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Mort de George Floyd aux États-Unis : deux semaines inédites dans l’œil des reporters

Manifestation à Minneapolis cinq jours après la mort de George Floyd, le 25 mai 2020.<br />
 
Manifestation à Minneapolis cinq jours après la mort de George Floyd, le 25 mai 2020.
 
​©AP Photo / Julio Cortez

La mort de George Floyd a généré un mouvement de protestation historique aux États-Unis. Chaque jour des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues pour dénoncer le racisme et les brutalités policières. Ces protestations sont-elles différentes des précédentes ? Nous avons demandé leurs impressions et leur analyse à trois observateurs de la société américaine couvrant ses événements.

"J'ai été surpris que cela dure, surpris que cela soit aussi massif et que cela touche, y compris de petites villes sans passé de violences policières". Gilles Paris est le correspondant du Monde à Washington, depuis 2014. Pour le grand quotidien français il couvre les événements dans la capitale américaine et il s'est aussi rendu aux funérailles de George Floyd, à Houston, au Texas. Depuis son arrivée aux Etats-Unis, sous la présidence de Barack Obama, Gilles Paris a eu l'occasion de couvrir plusieurs événements similaires à l'affaire Floyd.
 

Sans doute la violence des images a parlé à tous cette fois-ci.Gilles Paris, correspondant du Monde

"Mon premier reportage, en 2014, a eu pour cadre Ferguson après la mort de Michael Brown. Les manifestations étaient presque limitées à cette banlieue de Saint Louis et les marcheurs majoritairement des Noirs. Samedi 6 juin, à Washington, c'était majoritairement des Blancs, mais les Latinos et et les "Asiatiques" (aux Etats-Unis, cela désigne les ressortissants des pays qui vont de l'Inde au Japon) étaient aussi présents. Sans doute la violence a parlé à tous cette fois-ci", explique-t-il.
 

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Mais qu'est-ce qui a changé en Amérique ? "Peut-être l'accumulation des bavures sans aucune parole présidentielle forte", poursuit le correspondant du Monde. "Peut-être le poids des images insoutenables pour Minneapolis et la Géorgie, peut-être aussi un (r)éveil civique engagé par les marches des femmes et celles des lycéens après Parkland". 

Manifestation à deux pas de la Maison Blanche, le samedi 6 juin 2020.<br />
©AP Photo/Andrew Harnik
Manifestation à deux pas de la Maison Blanche, le samedi 6 juin 2020.
©AP Photo/Andrew Harnik

Michael Brown (voir encadré ci-dessous), Trayvon Martin (un adolescent noir non armé qui avait été abattu par un vigile en 2012 en Floride) et maintenant George Floyd : autant de symboles tragiques des violences policières. Des morts que les manifestants ne veulent pas oublier. Les portraits de ces Afro-Américains, tous morts aux mains de la police ces dernières années, ont d'ailleurs été accrochés à l’imposant grillage dressé devant la Maison Blanche.

"Lors de mes interviews, j'ai ressenti une colère sous-jacente", raconte Corentin Pennarguear, correspondant du magazine français L'Express et du quotidien suisse Le Temps. "Mais les gens n’étaient pas encore rassemblés. Et là cette violence policière est tellement énorme, la vidéo de l’arrestation et la mort de George Floyd tellement atroces, que beaucoup se sentent concernés. Ca mobilise les gens"

Le reporter français est arrivé aux Etats-Unis en 2018. Pour L'Express, il a couvert les manifestations contre les violences policières à Minneapolis et New York. "Une rencontre m’a marquée durant mon reportage. Une jeune femme afro-américaine de 26 ans m'a dit : "en tant que femme noire je sais que je vais devoir manifester toute ma vie". En couvrant les manifestations, j’ai senti que les gens voulaient communiquer avec les journalistes, ils avaient envie qu’on entende leur voix".
 
La mort de George Floyd est une injustice, c’est flagrant.Laura Geisswiller, reporter de l'agence Keep in news
Depuis les décès à l'été 2014 de Michael Brown à Ferguson et d'Eric Garner à New York le mouvement Black Lives Matter ("La vie des Noirs compte"), a essaimé dans le monde entier. Et ce sont ces voix indignées qui depuis deux semaines retentissent de Minneapolis à Houston, de San Francisco à Londres, Rome, Sydney ou Tokyo.
 
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En quelques jours #BlackLivesMatter, jusqu'ici essentiellement présent dans les manifestations américaines et aux réseaux sociaux, est devenu un slogan universel.
 
Des Américains venus se recueillir devant le mémorial érigé à la mémoire de George Floyd à Minneapolis le 31 mai 2020.<br />
©AP Photo / John Minchillo
Des Américains venus se recueillir devant le mémorial érigé à la mémoire de George Floyd à Minneapolis le 31 mai 2020.
©AP Photo / John Minchillo
Laura Geisswiller, reporter de l'agence Keep in news, a couvert les manifestations à Minneapolis pour l'émission Quotidien, mais aussi celles de Washignton et les obsèques de George Floyd à Houston. "Minneapolis est une ville majoritairement blanche, explique-t-elle. "Et pourtant dans les manifs de jour il y avait beaucoup de blancs et le soir plus de Noirs mais il y a avait un consensus. Une des personnes que j’ai interrogée m’a dit : "c’est la première fois que j’ai l’impression que les Blancs peuvent comprendre ce qu’on vit". Car il n’y a aucun doute : la mort de George Floyd est une injustice, c’est flagrant", commente-t-elle.
 
Les Etats-Unis sont comme une cocotte minute.Corentin Pennarguear, correspondant de L'Express et du Temps
"Les Etats-Unis sont comme une cocotte minute. Cela fait trois ans qu’ils ont un président omniprésent qui divise et attise les tensions. Il l’assume : il veut parler à sa base avant tout, aux 46% qui ont voté pour lui. Cela créé beaucoup de frustrations", analyse Corentin Pennarguear du Temps.

Et Donald Trump poursuit d'ailleurs dans cette lignée en se revendiquant président de "la loi et l'ordre" (law and order) le 1 er juin alors que des violences ont éclaté sous les fenêtres de la Maison Blanche quelques heures plus tôt. "Il flatte une droite dure", commente Gilles Paris. "Celle qui pense que les discriminations qui touchent les Blancs sont plus importantes que celles qui touchent les Noirs, nostalgique d'un passé fantasmé, mais c'est un socle étroit qu'il a déjà avec lui".

Mais alors les manifestations de ces derniers jours, la colère mondiale suscitée par ce drame, peuvent-elles influer sur l'élection présidentielle américaine ? "Comme tout passe très vite avec Donald Trump, il est difficile de savoir si cela pourra jouer. On verra avec la mobilisation de la marche du 28 août (mobilisation en référence de la "Marche sur Washington" du 28 août 1963, où de nombreux blancs défilèrent avec Martin Luther King, NDLR), mais ce réveil civique peut jouer sur la participation des jeunes, des jeunes Noirs (tous très hostiles à Trump) sauf si Joe Biden ne parvient pas à être crédible dans son rôle de consolateur/réformateur", conclut le correspondant du Monde.

En raison du mode de scrutin complexe des élections américaines, du rôle des réseaux sociaux, de la personnalité clivante et imprévisible de Donald Trump, du flou quant à la pérennité de ce mouvement.... difficile en effet de prédire quoi que ce soit. Les analystes s'y sont déjà trompés en 2016.
 
Les principales émeutes raciales aux Etats-Unis depuis 2014

2014 : Ferguson
La mort d'un jeune Noir de 18 ans, Michael Brown, tué par balles par un policier blanc à Ferguson (Missouri), provoque, du 9 au 19 août, dix jours de violentes émeutes entre la population noire et des forces de l'ordre. Fin novembre, l'annonce de l'abandon des poursuites contre le policier déclenche une nouvelle explosion de colère. 

2015 : Baltimore
Le 19 avril, Freddie Gray un jeune noir de 25 ans meurt, une semaine après avoir subi une fracture aux vertèbres cervicales lors de son transport dans un fourgon policier à Baltimore (Maryland). L'affaire et la diffusion de vidéos de l'interpellation de Freddie Gray, pour un regard de travers, déclenchent de violentes émeutes et des pillages dans cette ville de 620.000 habitants dont près des deux tiers sont noirs. L'Etat d'urgence est déclaré et les autorités appellent les militaires de la Garde nationale en renfort.

2016 : Charlotte
En septembre, de violentes manifestations éclatent à Charlotte (Caroline du Nord) après la mort de Keith Lamont Scott, un homme noir de 43 ans, tué alors qu'il sortait d'un véhicule et était cerné par des policiers. D'après les forces de l'ordre, il a été mortellement blessé par balle alors qu'il refusait de lâcher son arme de poing. Mais ses proches affirment qu'il n'avait qu'un livre en main et qu'il attendait pacifiquement son fils à un arrêt d'autobus. Après plusieurs nuits de manifestations tendues, le gouverneur décrète l'état d'urgence et appelle en renfort les militaires de la Garde nationale.
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