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Monsanto Papers : les médias et l'information en ligne, premières cibles du géant de l'agrochimie

La dernière livraison des Monsanto Papers révèle une campagne d'influence et de dénigrement, de corruption scientifique mondiale en faveur du Roundup pour éteindre les accusation à l'encontre du glyphosate, cancérigène probable selon l'agence de l'OMS. (AP Photo/Jeff Roberson)

De nouveaux documents internes de la firme Monsanto ont été dévoilés et démontrent qu'une campagne mondiale de propagande nommée "Let Nothing Go" est en cours depuis 2015. Des journalistes seraient impliqués dans la défense médiatique du géant de l'agrochimie et la plupart des plateformes Internet seraient infiltrées en Europe par une agence de relations publiques, Fleishman-Hillard, au service de Monsanto. Explications.

Pour mieux comprendre l'importance des derniers documents des Monsanto Papers, dont le programme de propagande nommé "Let Nothing Go" est la clef de voûte, rien ne vaut la déclaration d'une journaliste qui a enquêté sur le géant de l'agrochimie racheté par Bayer : "Je travaille comme journaliste professionnelle à Chicago depuis plus de trente ans. J'ai découvert des activités douteuses dans des groupes gouvernementaux, des organisations à but non lucratif et des sociétés privées. Mais je ne pense jamais avoir vu un groupe aussi résolu à attaquer personnellement les journalistes qui couvrent un sujet [concernant défavorablement Monsanto]". 

Cette déclaration de Monica Eng, journaliste pour WBEZ à Chicago, reflète une réalité très dérangeante au sujet du pouvoir de Monsanto : sur la qualité de l'information, l'indépendance de la presse et… les possibilités d'influencer le Net.


A propos de Monsanto Papers


Les Monsanto Papers sont des documents internes de la multinationale Monsanto déclassifiés dans le cadre de procédures judiciaires intentées aux Etats-Unis par des victimes attribuant leur maladie à une exposition au glyphosate, le plus souvent un cancer. Le glyphosate est la molécule utilisée dans l'herbicide Roundup, vendu par Monsanto depuis 1974. 


Let Nothing Go est destiné à faire promouvoir dans le débat public, par des tiers sans liens apparents avec Monsanto, les éléments de langage de l’agrochimiste, propriété de l’Européen Bayer."Glyphosate : comment Monsanto mène sa guerre médiatique", Le Monde

Ne rien laisser passer…

Le programme "Let Nothing Go" contient une somme d'actions pour procéder à des contre-offensives médiatiques afin de défendre les produits de la société sur les réseaux sociaux, les plateformes de partage, les forums en ligne et dans les médias. Le quotidien Le Monde affirme que "c'est la firme Fleishman-Hillard — l’une des plus grandes sociétés de relations publiques américaines — qui a été mandatée en France et en Europe pour mettre en œuvre ce programme. Celui-ci est destiné à faire promouvoir dans le débat public, par des tiers sans liens apparents avec Monsanto, les éléments de langage de l’agrochimiste, propriété de l’européen Bayer."


Monsanto emploie des individus qui n’apparaissent pas liés à l’industrie et qui postent des contenus positifs sur Facebook ou sous les articles de presse, pour défendre Monsanto, ses produits et ses OGM.Les avocats des victimes de Monsanto, à propos de Let Nothing Go

Ce programme apparaît pour la première fois en 2015, quelques semaines après le rapport du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l'OMS (Organisation mondiale de la santé) concluant que le glyphosate est un cancérigène probable pour l'homme. "Let Nothing Go" vise — selon les avocats des personnes ayant assigné Monsanto en justice—, "à ne rien laisser sans réponse, même pas des commentaires sur Facebook." Les précisions sur les méthodes employées laissent songeur : "A travers des organisations tierces, Monsanto emploie des individus qui n’apparaissent pas liés à l’industrie et qui postent des contenus positifs sur Facebook ou sous les articles de presse, pour défendre Monsanto, ses produits et ses OGM."

L'entreprise de relations publiques Fleishman-Hillard explique précisément comment elle opère pour le compte de ses clients, dont Monsanto : "Derrière une campagne de relations presse, un compte Twitter, un partenariat avec un blogueur ou une activation online, il y a d’abord une histoire à raconter et à adapter à chaque canal et à chaque audience. " Bayer a confirmé la mise en œuvre du programme Let Nothing Go par Fleishman-Hillard qui met à disposition de ses clients ses "capacités de storytelling, l’accès à un réseau de producteurs de contenus fidélisés permettant de décliner leur histoire dans tous les formats et sur n’importe quel canal : posts Twitter, Facebook ou Instagram, articles de blogs…" Relayer l'information pro-Monsanto, infirmer les attaques ou les critiques, mais surtout : "raconter une histoire". La plus belle qui soit, bien entendu…

Guerre médiatique, corruption et influence sur le Net

Le responsable mondial des affaires extérieures pour Monsanto,  Samuel Murphey, apparaît dans les échanges de mails contenus dans la dernière livraison des Monsanto Papers et implique directement une agence de presse mondialement connue : Reuters.  Murphey échange avec une journaliste de l'agence prénommée "Kate" et lui donne en pièce jointe d'un courrier électronique d'avril 2017 un document de six pages qui laisse entendre que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a volontairement ignoré des données qui auraient pu changer sa décision de classifier le glyphosate « cancérigène probable » pour l’homme.

France 2, n’avait jamais vu un documentaire se faire attaquer de cette manière sur les réseaux sociaux, y compris par des confrères, avant même d’être diffusé. Elsa Margout, directrice des magazines de l’information de France 2

Ce document est en réalité un "kit" à l'attention des journalistes ou décideurs qui souligne les seuls points en défaveur de la cible — le CIRC en l'occurence —, et qui occulte les points qui pourraient nuire à Monsanto. Un document de contre propagande, en quelque sorte, qui mènera Reuters à peine deux mois plus tard à publier une enquête dévastatrice à l'encontre du rapport CIRC, basée sur les affirmations du kit envoyée par Samuel Murphey. Le CIRC a réagi et défendu l'un de ses scientifiques mis en cause (par le kit Monsanto et par l'enquête de Reuters), tandis que l'agence de presse a répondu au Monde,  être "convaincue que l’article [de sa journaliste] constitue une représentation complète, juste et exacte des faits, y compris dans l’attribution des documents juridiques cités".

Un documentaire récent consacré au glyphosate et diffusé sur France 2 dans l'émission "Envoyé spécial" a récemment fait polémique, attaqué de toute part particulièrement sur les réseaux sociaux. La directrice des magazines de l’information, Elsa Margout s'est confiée au Monde et reste stupéfaite de cette campagne de dénigrement : "Ce qui s’est produit a atteint des proportions très inhabituelles. Personne, à France 2, n’avait jamais vu un documentaire se faire attaquer de cette manière sur les réseaux sociaux, y compris par des confrères, avant même d’être diffusé. Nous acceptons bien sûr la critique ou les jugements de valeur, mais nous n’avions jamais vu une telle véhémence, avec des accusations de “fake news” et de complotisme basées sur des contrevérités factuelles." La responsable n'est pas dupe et affirme que c'est une campagne orchestrée qui a eu lieu : "Des centaines de comptes anonymes, récents et avec très peu d’abonnés, ont systématiquement répercuté sur Twitter les éléments de langage de certains lobbys, créant un effet de masse et un effet d’entraînement impressionnant".

Monsanto : du côté de la science

La défense du glyphosate par Monsanto pour faire passer le Roundup comme un produit innofensif pour l'Homme n'est pas seulement effectuée via des campagnes sur Internet de commentaires positifs ou de dénigrements, d'influence des journalistes. Les avocats des victimes de la firme affirment que "Monsanto finance discrètement des think tanks comme le Genetic Literacy Project (un projet d’"alphabétisation" en génétique"et l’American Council on Science and Health (Conseil américain sur la science et la santé), des organisations qui visent à dénigrer des scientifiques et à mettre en lumière des éléments favorables à Monsanto et d’autres producteurs de produits chimiques."

Les méthodes pour faire plier l'opinion comme les scientifiques vers une vérité que Monsanto estime bonne, ne sont pas récentes au sujet du glyphosate, mais datent de presque 40 ans

La première étude d'un laboratoire externe que Monsanto a soumis à l'EPA pour connaître la toxicité du glyphosate, date de 1983. 400 souris exposées à la molécule avaient alors développé des tumeurs. Monsanto a contesté durant 2 ans les résultats des toxicologues de l'EPA, qui réagissent alors contre la firme en expliquant que "l'argumentation de Monsanto est inacceptable". Le glyphosate est donc classé  par l'Agence américaine "oncogène de catégorie C", soit "cancérigène possible pour l’homme".

La stratégie du leader des pesticides était parfaitement rodée déjà à l'époque. Lorsque les résultats scientifiques vont contre ses intérêts, Monsanto paye des scientifiques pour refaire les études et parvenir à des résultats qui lui conviennent : 

"Monsanto paye un expert, le docteur Marvin Kuschner, en  1985, qui rééxamine les échantillons de reins des souris et trouve une tumeur passée — d'après lui —inaperçue dans la première étude, dans le rein de l’une des souris contrôle et qui n'aurait pas été exposée au glyphosate. C'est ainsi que Monsanto remonte un nouveau dossier auprès de l'EPA et parvient à annuler la classification de "cancérigène probable" en arguant que les souris étaient atteintes d'une "maladie chronique spontanée des reins". Le procédé est exactement le même qu'en 2015 avec les lymphomes et l'infection virale lancée par Jess Rowland qui annule alors la mise en cause du glyphosate."

> Lire notre article : "Autorisation du glyphosate : ce que les "Monsanto papers" révèlent"

Cette nouvelle salve de Monsanto Papers démontre que le groupe agrochimique est très fortement actif en termes d'influence de l'opinion et de capacité à nuire à tous ceux qui vont contre ses intérêts. Particulièrement au sujet de la nocivité du glyphosate qui continue à être autorisé et défendu comme n'étant pas cancérigène, par des scientifiques ou même des… journalistes.  La question reste donc aujourd'hui de savoir comment empêcher l'intoxication de l'information par la multinationale… pour parvenir à obtenir le niveau de danger réel du glyphosate, en toute indépendance.