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Manu Dibango : le géant musical des 20e et 21e siècles rejoint les Ancêtres

Performance de Manu Dibango en janvier 2018, pendant le défilé printemps-été du styliste français Franck Sorbier.
Performance de Manu Dibango en janvier 2018, pendant le défilé printemps-été du styliste français Franck Sorbier.
© AP Photo/Christophe Ena

La légende de l’afro-jazz, le saxophoniste camerounais Manu Dibango, s’est éteint en région parisienne, ce mardi 24 mars, à l’âge de 86 ans. Mais comme nous l’avait dit le poète et écrivain sénégalais Birago Diop dans son poème Souffles, paru chez Présence Africaine en 1960, dans le recueil Leurres et lueurs : « Les Morts ne sont pas morts. »
 

La dernière fois que Denise Epoté et moi avons vu le grand Manu, comme beaucoup d’entre nous l’appelions, c’était le 16 janvier 2020, en l’église protestante de la Grande Armée, située sur l’avenue éponyme, à Paris, lors des obsèques de Marie-Louise Seba, l’épouse de l’artiste camerounais Georges Seba.

En toute simplicité, car c’était une légende d’une simplicité désarmante, nous nous sommes dit que ça faisait bien longtemps que nous ne nous étions guère vus. Quelques semaines plus tard, il entrait à l’hôpital. Nous ignorions alors qu’il s’apprêtait à rejoindre les Ancêtres.

 

Un environnement imprégné de musique

Fils unique d’un père fonctionnaire et d’une mère couturière, Odilien Emmanuel Dibango Dibango, dit Manu Dibango, naît en 1933, à Douala – alors deuxième ville du Cameroun sous mandat français –, dans une demeure plutôt bourgeoise, où trône un harmonium. À l’époque, seul l’un de ses oncles joue de cet instrument. Sa mère, N'Djoké Dibango, est par ailleurs cheffe de chœur de la chorale mixte de l’église évangélique locale.
 
À la maison, il y a également un gramophone, l’un des rares détenu par un autochtone. Et le jeune Emmanuel écoute, très tôt, les 78 tours de Tino Rossi, comme les musiques africaines ou cubaines, importées par les marins qui accostaient alors au port de Douala.

Notre reportage en 2019 à Jazz in Marciac :

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Mais surtout, pour celui qui s’est très tôt considéré comme un enfant chanceux, béni des dieux, il y a un mentor : Daniel Doumbe Eyango, fils de pasteur et chef de chœur, lui aussi, d’une autre église protestante locale. Ancien élève du conservatoire de Marseille, harmoniste parfait, c’est Daniel Doumbe Eyango qui, se souvenait Manu, « va lui ouvrir les yeux sur la musique. »
 
Alors qu’il n’a que quinze ans, les parents du jeune Emmanuel décident de l’envoyer poursuivre ses études à Saint-Calais, dans le centre-ouest de la France. Après un long voyage de près d’un mois, en bateau, il est accueilli à Marseille, en 1949, par son correspondant, M. Chevallier, un instituteur plutôt sévère, qui vit à Saint-Calais.    


La découverte des rythmes afro-américains

Lorsqu’il descend du Hoggar, en ce printemps 1949, le jeune Odilien Emmanuel Dibango Dibango est loin d’imaginer qu’il vivra, désormais, à cheval entre deux continents, son Afrique natale et l’Europe, qui l’adoptera rapidement. Au début des années cinquante, alors qu’il est encore lycéen, Manu découvre le jazz et joue de la mandoline.
 
À l’époque, ses héros se nomment Duke Ellington, Count Basie ou encore Charlie Parker. D’ailleurs, il se met au saxophone après un séjour dans un centre de colonie pour enfants camerounais, grâce à l’instrument de son ami et compatriote Moyèbè Ndédi.
 
Durant ce même voyage, il rencontre une autre de ses idoles, l’immense écrivain et artiste camerounais Francis Bebey. Intellectuel panafricaniste et musicien reconnu, Francis Bebey lui ouvre alors les yeux sur ces rythmes afro-américains – jazz, blues… – qui le passionnent déjà depuis fort longtemps.  
 
En 1956, Manu rate la deuxième partie de son bac philo. Son père lui coupe les vivres dans la foulée, car il ne supportait pas de voir son fils s’enticher de musique, au point de se produire régulièrement dans les boîtes et les bals de campagne de la région rémoise, où il vivait alors.
 
À la fin de cette même année 1956, Odilien Emmanuel Dibango Dibango s’installe à Bruxelles. Très vite, il fait la connaissance de Marie-José, dit Coco, qui devient sa femme en février 1957, et avec qui il vivra jusqu’à la disparition de cette dernière, en 1995.
 
Mais surtout, en cette fin des années 50, le Congo belge, comme la plupart des pays africains, aspirent à l’indépendance. Manu se fait remarquer et enrôler par la grande star congolaise Joseph Kabassele, dit Grand Kallé. C’est ainsi qu’il devient l’un des témoins de la naissance de « Indépendance tcha tcha », l’hymne des indépendances africaines.
 

L’apprentissage sur le tas du métier de musicien


Aux côtés de chefs d’orchestre exigeants comme Joseph Kabassele, ou dans les cabarets qu’il écume à Bruxelles, Manu Dibango apprend son métier de musicien sur le tas. Une formidable école.
 
Et lorsqu’il rejoint Grand Kallé au Zaïre en août 1961, Manu, qui ne connaissait pas très bien les cultures africaines – il a quitté le continent à l’âge de 15 ans – renoue avec ses racines. À ce sujet, il dira plus tard : « J’apprenais à faire la musique urbaine africaine, avec les gens qui font danser les Africains, en Afrique. »
 
En 1963, à la demande de son père, Manu Dibango monte le club « Tam-Tam », à Douala, dans son Cameroun natal. Nul n’étant prophète en son pays, cette aventure devient rapidement un gouffre financier, en particulier à cause de la guerre civile qui fait alors rage. Avec l’aide de la France, les nouvelles autorités camerounaises massacrent les indépendantistes de l’UPC, l’Union des Populations du Cameroun, qu’ils désignent comme de vulgaires maquisards.
 
De retour en France, fin 1965, Manu fréquente les clubs parisiens tels que Les trois maillets ou La Bohême. Il découvre Otis Redding, rencontre Dick Rivers et Nino Ferrer, dont il devient l’organiste, puis le chef d’orchestre. Deux ans plus tard, il crée son premier big band et développe un style musical urbain et original. Il participe également à une série d’émissions télévisées intitulées Pulsations, produites par le Guadeloupéen Gésip Légitimus.
 
En 1969, Manu Dibango signe l’album Saxy Party, qui connaît un beau succès au Cameroun. Et lorsqu’arrive la 8ème coupe d’Afrique des nations de football, la seule que le pays ait organisée à ce jour, il remporte l’appel d’offres destiné à composer l’hymne de la compétition – suscitant, enfin, l’admiration de son père.
 
Manu enregistre donc un 45 tours, avec sur la face A l’hymne de la coupe d’Afrique des nations, et sur la face B, une chanson qu’il répétait dans son quartier, à Douala, et qui faisait beaucoup rigoler les jeunes. Ce morceau, c’est Soul makossa.

Une chanson dont certaines paroles sont des onomatopées sur le makossa, danse urbaine camerounaise, mais aussi l’un des quatre principaux rythmes musicaux du pays, avec le bikutsi, le mangambeu et l’assiko.

Succès planétaire et plagiats en série

En ce début des années 1970, le mouvement Black is beautiful conquiert le monde, et les Afro-américains affluent à Paris, où ils demandent à écouter toutes les nouveautés musicales. De retour chez eux, ils célèbrent Soul makossa, qui devient un énorme succès aux États-Unis.
 
C’est le début du conte de fées. Manu Dibango est invité en tournée à New York, aux Etats-Unis, où il connaît la consécration à l’Apollo Theater de Harlem, temple des musiques noires. Avec le Fania All Stars, la fine fleur de la salsa new-yorkaise, il fait une tournée triomphale en Amérique latine.
 

Dix ans plus tard, en 1982, Michael Jackson sort l’album Thriller, arrangé par Quincy Jones. Une amie l’appelle des Etats-Unis pour le féliciter, pour sa collaboration avec le King of Pop sur le titre Wanna Be Startin’ Somethin’.
 
Manu tombe des nues et découvre que la dernière partie de ce morceau reprend le refrain de Soul makossa. Un plagiat en bonne et due forme. Deux ans plus tard, avec l’aide de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM), Manu Dibango porte réclamation pour utilisation sans autorisation d’un extrait de sa chanson. L’affaire se solde finalement par un arrangement financier.  
 
En 1992, Yves Bigot, alors directeur général adjoint de FNAC Music Production, convainc Manu Dibango d’enregistrer un album de reprises de tubes africains, avec la collaboration de grands artistes du continent et d’ailleurs.
 

Pour cet ambitieux projet réalisé par George Acogny, Manu invite le Sénégalais Youssou N’Dour sur Soul Makossa, le Nigerian King Sunny Ade sur Hi-life, le Malien Salif Keïta sur Emma ou encore Angelique Kidjo et Papa Wemba sur Ami Oh !. De nombreux artistes de renom tels que Peter Gabriel, Sinead O’Connor ou encore Manu Katché, participent également à l’aventure.
 
Pour Manu Dibango, les années 2000 sont notamment marquées par une succession de nouveaux plagiats de Soul makossa. En février 2009, il décide d’attaquer les maisons de disques de Michael Jackson et de Rihanna. Débouté sur la forme, il obtient néanmoins un arrangement financier à l’amiable. Deux ans plus tard, le jeune artiste anglais Wayne Beckford lui propose de revisiter Soul Makossa, dont ils sortent une version 2.0.
 

Tout au long de ses soixante ans de carrière, Manu Dibango, qui vivait à cheval entre l’Europe et l’Afrique, comme il l'était aussi entre plusieurs instruments – piano, saxophone, orgue ou encore vibraphone – n’a eu de cesse de se réinventer.

S’il était sans aucun doute l’un des pionniers de ce qu'on appelle de façon un peu vague et impropre la world music, il était aussi l’inventeur du style Jazz/soul/groove d’Afrique centrale. Sa voix de stentor comme son rire jovial et enchanteur faisaient de lui un homme d’une humanité attachante. Les légendes sont sans conteste des hommes simples.
 

  • Revoir l'entretien de Manu Dibango avec Patrick Simonin en octobre 2019 :
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