidentiel, ou même à un échelon diplomatique, sur un sujet aussi conflictuel, il est très rare que l’on sorte de la réunion en disant que tout va mal. Je pense qu’il était obligé de dire que c’était pas un sujet prioritaire, mais c’est évident que c’est une question, en particulier alors que le président est affaibli dans son pays d’un point de vue politique, avec son parti affaibli et des conflits internes avec ses anciens alliés.

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Il ne peut pas entrer dans un affrontement direct avec Paris sur les Îles Éparses. Mais l’opinion publique malgache, que l’on a tendance à considérer comme une opinion d’analphabètes et de miséreux, qui n’aurait aucun orgueil national, ne lui pardonnerait jamais de renoncer à la récupération des îles Éparses. Pour les Malgaches, même si les Français ont du mal à le comprendre, c’est l’Alsace et la Lorraine.