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Maison des étudiants de la francophonie : "Quand j’ai posé mes valises, je me suis dit : ça y est, le chemin commence"

Credit photo : Jonathan SARAGO / MEAE
Credit photo : Jonathan SARAGO / MEAE

Près de trois ans après les annonces du président français, Emmanuel Macron, la Maison des étudiants de la francophonie (MEF) a ouvert ses portes en janvier dernier sur le campus de la Cité internationale universitaire de Paris. Des jeunes issus de plus d’une vingtaine de pays partagent cet espace devenu, Covid oblige, la seule possibilité de créer un lien social depuis leur arrivée. Rencontre. 

Zineb, 23 ans, en master 1 coopération internationale en éducation et formation : « Je n'ai quasiment jamais vu mes camarades de classe »

Zineb pose ses valises il y a six mois en France, à Paris, « une ville de rêve » pour la jeune Marocaine. Elle n’était jamais venue dans le pays, pourtant, elle nourrit très tôt un intérêt pour la langue française, « pour sa richesse et pour sa littérature ». Parmi ses auteurs phares, Victor Hugo. 

​Originaire de Khouribga, une petite ville à une centaine de kilomètres de Casablanca, Zineb fait une licence d’études françaises et sciences de l’éducation à l’Université Mohammed V, à Rabat. Un champ universitaire peu développé au Maroc, aussi, elle envisage rapidement de continuer sa formation à l’étranger. Grâce à un partenariat avec l’AUF (Agence universitaire de la Francophonie), elle obtient une place dans la Cité internationale universitaire de Paris en septembre dernier. Une opportunité à la fois personnelle, mais aussi universitaire : « on peut communiquer avec des étudiants de différentes nationalités, et cela m’aide par ailleurs à comprendre comment sont les systèmes éducatifs dans d’autres pays ». Les travaux de la MEF n’étant pas encore terminés, elle est d’abord logée dans la Maison Ile-de-France pendant 3 mois (la Cité Internationale comprend une quarantaine de maisons, chacune gérée par un pays différent ou par d'autres institutions). Pour Zineb, la question financière est aussi en jeu : « les conditions pour obtenir un logement sont très compliquées à Paris : il faut avoir un garant physique et surtout, c’est très cher ». Si ses parents ont bloqué de l’argent afin de lui permettre de partir étudier en France, elle n’aurait pas pu se permettre d’avoir un loyer à 800 euros. Le studio neuf et tout équipé attribué dans la MEF lui coûte 536 euros par mois, sans compter les aides de la CAF. 

Zineb Makine lors de la visite du ministre J-B. Lemoyne à la Maison des étudiants de la francophonie (Jonathan SARAGO / MEAE)
Zineb Makine lors de la visite du ministre J-B. Lemoyne à la Maison des étudiants de la francophonie (Jonathan SARAGO / MEAE)

Son arrivée en France se conjugue avec le début de son master 1 en coopération internationale en éducation et formation à l’université Paris-Descartes, mais une semaine après le début des cours, le reconfinement fait basculer tous les cours à distance. « Je n’ai quasiment jamais vu mes camarades de classe » regrette-t-elle, «heureusement que j’ai pu rencontrer des gens à la Cité et dans la maison, sinon la situation aurait été très difficile, loin de ses parents et de ses ami.e.s, sans voir personne… ». 

Dans la MEF, la langue française relie tous les étudiants entre eux : « c’est là, la force de la francophonie » affirme Zineb. Loin d’un concept institutionnel, l’étudiante marocaine estime qu’elle sert d’« espace de dialogue ». Si l’anglais est « la langue des réseaux sociaux », Zineb défend le français, le considère comme un trait d’union entre les pays ayant une histoire commune. 

A l’avenir, Zineb souhaiterait continuer à travailler dans la coopération économique et culturelle internationale et s’imagine, dans quelques années, en poste à l’UNESCO, à Paris.

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Inauguration de la Maison des Etudiants Francophones à la Cité internationale à Paris

Batoul, 27 ans, étudiante libanaise en doctorat de management axé sur l'humanitaire : « La francophonie est au plus profond de moi »

Voilà déjà plusieurs années que l’idée de partir en France pour faire un doctorat traînait dans la tête de Batoul. Originaire de Tyr dans le sud du Liban, elle déménage avec sa famille au Mali, à Bamako, alors qu’elle est encore enfant. Elle s’imprègne de la culture de ce pays ouest-africain jusqu’à ses 16 ans. Elle tisse ainsi des liens entre le Liban, le Mali et la France aussi, où elle rend régulièrement visite à sa soeur qui habite à Rouen, notamment lors des vacances de Noël. Alors, elle le dit elle-même, « la francophonie est au plus profond de moi ».

Lors de ses études supérieures, elle suit un master en marketing à l’Université Saint Joseph de Beyrouth. Grâce à un partenariat avec l’IAE  (Institut d'Administration des entreprises) de Tours, elle rencontre des professeurs français qui donnent des cours sur place, au Liban, et obtient un double diplôme. 

Batoul Tamim lors de la visite du ministre J-B. Lemoyne à la Maison des étudiants de la francophonie (Jonathan SARAGO / MEAE)
Batoul Tamim lors de la visite du ministre J-B. Lemoyne à la Maison des étudiants de la francophonie (Jonathan SARAGO / MEAE)

Dès la fin de l’année 2019, elle prépare son dossier pour partir faire une thèse en France et intègre l’année suivante le Conservatoire National des Arts et Métiers, à Paris. « Ce qu’il se passe au Liban est compliqué. Alors, avoir un diplôme français, qui plus est dans une université à Paris, c’est essentiel pour moi ». En raison de la pandémie, elle suit d’abord les séminaires en ligne depuis le Liban, avant d’obtenir une place à la Cité internationale en décembre. Le temps de faire ses papiers, elle arrive en France le 6 mars dernier. 

Le fait de résider dans une maison peuplée de francophones a du sens pour elle, « c’est un point qu’on a tous en commun avec les étudiants ici » même si pour le moment, en raison de la pandémie, les échanges sont limités.

Intérieur d'une chambre de MEF (Photo(s) : Luc Boegly / Architecture : Baumschlager Eberle Architekten, SAM Architecture (architecte associé)
Intérieur d'une chambre de MEF (Photo(s) : Luc Boegly / Architecture : Baumschlager Eberle Architekten, SAM Architecture (architecte associé)

« On se sent comme chez soi » est sa première réaction lorsqu’elle découvre sa chambre. « Quand j’ai posé mes valises, je me suis dit : ça y est, le chemin commence ». Le chemin, ce sont les trois prochaines années qu’elle va passer à travailler sur sa thèse en marketing humanitaire, et dans un projet de lutte contre les violences faites aux femmes qu'elle mène parallèlement. Batoul est animée par l’idée d’avoir un titre de Docteure en France, et de pouvoir étudier dans de bonnes conditions : «on a vraiment de la chance parce que les chambres sont indépendante, et ce n’est pas le cas dans toutes les maisons ». L’une des particularités du bâtiment réside, en effet, dans le fait que chaque chambre dispose d’un espace pour faire à manger, en plus des cuisines présentes à chaque étage. 

L’avenir post doctorat, Batoul a encore du mal à l’imaginer : « c’est dur de se projeter dans 3 ans, je ne sais pas où je serai après, en France, au Liban… Cela dépendra de la situation là-bas». Elle était à Tyr lors de la double explosion qui a détruit une partie de la capitale, Beyrouth, le 4 août dernier : « tout le pays a eu mal ». 

 

Hasan, 26 ans, étudiant syrien en master d'études de santé : « j’ai lu la philosophie de Foucault et de Sartre traduite en arabe quand j’étais encore à Damas »

Hassan est Syrien. Il vit avec sa famille à Damas, la capitale, et valide à l’université un diplôme de chirurgie dentiste. Il sait qu’obtenir des équivalences dans les pays européens est difficile : il décide nénamoins de continuer ses études jusqu’en France. Le chemin qui le mène jusqu’à la MEF est semé d’embûches. 

Après une première demande de visa infructueuse, il obtient, à la suite d’une seconde tentative, l’autorisation de venir en France. « Je sais que j’ai été très chanceux » dit-il. Le choix du pays et du français a été stratégique, d’abord : « la langue me semblait plus simple à apprendre que l’anglais et il n’y avait pas de visa pour les Syriens aux Etats-Unis à ce moment-là. Et puis, le coût des études en France est moins élevé que dans les pays anglo-saxons ». 

Venir en France est aussi le fruit d’une décision sentimentale : il a déjà voyagé dans le pays avec sa mère et son frère plusieurs fois. Pour Hassan, le français, c’est une langue, mais aussi une culture et une mentalité, qu’il a notamment découvertes dans les livres : « j’ai lu la philosophie de Foucault et de Sartre traduite en arabe quand j’étais encore à Damas. Je pouvais trouver les ouvrages dans les centres culturels français. Mais avec la guerre, tout a fermé, et je n’avais plus l’occasion de découvrir ce genre de choses ». 

En 2018, Hassan arrive à Bordeaux, d’abord, où il apprend le français pendant un an. En parallèle, il suit des cours de chirurgie buccale dans une université à Nancy plusieurs fois par mois. Il déménage ensuite à Nantes, ville dans laquelle il fait un CES (Certificat d’études Supérieures) en Parodontologie. Il est ensuite accepté à l'Université de Paris en master de Santé. Mais Hassan a un statut particulier : il n’est pas « réfugié », et comme la France et la Syrie n’ont plus de relations diplomatiques officielles depuis 2012, il ne peut pas obtenir de bourse de la part de l’un des deux pays. Il est donc exclu de plusieurs aides et on lui refuse à ce titre une demande de logement au CROUS, le Centre régional des oeuvres universitaires, qui attribue des chambres universitaires. Il reste donc à Nantes et suit les cours à distance. Trouver un endroit où vivre, avoir les bons papiers afin d’avoir des expériences professionnelle : Hassan enchaîne les difficultés. Pour valider son master, il doit faire 300 heures de stage. Il réussit en faire la moitié dans un centre de recherche d’un de ses anciens professeurs à Nantes.

La MEF (Luc Boegly / Architecture : Baumschlager Eberle Architekten, SAM Architecture (architecte associé)
La MEF (Luc Boegly / Architecture : Baumschlager Eberle Architekten, SAM Architecture (architecte associé)

Sa demande de logement dans la Cité internationale universitaire finit par être traitée et une place à la MEF lui est proposée. « Je n’aurais jamais pu venir à Paris autrement» dit-il. Hassan se réjouit de sa situation : « les logements sont neufs et, surtout, je peux avoir un lien social, et c’est un peu comme un soutien psychologique. A Nantes, j’étais isolé dans mon appartement. Je l’ai mal vécu ». Une aubaine pour lui. Mais à ce jour, il manque toujours à Hassan 150 heures de stage d’ici fin juin pour valider son master 1.

A la MEF, il croise beaucoup de Libanais avec qui il échange en français et en arabe. «C’est agréable, mais si je suis parti de Syrie c’est pour connaître de nouvelles cultures. Je suis donc content qu’il y ait dans la maison des personnes venant de différentes nationalités. C’est une richesse », affirme-t-il. 

Hassan espère que les relations entre la France et son pays vont s’améliorer. Pour lui, les étudiants syriens devraient avoir l’opportunité de pouvoir étudier en France. « Liberté, égalité, fraternité, c’est un symbole qui parle à tous», résume-t-il.

Son avenir, il le voit en Syrie « pour améliorer le domaine de la recherche », mais en restant encore quelques années en France. « J’espère trouver un stage et, si tout se passe bien, faire un master 2. Ensuite, peut-être réaliser un doctorat en parodontologie. C’est difficile pour un étudiant syrien, mais j’espère pouvoir le faire».

 

La MEF (Luc Boegly / Architecture : Baumschlager Eberle Architekten, SAM Architecture (architecte associé)
La MEF (Luc Boegly / Architecture : Baumschlager Eberle Architekten, SAM Architecture (architecte associé)

La MEF, un ovni francophone à la Cité internationale

La Maison des Étudiants de la Francophonie est la nouvelle venue dans le paysage de la Cité universitaire internationale de Paris qui accueille, chaque année, 12 000 étudiants et chercheurs. Ils étaient près de 300 à être attendus dans la MEF, mais l’appel à candidatures a été retardé en raison de la pandémie : la Maison devrait se remplir complètement d’ici la fin de l’année. 

La moitié des chambres est attribuée par l’AUF, l’Agence Universitaire de la Francophonie, qui promeut la création d’un réseau d’établissements d’enseignement supérieur francophones. L’objectif est de renforcer la coopération universitaire et scientifique avec les pays parlant le français et augmenter le nombre de ces étudiants, notamment Africains.

Le recteur de l’AUF, Slim Khalbous, défend la particularité du projet : «la MEF n’appartient pas à un pays : c’est un brassage de plusieurs cultures à travers le monde». Une maison OVNI dans laquelle, pour le moment, une vingtaine de nationalités cohabitent. « A la prochaine rentrée, nous allons lancer un nouvel appel de candidatures, et on pense qu’il y aura une centaine de nationalités dans la maison d’ici la fin de l’année». Peuvent candidater des personnes de pays francophones, mais aussi celles issues d’Etats dans lesquels une communauté parlant français souhaite se développer. « Cela nous intéresse tout autant », conclut Slim Khalbous. L'inauguration officielle de la Maison des Étudiants de la Francophonie devrait avoir lieu en octobre prochain. 

Après les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie, la France est le quatrième pays d’accueil des étudiants internationaux au monde, et le premier pays d’accueil non-anglophone.