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Manifestations en Birmanie : "c'est un mouvement dont on doit célébrer le courage, la détermination et l'audace"

Manifestants birmans avec trois doigts levés, symbole de résistance, le 22/03/21 à Rangoun (Birmanie).<br />
 
Manifestants birmans avec trois doigts levés, symbole de résistance, le 22/03/21 à Rangoun (Birmanie).
 
AP Photo.
Manifestants birmans avec trois doigts levés, symbole de résistance, le 22/03/21 à Rangoun (Birmanie).<br />
 

Plus de 600 personnes interpellées depuis le coup d'Etat du 1er février ont été relâchées mercredi 24 mars par la junte. La junte qui poursuit sa répression meurtrière détient toujours des centaines de civils, dont l'ex-dirigeante birmane. L'audience d'Aung San Suu Kyi devant le tribunal a été une nouvelle fois reportée au 1 er avril. Existe-t-il une solution à cette crise politique ? Qui sont ces Birmans qui tiennent tête à la junte militaire ? Entretien avec Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse au Centre Asie de l'Institut français des relations internationales (IFRI). 

TV5MONDE : Le 1 er février 2021, l’armée birmane a renversé le gouvernement d’Aung San Suu Kyi. Avez-vous été surprise par ce coup d'Etat ? 


Sophie Boisseau du Rocher : A la fois oui et non. Oui évidemment, ce coup d’Etat a surpris tant l’armée, la Tatmadaw, qui est revenue à des pratiques qui paraissent anachroniques dans un contexte d’appel d’air porté par la promesse d’un avenir meilleur. Cependant, à y regarder de près, on pouvait l’anticiper : factuellement, l’armée a posé un ultimatum au gouvernement civil en demandant à la Commission électorale de publier les listes électorales à des fins de vérification. Face à l’indignation des citoyens et au refus du gouvernement civil, l’armée a agi.

Au fond, quand on regarde ce qui s’est passé lors des précédents coups d’Etat, en 1962, en 1990 et aujourd’hui, on retrouve la même logique et le même mode opératoire : quand l’armée est insatisfaite de la situation, elle renverse la situation. Et aujourd’hui comme dans le passé, cette logique corporatiste prévaut sur la logique collective. L’armée entend représenter l’intérêt national.

Si on continue à aligner les faits pour y déceler les raisons ou les incitations au coup de force du 1er février, on trouve plusieurs signaux : depuis l’arrivée au pouvoir de la LND (Ligue Nationale pour la Démocratie, parti politique birman d’Aung San Suu Kyi) à la suite des élections de novembre 2015, trois actions ont véritablement heurté l’armée. 

La première, c’est lorsque Aung San Suu Kyi s’est attribuée le titre de conseillère d’Etat en mars 2016, contournant ainsi l’article 59-F qui lui interdisait, parce qu’elle était mariée à un étranger (NDLR, l’article 59-F de la Constitution birmane proscrit à tout candidat ayant un conjoint ou des enfants étrangers d'assumer la responsabilité de président ou de vice-président, d’assurer les plus hautes fonctions de l’Etat. Aung San Suu Kyi a contourné habilement les contraintes imposées par l’armée ; elle choisira également le poste de ministre des Affaires étrangères pour garder le contrôle des contacts avec l’étranger.

Néanmoins, en dépit des condamnations extrêmement virulentes de la communauté internationale (sur la question des Rohingyas), Aung San Suu Kyi a quand même essayé de faire prévaloir la voix de la négociation qu’elle avait entamée, on ne le dit pas suffisamment, en établissant le Comité consultatif pour l’Arakan, confié à Kofi Annan en août 2016. 

Le second piège dans lequel l’armée a espéré qu’elle se perdrait est celui des Rohingyas en 2016/2017, mais là encore, Aung San Suu Kyi a réussi à peu près à se tirer d'affaires par une action diplomatique qui a redoré son blason aux yeux de la population. L’armée qui, toujours grâce à la constitution de 2008, a le contrôle de 3 ministères clés - la Défense, les Affaires frontalières et la Sécurité intérieure – avait les mains libres dans l’État de Rakhine (ex-Etat d'Arakan, où vivent les Rohingyas) quand ASSK était impuissante sur le terrain. Néanmoins, en dépit des condamnations extrêmement virulentes de la communauté internationale, Aung San Suu Kyi a quand même essayé de faire prévaloir la voix de la négociation qu’elle avait entamée, on ne le dit pas suffisamment, en établissant le Comité consultatif pour l’Arakan, confié à Kofi Annan en août 2016. Celui-ci avait rendu son rapport préconisant des solutions concrètes quelques jours avant les attaques. Elle a défendu son point de vue en représentant son pays à la Cour Internationale de Justice. En Birmanie même, où la question Rohingya est très sensible par rapport à l’identité nationale, la population l’a soutenue et donc, elle n’a pas reçu l'opprobre que les militaires auraient souhaité qu’elle ait.

Troisième action, en mars 2020, quand la LND a déposé des amendements pour modifier la Constitution. L’armée se doutait bien qu’avec le plébiscite des dernières élections de novembre 2020, la LND allait remettre ce sujet sur la table et allait effectivement bénéficier d’une dynamique et d’un élan.  A terme, les intérêts très tangibles de la Tatmadaw étaient en jeu.

Pour résumer, l’armée et la Ligue Nationale pour la Démocratie jouaient au chat et à la souris pour définir l’espace démocratique. La transition politique gagnant du terrain, l’armée, mécontente et frustrée, s’est inquiétée et est intervenue pour arrêter le processus. C’est dramatiquement assez simple.

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TV5MONDE : Aung San Suu kyi a été emprisonnée. Depuis, des centaines de milliers de Birmans manifestent pacifiquement pour demander sa libération. Comment l’expliquer ?

Sophie Boisseau du Rocher : Dans l’histoire violente des dernières décennies, Aung San Suu Kyi, c’est une figure symbolique, une figure à la fois maternelle et protectrice. Beaucoup de Birmans l’appellent d’ailleurs « Daw », ce qui signifie mère. 

Aung San Suu Kyi est d’abord la fille de son père, un des héros de l’indépendance birmane, fondateur de l’armée (la Tatmadaw). Elle a repris le flambeau de son père, assassiné à trente-deux ans, en 1947. Le général Aung San avait pour ambition de créer une nouvelle Birmanie, une nouvelle nation birmane après le traumatisme de la période coloniale (rappelons qu’il a fallu 3 guerres aux Britanniques pour prendre le contrôle du pays et qu’à l’indépendance, Yangon a refusé d’intégrer le Commonwealth). Et c’est à cette tâche que sa fille s’est attelée, achever la réconciliation nationale et donner un horizon d’avenir prometteur aux Birmans, d’où l’importance des négociations avec les différentes ethnies dénommées les "accords de Panglong du XXIe siècle"( qui faisaient écho aux négociations menées par son père à Panglong en février 1947). Pour Aung San Suu Kyi, c’était l’un des chantiers prioritaires. 

En 1988, alors qu’elle était rentrée à Yangon pour s’occuper de sa mère malade, elle n’a pas pu rester indifférente aux manifestations qui déjà, réclamaient la fin de la dictature et une transition. Elle s’est jointe aux manifestants avec toute l’aura, et la légitimité dont disposait sa famille ; son discours à la pagode Shwedagon de Rangoun en août 1988 a eu un effet incroyable : « n’ayez pas peur, relevez la tête ». Sa carrière politique était lancée et à partir de ce jour, elle est devenue la bête noire de l’armée et l’idole des foules. 

L’Occident a trop vite fait d’Aung Sang Suu Kyi une icône, un personnage dont nous attendions beaucoup sans réaliser les innombrables contraintes de son action politique.

Aujourd’hui, c’est exactement le même message qu’elle adresse à ses concitoyens (dans la lettre qu’elle a écrite avant d’être assignée à résidence le 1er février). Aung San Suu Kyi, tout le monde le sait, est parfois intransigeante, elle peut manquer d’esprit de compromis, voire d’empathie ; elle a plusieurs fois heurté les intérêts et les pratiques de l’armée. Précisément, cette rigueur joue à présent comme une garantie : elle ne veut pas rentrer dans les compromis souhaités par l’armée. Elle doit aussi sa popularité à ce caractère trempé. 

Il est important d’ajouter c’est que même si Aung San Suu Kyi a déçu par certains aspects, même si de vrais problèmes n’ont pas encore trouvé de solution au cours de ces dernières années, elle représente une promesse d’avenir qui est certainement bien meilleure que celle des militaires, qui est à l’inverse une promesse de glaciation politique et sociétale. C’est ce qui explique en grande partie, l’ampleur du mouvement de protestation.

TV5MONDE : Aung San Suu Kyi a été adulée autrefois par l’opinion internationale, ce qui ne semble plus être le cas aujourd’hui. Est-ce qu’elle paie son silence sur les crimes commis contre la minorité des Rohyngyas ?

Sophie Boisseau du Rocher : Je dirais que la faute relève autant d’Aung San Suu Kyi que de la communauté internationale mais on n’aime pas que je le rappelle. La communauté internationale est souvent guidée par les contraintes de l’opinion publique et reste souvent dans le registre de l’émotionnel. En l’occurrence, la communauté internationale, l’Europe en tête qui lui a décerné le prix Sakharov dès 1990, s’est emballée pour ce petit bout de femme, menue mais tenace, qui tient tête à la junte et aux militaires. L’Occident a trop vite fait d’elle une icône, un personnage dont nous attendions beaucoup sans réaliser les innombrables contraintes de son action politique. Cette image, faussée par rapport à la réalité (du personnage comme de la complexité du pays), était vouée à l’échec et devait générer des frustrations.

Mais la faute est plutôt du côté de notre naïveté que de ses limites propres. D’ailleurs, quand elle est venue à Paris en 2012, elle l’a rappelé au président Hollande : « je ne suis pas une icône, prenez-moi pour ce que je suis ». Elle savait qu’elle allait forcément décevoir car elle connaissait les perversités du système : elle était plus réaliste que l’opinion publique internationale qui, en outre, maîtrise très mal les grandes complexités de l’histoire de son pays.

Son manque de souplesse, son manque d’empathie parfois, son complexe de supériorité, sa difficile capacité à faire confiance, à déléguer…. Je pense que ce sont de vrais défauts quand il s’agit de gouverner un pays, surtout un pays aussi complexe que la Birmanie. 

Je me souviens d’une conférence que j’ai donnée à Bangkok en 2012 où je disais : « attention, elle a de vrais défauts ». Le public trouvait que j’exagérais, voire que mes propos étaient déplacés. Nous avons parlé de son manque de souplesse, de son manque d’empathie parfois, de son complexe de supériorité, de sa difficile capacité à faire confiance, à déléguer…. Je pense que ce sont de vrais défauts quand il s’agit de gouverner un pays, surtout un pays aussi complexe que la Birmanie. 

De son côté, la communauté internationale n’a pas non plus compris les enchevêtrements si compliqués de la situation sur le terrain. Dans le dossier Rohingya, je suis à chaque fois obligée de rappeler qu’en août 2016, c’est-à-dire moins de trois mois après son arrivée au pouvoir, elle avait établi un Comité consultatif pour l’Arakan afin de trouver une solution à la question des Rohyngyas (ce comité, composé d’observateurs birmans et étrangers, a été confié à Kofi Annan). Son propre conseiller juridique était Ko Ni, lui-même musulman, un homme remarquable assassiné à l’aéroport de Yangon fin janvier 2017. Peu d’observateurs ont réalisé que dans le contexte national propre à la Birmanie, avec l’ombre d’une armée qui n’a jamais montré le moindre compromis sur ce dossier, cette initiative était déjà énorme.

Il ne faut pas oublier que les Rohingyas sont victimes d’une double indifférence : en tant qu’Arakanais et en tant que musulmans. Donc elle a fait un premier pas à peine arrivée au pouvoir selon sa propre logique : « quand les problèmes sont trop gros, il faut les réduire jusqu’à ce qu’ils deviennent petits ». Nous, on attend des solutions immédiates, on porte des jugements incisifs, très humiliants (je vous rappelle quand même que la ville de Paris ou l’université d’Oxford (parmi d’autres), avec des autorités sûres de leur bon jugement, lui a retiré son statut de citoyenne d’honneur) sans avoir la moindre connaissance sur ce dossier ! Le Comité consultatif pour l'Arakan a rendu son rapport un an après, quelques jours avant les évènements de l’été 2017 (en septembre, l'armée se livre à des exactions contre des villages rohingya, NDLR), une coïncidence de dates qui me trouble encore, l’armée s’arrangeant « à sa façon » pour que les solutions préconisées soient enterrées avant même d’être débattues. Les solutions que préconisaient ce rapport, solutions de compromis évidemment, ne lui convenaient pas. 

Je crois qu’il y a eu là chez Aung San Suu Kyi une véritable amertume face à cet Occident, qui après l’avoir adulée, l’a complètement vilipendée. A nouveau, elle a essayé de faire avancer ce dossier (qui est bloqué depuis l’indépendance) sans lui accorder une trop grande importance publique, car cela lui aurait été reproché à la fois par l’armée mais aussi peut-être par ses concitoyens qui n’auraient pas compris pourquoi on en fait tant pour les Rohingyas alors que le processus de réconciliation nationale avec d’autres ethnies avançait difficilement. 

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Rohingyas : pourquoi la Gambie porte-t-elle plainte contre la Birmanie ?
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TV5MONDE : Des centaines de milliers de Rohingyas ont fui la Birmanie, pour se rendre au Bangladesh. Quelle est leur situation aujourd’hui ? On a beaucoup parlé de « crise humanitaire sans précédent des Rohingyas ». 

Sophie Boisseau du Rocher : Il y a effectivement une crise humanitaire colossale et qui s’installe dans la durée, puisque près de 750 000 Rohingyas ont fui vers le Bangladesh. Dans un contexte national très sensible à la question identitaire, la position d’Aung San Suu Kyi avait le mérité d’être claire « nous n’allons pas accorder plus d’importance aux Rohingyas que nous en accordons aux autres ethnies avec lesquelles nous discutons dans le cadre du processus de réconciliation nationale. » 

En fait, Aung San Suu Kyi et derrière elle, la grande majorité de la population ne comprennent pas pourquoi il faudrait accorder plus d’importance à cette minorité musulmane plutôt qu’aux Karens, aux Kachins, etc… Il y a un malentendu récurrent entre les attentes de l’Occident qui voudrait que cette question des Rohingyas soit réglée et les réalités du terrain, les divisions qui sont toujours exacerbées par tel ou tel acteur qui y aurait intérêt dans le contexte national. 

Nous n’allons pas accorder plus d’importance aux Rohingyas que nous en accordons aux autres ethnies avec lesquelles nous discutons dans le cadre du processus de réconciliation nationale. 

Aung San Suu Kyi

Aujourd’hui, les Rohingyas ne veulent pas rentrer en Birmanie car ils estiment que les garanties de leur sécurité ne sont pas réunies. Ils ne le voulaient pas d’ailleurs avant même le coup de force de l’armée. Ce qui est clair, c’est que, dans l’histoire agitée des cinquante dernières années, les solutions préconisées par l’armée ont été beaucoup plus violentes pour eux que les solutions préconisées par Aung San Suu Kyi, même si, on en convient, celles-ci ne sont pas suffisantes. 

Il y avait un minimum d’encadrement légal sous la LND qui n’existe plus aujourd’hui. Les Rohingyas sont donc toujours parqués dans des camps au Bangladesh, certains ont accepté de partir sur l’île de Bashan Char à une soixantaine de kilomètres des côtes bangladeshies pour essayer de reconstruire quelque chose. Beaucoup d’ONG s’inquiètent parce que cette île pourrait être balayée par les vents de la mousson et les pousser dans une plus grande précarité. La question des Rohingyas reste toujours en suspens. Ils restent apatrides. C’est un véritable dilemme. Je ne vois pas vraiment l’armée, qui a décidé de leur retirer leur citoyenneté en 1982, faire un pas en avant en leur faveur.

TV5MONDE : Aujourd’hui, l’armée birmane tente de briser ce mouvement de désobéissance civile, qui a pris beaucoup l’ampleur. Qui sont ces Birmans qui tiennent tête à la junte militaire ?

Sophie Boisseau du Rocher : Je dirais que c’est tout le monde. Ce ne sont pas seulement des jeunes, la fameuse « génération Z » dont on a parlée. Ce sont d’abord des gens éduqués. Les premiers à avoir résisté étaient des médecins. Et les médecins sont aujourd’hui essentiels à la junte parce que ce sont eux qui gèrent la crise sanitaire provoquée par le Covid-19. 

Puis il y a eu un effet d’entrainement. Les médecins ont entrainé les fonctionnaires, qui ont entrainé les étudiants etc… Aujourd’hui, je dirais que l'on voit des segments entiers de la société birmane dans la rue, des bourgeois, le petit peuple, des urbains, des ruraux, des gens compétents, des ouvriers, des bouddhistes, des musulmans, des chrétiens… tout le monde est dans la rue pour alimenter ce mouvement de désobéissance civile avec humour (au départ), flexibilité, informalité, audace, créativité. A présent, ils manifestent de nuit pour tromper la police et l’armée. Ce sont des gens d’un courage incroyable car leurs intérêts financiers vitaux sont en danger dans un contexte où l’inflation (le prix du riz a augmenté de 30 % et celui de l’essence de 26 %) rend l’approvisionnement encore plus difficile. 

Les plus hauts dirigeants de l'armée birmane veulent croire qu’ils sont dans leur bon droit (la Constitution de 2008 n’a pas été abolie), ils veulent prétendre que le pays est au bord de l’anarchie et qu’une nouvelle fois, ils vont le « sauver ». Fonctionnant en vase clos, ils refusent de voir la colère qu’ils présentent comme une fronde. 

J’ai discuté avec des observateurs très inquiets sur la suite. L’armée a annoncé qu’elle ne paierait plus les fonctionnaires s’ils continuaient la grève. Or, ils continuent. Comment vont-ils nourrir leur famille ? Je crois qu’il faut faire tout ce qui est en notre pouvoir pour continuer à les aider par le biais d’ONG. 

C’est véritablement un mouvement, dont on doit célébrer, autant qu’Aung San Suu Kyi, le courage, la détermination et l’audace. Mes collègues birmans me disent « nous nous battons pour nos enfants. » Ils savent parfaitement que si l’armée reste au pouvoir, ils sont repartis pour trente ans de captation de pouvoir au moins et ça ils n’en veulent pas. Après plusieurs tentatives, ils ont véritablement goûté à cet appel d’air, généré par la LND et le gouvernement civil. Ce n’était pas la panacée, mais c’était véritablement une promesse d’avenir. Aujourd’hui ils sont déterminés, certains me disent « nous nous battrons jusqu’au bout ». Face à leur engagement, la dure détermination des officiers qui les associent à des « anarchistes » ou de « violents terroristes » et qui continuent à faire tourner ses affaires. Leur cynisme est une barrière mentale qu’il est très difficile de renverser. 

A (re)voir : Birmanie : deux adolescents tués dans les manifestations

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TV5MONDE : Est-ce qu'il existe une solution à cette crise politique, une négociation est-elle possible avec l’armée ?

Sophie Boisseau du Rocher : A ce stade, il faut être raisonnable : il est excessivement difficile de contraindre au compromis l’armée, qui dispose de la force. Ses plus hauts dirigeants veulent croire qu’ils sont dans leur bon droit (la Constitution de 2008 n’a pas été abolie), ils veulent prétendre que le pays est au bord de l’anarchie et qu’une nouvelle fois, ils vont le « sauver ». Fonctionnant en vase clos, ils refusent de voir la colère qu’ils présentent comme une fronde. Leur état d’esprit est incroyablement obsidional, c'est à dire avec le sentiment d'être assiégé. L’Occident, l’Europe et les Etats-Unis en tête, en ont fait l’expérience : les sanctions ne fonctionnent pas, ils n’y prêtent même pas attention, voire les ridiculisent ; il faut trouver d’autres solutions. Agir par le biais de l’ASEAN (Association des Nations de l’Asie du Sud-Est) et ses membres les plus actifs (Indonésie notamment) pour faire passer des messages.

Mais soyons objectifs et regardons le monde en face : ce qui est en train de se passer en Birmanie / Myanmar est symptomatique d’une confrontation idéologique nouvelle entre Etats autoritaires (en tête desquels on trouve la Chine) et Etats libéraux, à défaut d’être toujours démocratiques. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour soutenir des principes et valeurs dont nous prétendons qu’ils sont notre ADN ? 

De son côté, le mouvement de désobéissance civile doit maintenir une pression, active ou passive (appel à une grève silencieuse) sans entrer dans une intransigeance qui servirait d’argument à l’armée. Les jeux et enjeux sont vraiment compliqués et l’armée sait si bien diviser, et en divisant, elle affaiblit. 

TV5MONDE : Des habitants de Rangoun fuient la répression meurtrière de la junte. Où vont-ils, dans quels pays se réfugient-ils ?

Sophie Boisseau du Rocher : Les habitants de Rangoun fuient mais ils fuient généralement pour retourner dans leurs ethnies, dans leurs villages afin d’être mieux protégés. Ils se réfugient assez peu à l’étranger. Pour l’instant, on n’a pas observé de mouvement massif de populations. Il y a certes environ 600 à 1000 policiers qui se sont réfugiés en Inde (dans l’Etat de Mizoram), certains se sont réfugiés en Thaïlande. A l’inverse, il y a environ quatre millions de Birmans qui vivent en Thaïlande de façon légale ou illégale et ceux-ci reviennent au Myanmar pour aider leurs concitoyens à mener le combat. Je dirais que s’il y a des mouvements de populations, ce serait plutôt dans l’autre sens. Cependant, et c’est un fait nouveau, les solidarités entre jeunesses de la région (Thaïlande, Indonésie…) s’expriment plus facilement. 

TV5MONDE : Quel rôle joue la Chine dans cette crise politique birmane ?

Sophie Boisseau du Rocher : On a surestimé les intentions chinoises. A ce stade, aucun élément ne vient étayer l’hypothèse avancée par certains journalistes que la Chine n’était pas derrière le coup d’Etat (Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères, était bien au Myanmar en janvier 2021 mais a rencontré ASSK comme le général Min Aung Hlaing). La Chine a une position ambivalente avec ce pays qui est nécessaire au bon déroulement des Routes de la soie, comme à son déploiement de puissance. Elle doit donc bien s’entendre avec les gouvernements en place, qu’ils soient civils ou militaires. 

La Chine a des intérêts évidents au Myanmar, des intérêts d’abord économiques. Elle est le premier partenaire commercial de la Birmanie (33 % des échanges) et l’un des premiers investisseurs. La Chine a d’énormes projets dans le cadre des Routes de la soie (le fameux corridor économique Chine-Myanmar) et des projets d’infrastructure (portuaires, ferroviaires, électriques…). 

Elle a également des intérêts sécuritaires car elle considère le pays comme un espace clef à la fois pour parer la menace indienne et pour projeter ses forces dans l’océan Indien. Il est évident que le Myanmar joue un rôle d’interface entre l’Asie du Sud-est et l’Asie du Sud, entre le Yunnan et l’océan Indien. Les Chinois sont ainsi devenus au fil des ans, et en raison des sanctions occidentales, les premiers pourvoyeurs d’armes ; ils ont également réussi à renforcer la coopération militaire (formation et industrie de défense). A ce titre, évidemment que les Chinois ne peuvent se désintéresser des événements en cours.

Ce que veulent les Chinois, c’est tout simplement de la stabilité. Les militaires ne sont pas forcément leurs meilleurs alliés.

Mais il ne faut pas négliger cependant que l’armée birmane, la Tatmadaw, est une armée très nationaliste, d’une part, et d’autre part atteinte d’un complexe obsidional, c'est-à-dire qu’elle a peur d’être encerclée. Donc, évidemment, elle n’apprécie pas énormément l'emprise des Chinois sur son territoire (notamment dans les zones frontalières), qu’il s’agisse d’investisseurs privés (des petits entrepreneurs chinois) ou qu’il s'agisse d’agents chinois (diplomates ou militaires). Cette intrusion n’est pas bien perçue ; on suppose par exemple que la Chine soutient l’Armée de l’Arakan, issu d’un mouvement nationaliste bouddhiste dans l’Etat Rakhine, en conflit avec l’Etat central. 

Pour toutes ces raisons, la Chine suit de très près ce qui se passe en Birmanie/Myanmar. Elle avait des relations régulières avec le gouvernement LND. Ce qui est sûr aussi, c’est que la Chine souhaite s’en tenir à sa diplomatie de non-ingérence dans les affaires intérieures des pays partenaires et qu’elle a annoncé dans un premier temps ne pas intervenir. 

Sa position pourrait toutefois changer sous l’effet de deux tendances : d’une part, les Chinois sont associés mentalement à la répression menée par l’armée. Des rumeurs circulent, prétendant que des conseillers chinois assistent leurs homologues birmans pour les aider à « contrôler » avec les outils de l’intelligence artificielle les manifestants. Ce qui explique directement pourquoi ils ne sont franchement pas aimés par la population birmane. D’autre part, des actes de sabotage ont eu lieu, les incendies dans les usines à Hlaing Thayar et à présent, ce sont des menaces sur les infrastructures, notamment les pipelines, qui transportent gaz et pétrole de l'État de Rakhine vers le Yunnan chinois.

Les Chinois ont peur parce que leurs intérêts – et beaucoup d’argent - sont en jeu. C’est un point vraiment important et c’est au titre de la protection de leurs intérêts que les Chinois vont essayer de faire pression « pour une solution négociée », bien plus évidemment qu’au titre d’un retour de la pratique démocratique. 

Ce que veulent les Chinois, c’est tout simplement de la stabilité. Les militaires ne sont pas forcément leurs meilleurs alliés (en référence notamment à l’expérience douloureuse de la suspension de la construction du barrage de Myistone en 2011). 

Ils savent donc que les militaires peuvent prendre des décisions qui vont à l’encontre de leurs intérêts, et cette imprévisibilité d’une armée très nationaliste rend leur posture inconfortable. 

A (re)voir : Birmanie : Quel rôle joue la Chine ?

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TV5MONDE : Quant aux moines boudhistes, quelle est leur position ? Est-ce qu'il soutiennent l’armée birmane ou Aung San Suu Kyi ? 

Sophie Boisseau du Rocher : Le clergé bouddhiste constitue une part importante de la société birmane, ce sont environ 500 000 moines et 200 000 nonnes. Ce sont véritablement des acteurs importants du fait de leur rôle social et de leur importance symbolique. Ils n’ont pas pris position dans un premier temps, ils ont même été l’objet d’une tentative de séduction de la part de l’armée : nous avons vu de grands dignitaires de la Tatmadaw, faire des donations, rendre visite aux temples, une manière très ostentatoire pour essayer de s’attirer les bonnes grâces de la Sangha. Néanmoins les moines dans leur grande majorité n’ont pas pris position. 

Toutefois, la semaine dernière, la principale communauté monastique s’est démarquée et a pris position pour dénoncer la violence et faire part de son inquiétude face à une situation qui se détériorait. Une déclaration perçue et interprétée comme une dénonciation du coup de force militaire et de la répression. 

Maintenant la Sangha n’est pas un seul corps, il y a différentes communautés, différents courants. Le courant extrémiste Ma Ba tha, dont la figure représentative est le fameux moine Ashin Wirathu, a été dénoncé par la LND et poursuivi en 2017 et à nouveau en 2019. Ce courant extrémiste est aujourd’hui moins virulent et c’est probablement une bonne chose pour la suite des évènements. 

TV5MONDE : La Birmanie peut-elle retrouver le chemin de la démocratie ?

Sophie Boisseau du Rocher : On peut l’espérer évidemment, mais il faut être raisonnablement prudent. Il faut bien comprendre l’état d’esprit des militaires qui constituent une caste à part dans la société, une caste avec ses réseaux, ses infrastructures (hôpitaux, écoles…), ses intérêts d’affaires. Ses membres s’intéressent peu au sort de leurs concitoyens ; on pourrait évoquer une forme d’autisme. Du fait de l’indignation citoyenne face à leurs pratiques et à leur cynisme, le pays est dans une situation de pré-chaos. Le mouvement de désobéissance civile ne faiblit pas. Cela signifie deux choses : ou l’armée continue dans sa spirale de violence et de répression et à ce moment-là il y a un vrai danger de guerre civile, un risque qui pourrait porter préjudice aux intérêts de la Tatmadaw avec une économie complètement à l’arrêt, ou il y a une tentative de compromis et l’armée estime qu’elle peut encore encadrer comme elle le dit si bien, « la transition vers une démocratie florissante ». 

TV5MONDE : Le compromis sera-t-il trouvé sur l’organisation d’un nouveau scrutin ? S’agit-il d’une nouvelle manipulation de l’armée ?

Sophie Boisseau du Rocher : 
Les arguments avancés par l’armée pour justifier son coup de force sont évidemment fallacieux ; les accusations de fraudes massives perpétrées par l’armée n’ont pas été avérées par les différents observateurs birmans et internationaux. La seule constatation qui a été faite est qu’il y a eu plus de bulletins que de votants mais cela ne prouve pas qu’il y ait eu des fraudes ; ces bulletins supplémentaires ont été jetés. On peut donc s’interroger sur la motivation et la crédibilité de l’armée de tenir un scrutin si elle ne respecte pas les précédents.

On assiste en fait à une répétition de l’histoire et c’est très inquiétant. En 1962, en 1990, en 2020, les mêmes arguments, les mêmes méthodes violentes sont utilisés contre la population civile. Cela tendrait à montrer que l’armée est dans une situation de crise structurelle, incapable de comprendre les changements d’un monde qui l’inquiètent. Je ne vois pas l’armée demander l'organisation d'un nouveau scrutin si elle n’est pas sûre de le gagner. Donc, il va certainement y avoir des manipulations du système électoral pour pouvoir réintroduire un mode de scrutin proportionnel, qui va en tout cas permettre à l'armée de récupérer des voix et des sièges afin de garder le contrôle du processus ; les petits partis seront mieux représentés et la dynamique d’opposition s’éparpillera.

La question cruciale ici est celle de l’avenir de la LND (Ligue Nationale pour la Démocratie) sans Aung San Suu Kyi. Elle avait fait le ménage dans les troupes et avait découragé certains de rejoindre le mouvement. En outre, à présent, ses principaux dirigeants sont en prison. On va voir arriver une multitude de petits partis politiques et ce n’est pas bon signe, parce que cette prolifération d’offres politiques ne sera pas capable de faire barrage aux militaires qui cultivent avec talent les divisions (il suffit d’ailleurs d’observer la formation du gouvernement actuel). Divisées, les forces politiques birmanes seront plus faciles à vaincre : un seul grand parti dessert les intérêts et intentions de l’armée. 

Le second point c’est que quand l’armée annonce tenir ces élections dans un avenir proche, là aussi je suis dubitative. L'armée thaïlandaise a fait la même chose, en dépit des effets d’annonce, il leur a fallu plus de cinq ans pour que le scrutin soit organisé, c’est à dire cinq ans où ils ont perverti les lois nationales afin de se mettre en position de force pour les élections de 2019. Ce n’est pas un hasard si le premier dirigeant avec lequel Min Aung Hlaing a pris contact est le premier ministre de Thaïlande. On peut craindre que les militaires birmans suivent leur exemple. Cela m’incite au final à être dubitative sur l’avenir de la démocratie dans le pays si les militaires restent aux commandes. Ils n’ont aucun intérêt à évoluer, leurs ressources sont garanties et ils n’ont aucun intérêt à partager le pouvoir. 

Ce qui est sûr à ce stade, c’est que le général Min Aung Hlaing n’entend pas céder aux pressions et qu’un retour à la situation ante est inenvisageable. Dans ce contexte de crise, le mieux que l’on puisse espérer, c’est une solution négociée. Les cartes politiques vont être rebattues pour que l’Armée puisse à nouveau « encadrer » la transition. Je pense que l’avenir politique d’Aung San Suu Kyi est fortement compromis, Min Aung Hlaing est prêt à inventer toutes sortes de raisons pour la bannir de l’arène et l’incarcérer, ce sera probablement l’ultime sacrifice qu’elle va devoir faire pour son pays. 

La situation pour l’instant est chaotique et le pire est peut-être devant nous. Ce à quoi on assiste aujourd'hui en Birmanie, c’est à une tentative désespérée, absolument remarquable et très courageuse de la population pour reprendre une nouvelle fois en main son avenir politique. 

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