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Matchs arrangés, corruption, droits humains bafoués... florilège des histoires sombres de la Coupe du monde

Le chef de la junte militaire en Argentine, Jorge Rafael Videla, félicite les joueurs Osvaldo Ardiles et Daniel Passarella, vainqueurs de la finale de la Coupe du monde face aux Pays-Bas, le 25 juin 1978.
Le chef de la junte militaire en Argentine, Jorge Rafael Videla, félicite les joueurs Osvaldo Ardiles et Daniel Passarella, vainqueurs de la finale de la Coupe du monde face aux Pays-Bas, le 25 juin 1978.
AP Photo

Droits humains bafoués, tournois chapeautés par des régimes autoritaires, matchs arrangés, accusations de corruption... l'histoire de la Coupe du monde de football a aussi sa part sombre. Retour sur une compétition souvent sous emprise politique pour le meilleur et souvent pour le pire.

Exceptionnel, ce Mondial est le premier jamais organisé au Moyen-Orient, dans un pays arabe, qui plus est musulman et conservateur. Il est également le premier tenu non point l’été mais l’hiver, à la suite d'un décalage exprès de calendrier, lui aussi exceptionnel, en raison du climat local.

Autre exception : il est le premier dont le mot d’ordre de boycott qu’il suscite invoque la pollution climatique, l’émission de CO2 entre autres nuisances.

Appels au boycott de la Coupe du monde au Qatar

Enfin, il est on ne peut plus exceptionnel en ce sens qu’il est aussi le premier à accueillir des femmes arbitres sur le terrain d’un grand tournoi international.

Rien de nouveau ou si peu, en revanche, pour ce qui concerne les controverses qui émaillent, surtout en Europe de l’Ouest, son organisation par le Qatar : statut du travailleur étranger assujetti à un sponsor local, conditions de travail d’un autre âge, non-respect des droits humains sans oublier les soupçons de lobbying sinon de corruption dans les coulisses de l’attribution de la Coupe...

Avec, à la clé, un appel au boycott ! Le mot d’ordre de boycott est aussi vieux que la Coupe du monde elle-même. Il en va du reste de même pour les Jeux olympiques. Sur les vingt-et-une éditions disputées jusqu’en 2018, il n’est pas une seule qui se soit déroulée sans susciter tant soit peu contestations, âpres polémiques et mots d’ordre de boycott, aux antipodes de tout « esprit sportif ». Retour -et tour du monde- sur l’histoire houleuse du Mondial.

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Les différents pays hôtes de la Coupe du monde de football des origines à nos jours

1934, une Coupe du monde en Italie organisée par le régime fasciste

Déjà, la toute première édition, octroyée à l’Uruguay l’été 1930, bute-t-elle sur la mauvaise volonté des uns et les revirements des autres. Trois pays parmi les seize sélectionnés refusent de traverser l’Atlantique, arguant du coût, de l’inconfort et de la durée du voyage. Le chef de la Fédération britannique de football qualifie le tournoi de « canular ». Jules Rimet, le premier président -français- de la Fifa, se voit même contraint d’accomplir un « tour de France » afin de persuader autorités et joueurs de ne pas rater ce premier rendez-vous mondial.

1934. L’Italie, qui accueille le deuxième tournoi dans un climat de montée du fascisme, se voit boycottée par l’Uruguay en rétorsion au dédain des Européens. La suivante échoit à la France. Sur les trente-six pays retenus, seuls quinze y participent, l’Autriche ayant par ailleurs déclaré forfait, à la suite de son annexion par l’Allemagne. Lors du quart de finale, le match Brésil-Tchécoslovaquie vire à la bagarre générale.

La Coupe du monde 1942 est finalement annulée en raison de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne le 1er septembre 1939, jour qui marque le début de la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est qu’en 1946 que la FIFA peut se réunir de nouveau en congrès, dans une Europe dévastée par le conflit.

1950. La quatrième Coupe du monde s’ouvre au Brésil. Si l’Angleterre qui a souvent décliné l’affiliation à la FIFA s’y rallie enfin, l’Autriche et la Belgique refusent de s’y joindre tandis que l’Argentine, le Pérou et l’Equateur déclarent forfait. Plus encore, l’équipe de l’Inde, pays indépendant depuis à peine trois ans, se rend à Rio de Janeiro où elle doit affronter l’Italie, la Suède et le Paraguay. Au final, elle ne disputera aucun match, pour la raison insolite que les Indiens ne veulent jouer que…pieds nus ! Face au refus de la Fifa, New Delhi se retire du jeu.

1954 : une réhabilitation de l'Allemagne ?

Celle d'après, qui se déroule en Suisse, est la première jamais diffusée à la télévision. A l’étonnement de tous, l’Allemagne de l’Ouest qui a réintégré la FIFA quatre ans plus tôt opère ainsi un retour sinon une réhabilitation qui provoque l’ire du Bloc soviétique. Les Allemands, quant à eux, parlent d’un « miracle de Berne » où leur équipe a vaincu la Hongrie, un Etat communiste qui plus est.
    
1958. Après quoi, la sixième édition est organisée par la Suède. L’Union soviétique y participe pour la première fois. Nonobstant cette « intrusion » communiste, cette Coupe, qui consacre la légende du Roi Pelé, est l’une des très rares qui se soit produit dans un esprit sportif.

Quatre ans plus tard, le Mondial retraverse l’Atlantique pour s’installer au Chili. Ebranlé par un tremblement de terre subi deux ans auparavant, le pays réussit néanmoins à rebâtir ses infrastructures, et d’abord les stades amplement démolis, en un temps record. L’édition est marquée par des violences entre joueurs italiens et chiliens, ce qui incite les supporters du Chili au boycott de la demi-finale qui vaudra à la rencontre le sobriquet de « bataille de Santiago ». L’arbitre, l’Anglais Ken Aston, en est si abasourdi qu’il conçoit l’idée des cartons jaune et rouge pour les éditions futures.

L’été 1966, c’est en Angleterre que se tient le huitième Mondial. La Corée du Nord, un Etat que Londres ne reconnaît pas, y participe pour la première fois. Elle se voit néanmoins interdite d’hymne national. Fort bien accueillis par les habitants de Middlesbrough où ils logent, les joueurs s’adaptent mal aux chambres d’hôtel et aux crucifix accrochés au-dessus de leurs lits.

1969 : une guerre du football

1970. L’édition suivante, au Mexique cette fois-ci, démarre, elle, sous les pires auspices : un match éliminatoire pour la Coupe opposant le Salvador et le Honduras s’achève, à la mi-juillet 1969, en conflit militaire ouvert entre les deux pays. La « Guerre du football » ou des « Cent heures » qui mobilise l’aviation, l’artillerie lourde et les blindés dure quatre jours, avec un bilan atterrant : 3 000 morts, 15 000 blessés, 50 000 sans-abri, 130 000 Salvadoriens bannis du Honduras, des dizaines de villages détruits ! L’opinion relèvera à peine que cette Coupe, où surgissent les premiers cartons jaunes et rouges, est également la première à bénéficier d’une diffusion télévisée internationale, qui plus est en couleur.

L’Allemagne de l’Ouest succède au Mexique pour le Mondial 1974. Le Maroc y est le second pays africain à y participer, après l’Egypte. Un incident en défraye la chronique : la Corée du Nord refuse d’affronter Israël et doit déclarer forfait.

Le joueur argentin Mario Kempes marque le troisième but de son équipe. Des soupcons de corruptions pèsent sur ce match remporté par l'Argentine 6 à 0 lors de la Coupe du monde 1978 organisée par la junte militaire au pouvoir.
Le joueur argentin Mario Kempes marque le troisième but de son équipe. Des soupcons de corruptions pèsent sur ce match remporté par l'Argentine 6 à 0 lors de la Coupe du monde 1978 organisée par la junte militaire au pouvoir.
(AP Photo/ archives)

Argentine 1978 : une Coupe du monde sous la botte de la dictature

L’octroi du Mundial suivant revient à l’Argentine. Pourtant, le pays vit depuis deux ans déjà sous la botte d’une junte militaire et sous la loi martiale. Des appels au boycott éclosent un peu partout, sauf au sein du Bloc soviétique et du Tiers Monde, de la Suède à l’Islande en passant par l’Espagne, les Pays Bas, le Portugal et la Suisse. En France, une pétition d’appel au boycott qui récolte 150 000 signatures, dont celles de Jean-Paul Sartre, Louis Aragon, Gisèle Halimi, Simone Signoret, Félix Guattari et Yves Montand, est publiée par Le Monde et déposée au Quai d’Orsay.

Ça ne va pas, non ? J’irai à la nage à Buenos Aires s’il le faut. Michel Platini, sur la question du boycott de la Coupe du monde en Argentine en 1978.

Invité à donner son avis sur cet appel au boycott Michel Platini réplique tout à trac : « Ça ne va pas, non ? J’irai à la nage à Buenos Aires s’il le faut ».

Pis, le régime militaire de Buenos Aires conclut un accord secret avec son homologue non moins dictatorial de Lima, au terme duquel si le l’équipe du Pérou perd avec un écart d’au moins 4 buts en faveur de l’Argentine, Buenos Aires s’engage, en retour, à « liquider » treize opposants péruviens.

L’Argentine s’impose sur un score fleuve de 6 à 0 synonyme de finale au terme de laquelle elle finit par emporter la Coupe, laquelle sera remise en main propre par le général Jorge Rafael Videla, le chef de la junte au pouvoir et l’architecte de la « sale guerre ». Les opposants péruviens, eux, sont abattus peu après.

Match de la honte en Espagne en 1982

Retour en Europe, dans une Espagne post franquiste, pour la Coupe du monde 1982. Pour la première fois dans l’histoire du Mundial, les cinq continents sont dans le coup. Toutefois le prestige de cette édition est finalement terni par une rencontre Autriche-Allemagne qui passera à la postérité sous le nom de « match de la Honte ».

Lire : Coupe du monde, les pionniers africains : l'Algérie de 1982

Le milieu offensif de l'Algérie Lakhdar Belloumi exulte de joie après avoir marqué le deuxième but de son équipe face au gardien Ouest-Allemand, Harald Schumacher ce 16 juin 1982 à Gijon.
Le milieu offensif de l'Algérie Lakhdar Belloumi exulte de joie après avoir marqué le deuxième but de son équipe face au gardien Ouest-Allemand, Harald Schumacher ce 16 juin 1982 à Gijon.

En effet, l’Allemagne de l’Ouest qui affronte l’Algérie perd sur le score 1-2. Pour la première fois en Coupe du monde, une équipe d’Europe perd face à une venant d’Afrique. Le choc est aussi rude d’un côté que la joie est extatique de l’autre.

En réaction, les deux équipes allemande et autrichienne se concertent et s’entendent pour se livrer à un « non match », un simulacre de jeu où les joueurs lambinent sur le terrain, sans but apparent, bientôt sous les huées des tribunes, y compris de leurs propres supporters. L'Allemagne gagne sur le score d'un but à zéro ce qui fait que les deux pays se qualifient ainsi pour le second tour tandis que l’Algérie, troisième, est éliminée.

L’indignation est unanime, sur les cinq continents, après ce forfait sans précédent. « Honte à vous », titre le quotidien allemand Bild ; Die Welt traite les joueurs de « gangsters ». Un journal espagnol compare le match à l’Anschluss, allusion à l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie au printemps 1938…

Plus tard, footballeurs et entraineurs des deux pays avoueront leur déloyauté et en exprimeront excuses et remords à l’endroit de leurs vis-à-vis algériens d’alors.

Argentine-Angleterre et le souvenir de la guerre des Malouines

La 13e Coupe du monde retraverse l’Atlantique et se déroule au Mexique, pourtant secoué par un tremblement de terre, au lieu de la Colombie qui a dû se désister pour raisons économiques, en cause la montée du narcotrafic et la baisse des cours du café.

Les Nations Unies déclarent 1986 « année de la paix ». Tous les stades affichent l’emblème de la FIFA avec la légende « Football pour la paix ». En dépit du bilan douloureux de la guerre des Malouines pour l’Argentine, joueurs argentins et britanniques font plutôt preuve de fair-play.

L’Argentine arrache la Coupe face à l'Angleterre grâce à un but marqué de la main par Diego Maradona, validé par l’arbitre tunisien, but que le joueur légendaire qualifiera de « Main de Dieu ».

Diego Maradona célèbre son deuxième but contre l'Angleterre le 22 juin 1986.
Diego Maradona célèbre son deuxième but contre l'Angleterre le 22 juin 1986.
(AP Photo/archives)

Retour en Europe, avec l’octroi du Mondial 90 à l’Italie. Cette édition, marquée par un jeu guindé, défensif et parfois carrément violent, laisse un goût amer sur le plan sportif. L’hymne argentin est sifflé et Maradona huée sans répit. L’équipe du Cameroun, la première d’Afrique à atteindre les quarts de finale, rompt la grisaille de ce Mondial où par ailleurs les Etats du Bloc soviétique jouent leurs ultimes ballons.

1994. Le choix rebascule de l'autre côté de l’Atlantique sur le continent américain -pour la septième fois !- quand les Etats-Unis sont retenus pour accueillir l’édition d’après. Le choix inédit de ce pays obéit au souci de la FIFA d’y populariser le football. L’Arabie saoudite, la Grèce et le Nigeria prennent part au tournoi pour la première fois, ainsi que la… Russie, admise en tant qu’unique successeur de l’URSS ainsi que… l’Allemagne réunifiée, qui n’y a pas joué en tant que telle depuis 1938.

Un drame assombrit cette édition de 1994, après coup : le footballeur colombien, Andres Escobar, qui marque un but contre son camp et rend ainsi fatale l’élimination de la Colombie, est tué par balles dans le parking d’un bar de Medellin. C’est le seul et unique but de sa carrière en Coupe du monde. Le jour de ses funérailles, nationales, 120 000 fans défilent derrière le cercueil de leur joueur sacrifié.

1998. Retour en Europe, où le choix de la FIFA se porte sur la France, qui organise la Coupe du monde pour la seconde fois depuis 1938. Un mois avant le premier match, la police découvre un complot terroriste organisé par le Groupe islamique algérien (GIA) et soutenu par le chef d’Al-Qaïda, Oussama Ben Laden. Il vise, outre à agresser des joueurs et supporters au Stade Vélodrome à Marseille lors du match Angleterre-Tunisie, à envahir l’hôtel parisien qui accueillait l’équipe des Etats-Unis et même à détourner un avion avec l’objectif de l’écraser sur la centrale nucléaire de Civaux, près de Poitiers. Cent suspects sont finalement mis sous écrou dans sept pays d’Europe.

Plus ludique, une procession de quatre géants gonflables incarnant chacun un continent –Roméo pour l’Europe, Ho pour l’Asie, Pablo pour l’Amérique, Moussa pour l’Afrique- arpente les grands boulevards parisiens ne suscite que haussements d’épaules, rires et sarcasmes.

L’ivresse de la victoire de la France pousse, autour de minuit, un demi-million de fans du ballon rond vers les Champs-Elysées pour y communier. La tension est telle qu’une conductrice déséquilibrée, prise de panique, fonce sur la foule et blesse 81 personnes dont 11 très grièvement. Une décèdera. Une autre « voiture folle » fauche une dizaine de badauds et, du coup, la « plus belle avenue du monde » vire à l’hôpital de campagne jusqu’au petit matin.

2002 : l’empereur Akihito refuse de se rendre en Corée

Pour la 17e édition, la FIFA fait le grand écart jusqu’en Asie du Sud-Est où elle choisit deux pays, la Corée du Sud et le Japon, lesquels ayant fait chacun une demande séparée sont au final plus réticents que satisfaits. Les traumatismes de l’occupation japonaise étant toujours vivaces à Séoul des frictions surgissent à chaque étape de l’organisation, du choix de localisation du match d’ouverture à celui de la mascotte.

Au rebours de la tradition de présence du chef de l’Etat du pays hôte lors du match inaugural, l’empereur Akihito refuse de se rendre en Corée pour l’occasion. Plus encore, la rencontre Espagne-Corée du Sud suscite le courroux des Espagnols qui accusent l’arbitre égyptien d’avoir favorisé les Sud-Coréens et dénoncent même un complot.

Echaudée par cet échec, la FIFA se résout à ne plus accepter de demandes conjointes pour l’organisation du Mondial.

Enième retour en Europe où l’Allemagne est de nouveau le pays hôte. Ce choix final de la FIFA, qui écarte l’Afrique du Sud, suscite une virulente polémique. De lourds soupçons de corruption fusent. Qui se précisent, dix ans plus tard, quand le journal allemand Die Zeit révèle que Berlin aurait monnayé, grâce à des investissements en Asie, le soutien des responsables locaux de la FIFA. Bayer et Volkswagen auraient investi en Thaïlande et en Corée du Sud, Daimler dans Hyundai, géant de l’automobile dont le fils du patron siège à la FIFA en tant que vice-président. Pis, l’Allemagne aurait au passage « acheté » la voix de l’Arabie saoudite en échange de la livraison de lance-roquettes dernier cri.

L'immeuble du Pascha à Cologne, qualifié de plus grande établissement de prostitution d'Europe, présente l'affiche géante d'une femme nue avec les drapeaux des pays qualifiés à la Coupe du monde, sauf ceux de l'Iran et de l'Arabie Saoudite qui sont finalement noircis.
L'immeuble du Pascha à Cologne, qualifié de plus grande établissement de prostitution d'Europe, présente l'affiche géante d'une femme nue avec les drapeaux des pays qualifiés à la Coupe du monde, sauf ceux de l'Iran et de l'Arabie Saoudite qui sont finalement noircis.

Un « marché du sexe » s’étend jusqu’à proximité de chaque stade. Les féministes allemandes y dénoncent une « traite » de filles de l’Europe de l’Est. L’Eros-Center Pascha de Cologne affiche un poster géant représentant un corps féminin nu entouré de drapeaux du monde entier, dont ceux de l’Iran et de l’Arabie saoudite, comportant chacun le nom d’Allah. L’un et l’autre sont finalement noircis à la suite de la protestation d’associations musulmanes du cru.

La mise en cause de son mode de désignation de pays hôte du Mondial contraint la FIFA à procéder désormais par rotation entre les continents. Ainsi, se tourne-t-elle vers l’Afrique, pour la première fois, et choisit l’Afrique du Sud pour le Mondial 2010.
L’édition est ainsi la première à se dérouler sur le sol africain, quatre-vingt-ans après la création de la Coupe. Nelson Mandela, Nobel de la Paix, déclare qu’il se sent heureux tel « un gamin de 15 ans » ! Néanmoins, très tôt une rumeur s’installe : la FIFA envisagerait de délocaliser la Coupe dans un autre pays, une intox qui exaspère les Sud-Africains qui ne tardent pas en dénoncer le caractère « raciste ».

Il n’empêche, la FIFA elle-même n’en accuse pas moins, et ouvertement, l’Afrique du Sud d’avoir « acheté sa Coupe du monde » en corrompant de hauts responsables de l’instance et évoque même un montant de 10 millions de dollars US.

Fait notable : la question du bilan carbone s’impose à l’opinion. Celui de ce Mondial s’avère dix fois supérieur à celui du précédent en Allemagne. La FIFA lance alors l’initiative But vert -Green Goal- en distribuant un « passeport vert » qui incite à utiliser plus l’eau de pluie, à choisir des emballages recyclables, à généraliser les panneaux solaires pour éclairer les stades.

Manifestation contre la Coupe du monde à Copacabana, 12 juin 2014.
Manifestation contre la Coupe du monde à Copacabana, 12 juin 2014.
Agência Brasil

2014 : accusations de corruption contre Dilma Roussef

Le Mundial 2014 échoit au Brésil, l’unique pays à n’avoir jamais manqué une édition de la Coupe du monde. L’Amérique latine, « délaissée » depuis 1978, applaudit ce choix.
Secoué par des accusations de corruption le gouvernement de Dilma Roussef est chahuté à travers tout le pays, où l’on dénonce tout l’argent débloqué pour les onéreuses infrastructures du jeu et si peu pour les écoles ou les hôpitaux. Une favela est rasée, 7 00 familles se retrouvent sans-abri ni secours. Des critiques que le patron de la FIFA, Sepp Blatter, n’hésite pas à qualifier d’« opportunistes ».

A Rio de Janeiro, l’Etat redoutant des attaques de gangs contre les supporters mobilise carrément l’armée qui quadrille aussitôt la ville par des milliers de soldats d’élite, des chars, des blindés et des hélicoptères de combat, ce qui en fait le rendez-vous sportif le plus sécurisé de l’histoire. Coût de l’opération : 1 milliard de dollars US.

2018. Le choix de la Russie, à peine connu, s’il est salué un peu partout à travers le Sud, suscite une volée de critiques en Occident. Le Britannique Boris Johnson va même jusqu’à comparer le Mondial 2018 aux Jeux olympiques de Berlin en 1936, sous le régime nazi et établir un parallèle entre Hitler et Poutine.

2018 : la Coupe du monde de Poutine

Mise à l’index pour l’annexion illégale de la Crimée, son soutien militaire aux séparatistes russophones du Donbass, l’assassinat de journalistes et d’opposants, y compris à l’étranger, sans oublier son appui résolu au régime syrien, la Russie braque contre elle ONG des droits humains et intellectuels libéraux.

Imperturbables, trois députés de la Douma, dont une communiste, mettent ouvertement en garde les femmes russes contre tout rapport sexuel avec des supporters « non-blancs », afin d’éviter, plaident-ils, d’avoir des enfants d’une « race autre » et d’attraper des « virus » au passage.

Le président russe Vladimir Poutine pose pour une photo avec les légendes du football Diégo Maradona et Pelé, 1er décembre 2017, Moscou.
Le président russe Vladimir Poutine pose pour une photo avec les légendes du football Diégo Maradona et Pelé, 1er décembre 2017, Moscou.
(Alexei Nikolsky, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP)

Yaya Touré, le footballeur ivoirien qui a pâti du racisme dans les stades, propose que les joueurs noirs boycottent la Coupe du monde si la Russie n’aborde pas clairement la question.

Après les vives controverses autour de la Russie, le Qatar se voit attribuer fin 2010 l’organisation de la Coupe 2022. Qu’un petit pays ayant le gabarit du Liban et la population de Montpellier obtienne ce privilège suscite la joie des uns, l’indignation des autres, la surprise et l'incrédulité partout. Un Etat jeune, indépendant depuis à peine un demi-siècle. Avec quelque 300 000 nationaux coexistant avec trois millions d’expatriés, soit neuf étrangers pour un Qatarien !

Le Sud applaudit, l’univers arabe et musulman jubile. Plus d’un observateur rappelle à l’envi que sur vingt-et-une éditions de la Coupe du monde, pas moins de dix, soit une sur deux, ont eu lieu en Europe, sept en Amérique latine, une aux Etats-Unis, l’immense Asie, l’Europe de l’Est et l’Afrique n’ont eu droit, chacune, qu’à une seule et unique fois. Il s’agit donc, là aussi, d’une première que ce choix porte sur un pays arabe et musulman. 

Le club des pays hôtes de la Coupe du monde de football
Le club des pays hôtes de la Coupe du monde de football

Appréhendé sous cet angle, le tollé soulevé par le choix d’un pays moyen-oriental passe, aux yeux de beaucoup, pour un ultime sursaut d’orgueil post colonial, l’émirat ayant subi la férule britannique jusqu’en 1971.

Amnesty international, Human Rights Watch et d’autres ONG pour les droits humains y voient, à raison, le biais idéal et le moment le plus opportun pour attirer l’attention de l’opinion mondiale sur le statut des expatriés, soumis à un régime d’un autre âge.

Piqué au vif par le flot des critiques, le Qatar fait contre mauvaise fortune -médiatique- bon cœur. Au prestige d’organiser le Mondial il choisit d’ajouter le mérite d’être le premier pays du Golfe à améliorer le statut de l’expatrié, et d’abord celui des ouvriers du bâtiment, en le rapprochant tant soit peu des standards internationaux.

Capture écran d'une allocution du ministre qatarien du Travail, Ali bin Samikh Al Marri, devant le Parlement européen, le 14 novembre 2022. Il qualifie de "raciste" une caricature du journal français "Le Canard enchaîné" ironisant sur l'équipe du Qatar composée de djihadistes armés jusqu'aux dents.
Capture écran d'une allocution du ministre qatarien du Travail, Ali bin Samikh Al Marri, devant le Parlement européen, le 14 novembre 2022. Il qualifie de "raciste" une caricature du journal français "Le Canard enchaîné" ironisant sur l'équipe du Qatar composée de djihadistes armés jusqu'aux dents.

Un accord de partenariat est finalement conclu mi-2016 avec l’Organisation internationale du travail (OIT), une agence spécialisée de l’ONU siégeant à Genève, prix Nobel de la paix, depuis peu dirigée par le Togolais Gilbert F. Houngbo. Deux ans plus tard, le premier résultat tombe : Doha abolit la « kafala », laquelle soumet jusqu’alors l’expatrié au bon vouloir d’un sponsor local. Un verrou saute…

Début novembre, l’OIT rend public son rapport où il fait état des progrès obtenus, non sans souligner que la Coupe du monde n’en est pas la ligne d’arrivée mais que ces progrès en seront l’héritage le plus durable.

(Re)lire : Au Qatar, enfin des droits pour les travailleurs étrangers ?