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Migrants : identifier les morts, faire le deuil

En cinq ans, plus de 15.000 migrants ont trouvé la mort en Méditerranée.
En cinq ans, plus de 15.000 migrants ont trouvé la mort en Méditerranée.
© AP PHOTO

C'est une question tragique qui est, ce lundi 11 juin, discutée par l'Italie, la Grèce, Chypre et Malte : comment identifier les milliers de migrants disparus, morts pendant leur traversée de la Méditerranée ? Comment leur rendre un nom, une identité... et ainsi permettre à leurs familles de faire leur deuil? 

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Alors même que le bateau de sauvetage de migrants, l'Aquarius, affrété par l'ONG SOS Méditerranée, tente tant bien que mal, ce lundi 11 juin, de continuer sa route et sa mission ; alors même qu'il se voit tour à tour refuser l'entrée des ports italiens et maltais, et que le nouveau ministre italien de l'Intérieur Matteo Salvini annonce un durcissement de sa politique migratoire... l'ironie fait que ces mêmes pays discutent d'une question de plus en plus troublante : comment redonner une dignité aux migrants morts en mer, et à leur famille ?

En Méditerranée, si les sauvetages  continuent (30 000 personnes ont été secourues et accueillies au sein du bateau Aquarius depuis le lancement des opérations en février 2016)  le nombre de morts ne cesse, lui aussi, d'augmenter. Selon l'Organisation Internationale pour les migrations, depuis le début de l'année 2018, 792 migrants ont péri lors de leur traverséeCela porte le nombre de migrants décédés ou disparus en Méditerranée à plus de 15000 personnes depuis 2014. L'équivalent de dix personnes par jour.

Avec ces disparitions, ce sont des milliers de parents, femmes, enfants, qui sont dans l'angoisse et l'incertitude. La majorité des corps des naufragés restent au fond de la mer. Ceux qui sont repêchés sont bien souvent non identifiés... le plus possible enterrés dans des cimetières dédiés, numéro accolé. 

Une obligation légale

Des scientifiques italiens œuvrent à prélever l'ADN de migrants morts en mer et examinent leurs objets personnels. Ici, l'équipe de Cristina Cattaneo.
Des scientifiques italiens œuvrent à prélever l'ADN de migrants morts en mer et examinent leurs objets personnels. Ici, l'équipe de Cristina Cattaneo.
© AP PHOTO

Face à ces tragédies, la Commission Internationale pour les Personnes Disparues, l'ICMP, veut croire ce lundi en une "initiative historique", avec la tenue de discussions entre l'Italie, la Grèce, Chypre et Malte, sur la recherche et l'identification des migrants disparus. Pour Kathryne Bomberger, directrice générale de la Commission, à Rome ce matin, c'est "vraiment la première étape vers une coopération globale. En ce moment, les migrants viennent de soixante-cinq pays différents. Il est absolument nécessaire de centraliser l'information. Il y a des initiatives nationales, en Grèce ou en Italie par exemple, qui a déjà recueilli 8000 corps de migrants, mais il manque une coopération internationale."

Si ces pays se saisissent du sujet, c'est notamment parce qu'il existe une obligation légale à "rechercher les circonstances de mort de leurs citoyens, mais aussi des non-citoyens. Ils ont une obligation légale vis-à-vis des familles de disparus" explique Kathryne Bomberger .

Selon le Droit international relatif aux droits de l'Homme, les États sont en effet tenus d'élucider le sort des personnes disparues, et de respecter le droit des familles "à savoir". C'est notamment le cas lors des enquêtes lors de crash ou disparition d'avions. Pas toujours appliquée au cas des migrants, des juristes et des militants plaident pour que cette disposition soit aussi, dans ces cas là, respectée. Cela permettrait notamment de fournir des certificats de décès, parfois nécessaires à l'ouverture de droits pour les femmes et enfants de victimes, pour la reconnaissance de leur statut de veuve, ou d'orphelin.
 

ADN, photos, portefeuilles

Un téléphone portable d'un migrant mort en mer, analysé par l'équipe de Cristina Cattaneo.
Un téléphone portable d'un migrant mort en mer, analysé par l'équipe de Cristina Cattaneo.
© AP PHOTO

Déjà, des pays et des groupes de recherche travaillent à l'identification des corps des migrants. L'Institut médico-légal Labanof, à Milan en Italie, est l'un des plus actifs. Autopsies, échantillons pour analyses ADN... l'équipe de légistes et anthropologues relève tous les indices possibles, examine et répertorie les habits, photos, portefeuilles, etc, retrouvés sur les morts.  Ils analysent notamment 217 corps de migrants repêchés et extraits de l'épave d'un chalutier qui avait fait naufrage en 2015, entraînant la mort de 800 migrants.

La directrice, Cristina Cattaneo, travaille aussi à l'identification des victimes des naufrages au large de Lampedusa, en 2013.  175 corps attendent toujours d'être identifiés. 

Selon Morris Tidball-Binz, chef du service de la médecine légale du Comité International de la Croix Rouge, "plus de deux cents médecins légistes oeuvrent en mer Méditerranée à retrouver et identifier les corps des disparus. Des médecins italiens, tunisiens, grecs, égyptiens... un grand nombre d'instituts médicaux sont impliqués dans les recherches". Et leur "charge de travail ne cesse d'augmenter". 

Il n'y a pas de peine plus immense que celle liée à la disparition d'un être aimé. Morris Tidball-Binz, chef du service de la médecine légale du Comité International de la Croix Rouge

Pour Morris Tidball-Binz, il est urgent de tout mettre en oeuvre pour informer les familles : "j'ai des amis qui ont travaillé sur des cas de tortures, de décès tragiques, mais il n'y a pas de peine plus immense que celle liée à la disparition d'un être aimé, à l'incertitude, estime le médecin légiste. Cette peine dure, se perpétue dans le temps, jusqu'à pouvoir trouver une réponse".

Des "disparus" retrouvés


Pour autant, il n'est pour l'instant pas réaliste de penser que tous les migrants décédés pourront être identifiés "car pour qu'il y ait identification il faut comparer les données prélevées avec celles qui pourraient être fournies par les familles... ce qui nous manque bien souvent". Il existe pourtant plusieurs bases de données, notamment celles de la Croix Rouge et du Croissant Rouge, sur lesquelles les familles peuvent signaler la disparition d'un proche. Aujourd'hui, des milliers de cas y sont répertoriés.

Dans de rares cas, l'identification réussit. Morris Tidball-Binz cite le cas d'un corps identifié et rapatrié au Liban. Ou encore le cas de migrants enterrés en Sicile, "de manière très digne", et dont les familles sont venues sur place leur rendre hommage. 

Dans des cas encore plus rares, les migrants disparus ont été retrouvés. "Il y a eu des cas où les migrants ont été identifiés, et retrouvés ! Ils avaient survécu. Des cas où les familles sont finalement réunies... Il y a quelques histoires heureuses".