Info

Mort d'Abou Bakr al-Baghdadi : "l'Afrique est le théâtre préféré des djihadistes et de Daech"

Des habitants du village de Barisha, dans la province d'Idlib (Syrie), regardent les ruines de maisons après l'opération militaire américaine du 26 octobre 2019 et la  mort d'Abou Bakr al-Baghdadi.
Des habitants du village de Barisha, dans la province d'Idlib (Syrie), regardent les ruines de maisons après l'opération militaire américaine du 26 octobre 2019 et la  mort d'Abou Bakr al-Baghdadi.
AP Photo/Ghaith Alsayed

Le calife est mort... vive le calife ? Pour Asiem El Difraoui, spécialiste du djihadisme et de sa propagande, le groupe "État Islamique" est loin d’être mort. L'Afrique semble  être le terrain de prédilection du groupe terroriste pour s'implanter. Entretien.

Il était l'homme le plus recherché au monde. Et depuis longtemps déjà, il avait un successeur. Tué par l'armée américaine samedi 26 octobre dans le nord-ouest de la Syrie, l'ex-leader de l'organisation "État Islamique", Abou Bakr al-Baghdadi, n'emporte pas dans sa tombe le mouvement qu'il menait.

Pour Asiem El Difraoui, politologue, spécialiste du monde arabe, du djihadisme et de sa propagande, la lutte contre l'"État islamique" pourrait s'étaler sur des décennies.

TV5MONDE : Pourquoi la mort d’Al Bagdadi ne signifie-t-elle pas  la fin de l’État islamique ?


Asiem El Difraoui : La fin d’El Bagdadi est certainement un coup dur pour Daech, mais c’est un coup auquel les djihadistes s'attendaient. Ils savaient que les Américains étaient parvenus à éliminer Oussama Ben Laden et d’autres nombreux leaders djihadistes à travers le monde. L’organisation "État islamique" s’est forcément déjà préparée. Ils ont déjà décentralisé leurs opérations, ils ont démontré qu’ils avaient encore une capacité d’attaque en Irak et en Syrie, ils ont enterré des armes et de l’argent dans le désert. Ils ont forcément un successeur même si on ne sait pas encore qui c'est. Ils ont encore une grande capacité de nuisance. L’"État islamique" comme organisation clandestine est loin d’être terminée.
 

L’Afrique est peut-être le théâtre préféré des djihadistes et de Daech

Voir : qui pour remplacer Abou Bakr al-Baghdadi à la tête de l'EI ?

L'organisation État Islamique se décentralise. Où se developpe-t-elle désormais ?


L’attentat au Sri lanka (ndlr : dimanche de Pâques, le 21 avril 2019, huit attaques terroristes ciblent églises et hôtels de luxe) était un signal d’alarme. On peut avoir des attaques de grande échelle dans des lieux totalement inattendus. Il y a beaucoup d’observateurs qui s’accordent à dire que l’Afrique est le théâtre préféré des djihadistes et de l’EI. Au Sahel, les attaques ont plus que doublé l’année passée. Le Mali, le Niger, le Burkina Faso sont devenus les théâtres de ces opérations djihadistes. Ils ont démontré une grande capacité de réorganisation là-bas. En plus, ils ne sont pas le seul groupe terroriste. Il y a Al Qaïda, il y a Boko Haram (ndlr : qui a en grande partie prêté allégeance à l'EI), il y a même certaines concurrences et compétitions parmi les différents groupes de djihadistes au Sahel.

C’est d’autant plus inquiétant que de nombreux individus parmi certains peuples qui vivent aux frontières du Sahel, comme les Peuls, sont tournés vers le djihadisme. C'est un phénomène qui touche surtout les jeunes hommes et il existe dans ces régions de nombreuses greffes locales. 

Voir : au Mali, les peuls en souffrance en appellent aux autorités
 

La mouvance salafiste a depuis des décennies préparé le terrain pour le djihadisme

Pourquoi l'Afrique est-elle un terrain favorable à l'idéologie djihadiste ?


Les populations et ethnies marginalisées sont trop souvent séduites. Elles souffrent de conflits, se rebellent généralement face au leadership traditionnel de certaines tribus ou clans, ou du pouvoir central. La mouvance salafiste, depuis des décennies, a préparé là-bas le terrain pour le djihadisme. Se tourner vers le djihadisme, c’est une façon de contester toute forme de pouvoir local, vu comme corrompu.

Le Sahel est aussi une zone énorme, très difficile à contrôler, traditionnellement de commerce mais aussi de contrebande. La vente d’armes et le trafic humain y jouent un grand rôle dans l’économie. Ils permettent à des organisations clandestines comme l’organisation "État islamique" d’utiliser leur savoir-faire pour trafiquer et s’acheter des alliances avec cet argent. Cette économie peut offrir un salaire comme milicien, comme combattant. Elle permet de redistribuer un peu d’argent dans des régions où il n’y a pas beaucoup de richesses. 
 

Ils ont pu faire un travail d’infiltration. Ils connaissent très bien le paysage politique local

La mouvance djihadiste est présente en Afrique depuis les années 1990. Avec les évènements en Algérie d'Al Qaïda, ils ont pu faire un travail d’infiltration. Ils connaissent très bien le paysage politique local, que l’on connaît relativement mal.

Il n’y a pas non plus de frontières étanches. Ce sont des zones très vastes et le Sahel a très peu de présence étatique, avec des troupes françaises ou des troupes internationales qui ne parviennent pas à contrôler un territoire. Il y a un défi géographique énorme à relever.
 

Ils ont une capacité de nuisance énorme.

Doit-on vraiment craindre les plus petites branches de l'EI en Afrique ? 

Ils n’auront jamais les moyens militaires de l’"État islamique" comme en Irak ou en Syrie, avec des zones plus densément peuplées et des accès aux armes comme à Mossoul où les djihadistes se sont fortement équipés. Mais ils ont malgré tout une capacité de nuisance énorme. Ils ont la possibilité d’affaiblir des gouvernements centraux comme au Burkina Faso, au Niger ou encore au Mali. Ils ont à leur portée un territoire immense qui s'étale du Soudan jusqu’au Sénégal. Ce sont donc des dizaines de pays qui peuvent être affaiblis et où des zones de non droits peuvent émerger.

N'oublions pas non plus l’exemple somalien : depuis 30 ans ils essaient d’affaiblir les Chababs (ndlr : groupe islamique radical et terroriste) et encore aujourd’hui, la guerre continue. La Somalie n’est plus réellement un État dans le sens propre, des zones entières sont contrôlées par des djihadistes. Au Yémen, Al Qaïda opère d’une manière plus subtile que l’"État islamique". Selon les observateurs, ils contrôlent des villes et des zones entières sans se montrer ouvertement. Ils ont une capacité à financer un conflit dans toute une région.

Il faut voir le combat contre le djihadisme comme un conflit de basse intensité sur du très long terme, des décennies et des décennies

Quel est l'avenir de l'organisation "État islamique" à long terme ?
 

La mouvance djihadiste est plus que jamais présente dans l’histoire. Le califat est défait mais le djihadisme est partout. Avec une étendue inimaginable. Prenez les attentats au Sri Lanka, en Australie ou encore aux Philippines, en Indonésie et en Thaïlande. Nous sommes confrontés à une idéologie qui se répand, malgré des énormes défaites et l´éliminations de chefs très importants. Il est dur de nommer un pays qui ne compte pas de sympathisants du djihadisme. C’est peut être ça, le grand défi : savoir où auront lieu les résurgences.