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Mort de Jacques Chirac : le Liban perd « un grand ami »

Rafiq Hariri et Jacques Chirac à Paris, le 27 mars 2003
Rafiq Hariri et Jacques Chirac à Paris, le 27 mars 2003
(AP Photo / Remy de la Mauviniere)

Jacques Chirac est l'un des "plus grands hommes" de la France, a réagi le Premier ministre libanais Saad Hariri à l'annonce de son décès, jeudi 26 septembre 2019. Il a d'ailleurs décrété une journée de deuil national ce lundi 30 septembre, jour des obsèques de l’ancien président français. Ce dernier entretenait des liens officiels et personnels privilégiés avec le pays du Cèdre.   

Premier ministre à trois reprises sous les présidences de Valéry Giscard d’Estaing (1974-1976) et de François Mitterrand (de 1986 à 1988 et de 1993 à 1995), puis chef d’Etat entre 1995 et 2007, Jacques Chirac aura connu et accompagné, à travers sa longue carrière politique, l’une des périodes les plus cruciales de l’Histoire du pays du Cèdre, des heures sombres de la guerre aux années de reconstruction. 

L’engagement de Chirac en faveur du Liban remonte au début des années 1980, bien avant son accès à la première magistrature. La guerre dans le pays avait alors éclaté quelques années auparavant, sur fond de division sur la question palestinienne, et instauré un profond clivage entre les rues chrétienne et musulmane. 
 

Jacques Chirac lors de la conférence internationale sur le soutien au Liban, en janvier 2007
Jacques Chirac lors de la conférence internationale sur le soutien au Liban, en janvier 2007
(DR)

En 1981, c’est à son initiative qu’une délégation mixte RPR-PS, composée entre autres de Roland Dumas et de François de Grossouvre se rend à Beyrouth pour tenter une médiation entre les principaux protagonistes.

L’ancien président libanais (de 1982 à 1988) Amine Gemayel s’en souvient : « C’était la première fois qu’un comité mixte qui dépasse les carcans de la politique interne française se rendait au Liban, à l’invitation de Walid Joumblatt et de moi-même. Nous représentions la gauche et la droite libanaises de l’époque. Cette initiative était sur le point de déboucher sur un cessez-le-feu permanent en vue d’une fin des hostilités, avant qu’elle ne soit compromise par l’invasion israélienne de 1982 ».

Quelques années plus tard, Chirac invite Gemayel à Paris. « Il avait tenu un discours très engagé en faveur de la politique officielle du gouvernement et de la position libanaise », poursuit l’ancien chef d’Etat.  

En pleine guerre, le soutien apporté au Liban est également d’ordre économique. « Un plan d’appui à l’économie locale avait été élaboré par le gouvernement de l’époque. Chirac avait alors donné ses instructions au groupe COFAS pour que les sociétés françaises puissent concourir sans risques majeurs au programme de relève à travers des travaux d’infrastructure », précise Gemayel. 
 

Il avait des sentiments spéciaux pour le Liban et entretenait des liens amicaux et humains avec plusieurs membres de sa classe politique.

Amine Gemayel, ancien président libanais. 


En 1988, alors que le mandat de ce dernier arrive à terme sans alternance envisageable à l’horizon, Jacques Chirac, alors Premier ministre, s’engage pour éviter un vide présidentiel.  « Il a été très actif, de concert avec le roi Fahd d’Arabie, pour tenter de dégager un consensus interne. Mais la pression syro-iranienne était telle à l’époque qu’elle dépassait de loin les disponibilités  occidentale et arabe », se souvient l’ancien chef d’Etat libanais.

Jacques Chirac au Parlement libanais.
Jacques Chirac au Parlement libanais.
© Ministère des Affaires étrangères français

Le pouvoir sera légué au dernier quart d’heure à un cabinet militaire dirigé par le commandant en chef de l’armée de l’époque, Michel Aoun. 

Par la suite, l’ancien locataire de l’Elysée participera à plusieurs missions politiques et diplomatiques d’envergure, dont maintes tentatives de résolution du conflit libanais, le vote en 2004 de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies, suivies en 2006 des résolutions 1664 et 1701, instaurant le Tribunal Spécial pour le Liban (TSL) puis mettant fin à la guerre entre Israël et le Hezbollah, en sus de l’organisation de trois conférences internationales d’aide ayant mobilisé une dizaine de milliards de dollars. 

« Il a vécu intensément le drame du pays et tenté d’alléger ses souffrances et celles de son peuple. Il avait des sentiments spéciaux pour le Liban et entretenait des liens amicaux et humains avec plusieurs membres de sa classe politique », souligne Amine Gemayel.   

Les années post-guerre : éducation et francophonie


Après les accords de Taëf qui mirent fin à quinze ans de combats, et auxquels « Chirac participa indirectement à travers son parti », rappelle le député Marwan Hamadé, le Liban renoue avec un semblant de paix, garantie par une tutelle syrienne bénie par les Etats-Unis et l’Arabe saoudite. La France s’aligne sur la position des nouveaux parrains du pays, tandis que Jacques Chirac soutient pleinement Rafic Hariri, Premier ministre de 1992 à 1998 puis de 2000 à 2004, dans ses efforts de reconstruction.

Jacques Chirac lors du sommet de la Francophonie en octobre 2002.
Jacques Chirac lors du sommet de la Francophonie en octobre 2002.
© Ministère des Affaires étrangères français

Le milliardaire libano-saoudien s’engage dans un vaste chantier infrastructurel, soutenu par la communauté internationale et un puissant réseau de connexions à travers le monde.
 
Dans un Liban à réinventer, l’éducation revient au devant de la scène. En 1996, les deux hommes inaugurent l’Ecole supérieure des Affaires (ESA), une grande école de commerce basée à Beyrouth qui décerne des diplômes en partenariat avec d’autres établissements français. 

L’objectif est également d’entretenir la langue française dans le seul pays francophone du Moyen-Orient. 

A cette même période, un journal télévisé en français, le seul de la région, voit d’ailleurs le jour sur la Future TV – une chaîne locale détenue par la famille Hariri. 

En parallèle, Chirac œuvre pour replacer Beyrouth au carrefour des rencontres internationales francophones. « Je me souviens encore d’un débat à Hanoï en 2001 devant fixer le lieu du sommet de la francophonie. L’ancien chef d’Etat exigea presque manu militari grâce à ses amis africains le transfert du sommet de Bucarest à Beyrouth », témoigne Marwan Hamadé.   
 

Soutien à la résistance contre Israël

L’ex-président français soutient, par ailleurs, les efforts diplomatiques de Rafic Hariri pour mettre fin à l’occupation israélienne dans le pays, menés en parallèle avec la résistance armée du Hezbollah. 
 

De lui, je retiendrai personnellement l’image de sa réaction dans les rues de Jérusalem. 

Marwan Hamadé, député.

« Depuis son accès au pouvoir, Chirac a largement protégé la résistance libanaise face à Israël, y compris le Hezbollah, dès lors que les dirigeants de Tel Aviv ont commencé à répliquer contre des objectifs civils. (…) " L’accord d’avril " 1996, obtenu grâce à lui, au lendemain du massacre de Cana, a permis au parti de Dieu de s’exercer sans exposer les civils à des représailles », rappelle Marwan Hamadé. Ce massacre avait fait 118 morts, tous des civils, dont des dizaines d’enfants. 

Le soutien officiel de la France à la libération du Liban se poursuit jusqu’au retrait le 25 mai 2000 de Tsahal, conformément à la résolution onusienne 425, 
après 22 ans d’occupation. 

L’ex-président était aussi « un grand ami de la Palestine et du monde arabe en général », affirme, de son côté, Walid Joumblatt. 

« Ce pur descendant de la tradition gaullienne a toujours manifesté sa solidarité avec les pays de la région (…). De lui, je retiendrai personnellement l’image de sa réaction dans les rues de Jérusalem quand la police israélienne avait tenté de l’isoler de la population palestinienne et de son accès de colère à l’égard des policiers », ajoute Marwan Hamadé.  

Le coup de gueule de Chirac lors de cette visite effectuée en octobre 1996 en Israël avait fait le tour du monde, lui assurant une grande popularité dans le monde arabe et au Liban. 

Sur le terrain, l’opposition anti-syrienne prend davantage d’ampleur. Une unité  islamo-chrétienne est scellée contre l’hégémonie syrienne, tandis que les rangs des manifestants dans les rues de la capitale ne cessent de grossir.  

Chirac saisit l’occasion pour accentuer la pression sur le régime d’Assad, de concert avec Georges Bush, via des concertations internationales de haut niveau et leurs ambassadeurs respectifs sur le terrain, réputés par leur fermeté, Bernard Émié et Jeffrey Feltman. 
 
Sous la pression interne et occidentale, Damas finit par retirer ses troupes, le 26 avril 2005, au terme de  29 ans d’occupation.

Quelques mois plus tard, Jacques Chirac sera, en outre, « le champion de la résolution 1664 des Nations Unies instituant le Tribunal Spécial pour le Liban (TSL) », chargé du jugement des auteurs de l’assassinat de Hariri, ainsi que d’autres personnalités anti-syriennes liquidées dans la foulée, dont les journalistes Samir Kassir et Gebran Tueni. Celui-ci accable davantage le régime de Damas ainsi que son allié local, le Hezbollah, dont quatre cadres sont accusés d’avoir participé à l’élimination de Hariri. 

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Nazek Hariri, veuve de l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri est accueilli par le président français Jacques Chirac devant une messe à l'église "Notre-Dame du Liban" à Paris, le mardi 14 février 2006. (AP Photo / Jacques Brinon)<br />
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Nazek Hariri, veuve de l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri est accueilli par le président français Jacques Chirac devant une messe à l'église "Notre-Dame du Liban" à Paris, le mardi 14 février 2006. (AP Photo / Jacques Brinon)
 
 
(AP Photo / Jacques Brinon)

Mais son engagement ne s’arrête pas là. Profitant de la dernière année de son second mandat, il double les bouchées pour soutenir le gouvernement de Fouad Siniora, issue d’une majorité parlementaire anti-syrienne fragilisée par une série d’attentats imputés à Damas, et apporte un plein appui à l’adoption de la résolution 1701 des Nations Unies visant à mettre fin au conflit de juillet 2006 entre Israël et le Hezbollah et appelant au déploiement de l’armée libanaise dans le Sud-Liban, jusque-là sous la tutelle quasi-exclusive de la milice de Hassan Nasrallah.

Paternalisme et aides financières 

Parallèlement à son engagement sur le plan politique, Jacques Chirac fut, par ailleurs, le parrain de trois grandes conférences internationales d’aide au Liban au cours des années 1990 et 2000. Baptisées Paris I, Paris II et Paris III, celles-ci ont permis d’engager des promesses de fonds de plus de 10 milliards de dollars de la part de plusieurs pays occidentaux et arabes. 

L’implication personnelle de Chirac, voire ses déclarations parfois musclées à l’égard de certains bailleurs hésitants, avaient alors défrayé la chronique. « Il n’hésitait pas à frapper du poing sur la table pour exiger l’assistance financière de certains pays et des prêts à long terme », assure Marwan Hamadé. 

L’une des manifestations à caractère anecdotique de cette volonté d’aide presque paternaliste a lieu en 2007, lors de la conférence Paris III, lorsque Chirac, en réponse au traditionnel « Que Dieu soit avec vous » de la clôture du discours du ministre des Finances koweïtien Badr Michari Al-Humaïdi lance à l’adresse de ce dernier : « C’est vrai, il faut que Dieu soit avec nous, mais je n’ai pas encore saisi quel était le montant de votre aide ». 

Cette conférence, organisée quelques mois après la guerre dévastatrice de juillet 2006, finit par réunir 7,6 milliards de dollars d'engagements en faveur du Liban.

Sarkozy et Hollande : pas la même chaleur 

Enfin, derrière le double parrainage politique et économique, se cache un Jacques Chirac chaleureux et compatissant dans les souvenirs de nombreux Libanais.  « Quand mon fils Pierre fut assassiné en 2006, il m’a appelé au téléphone (…) Il était profondément bouleversé et m’a parlé sur un ton particulièrement affectueux qui dépasse les normes protocolaires », raconte Amine Gemayel. 

Cette dimension affective ne caractérisera pas les relations de ses successeurs avec le pays du cèdre. « L’engagement et la politique de Nicolas Sarkozy et de François Hollande à l’égard du Liban ne revêtent ni la même ampleur ni la même chaleur », regrette Marwan Hamadé.

« L’un des moments les plus pénibles pour moi fut de voir Bachar el-Assad invité par le président Sarkozy au défilé du 14 juillet en 2010 », ajoute le député franco-libanais. 

Il n’en demeure pas moins que cette image positive de l’ex-président français ne fait pas l’unanimité parmi l’ensemble des Libanais. Certains en gardent le souvenir d’un président biaisé en faveur de la famille Hariri, en contrepartie de services généreux présumés de la part de cette dernière. C’est d’ailleurs dans un appartement appartenant à la famille du milliardaire qu’il aura logé après avoir quitté l’Elysée.