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Mort de Sabine Weiss, la dernière photographe "humaniste"

<p>Sabine Weiss, le 17 juin 2016 au Château de Tours</p>

Sabine Weiss, le 17 juin 2016 au Château de Tours

© Jacques Maugars - Wikipedia

Sabine Weiss aimait capturer les "morveux", les "mendiants" et les "petits narquois" croisés dans la rue. Cette photographe, espiègle et rigoureuse, connue également pour ses photos de mode parues dans Vogue était la dernière disciple de l'école française humaniste.  

Comme Doisneau, Boubat, Willy Ronis ou encore Izis, Sabine Weiss, décédée mardi 28 décembre à 97 ans, a immortalisé la vie simple des gens, sans toutefois revendiquer une quelconque influence.

"Je n'ai jamais pensé faire de la photo humaniste. Une bonne photo doit toucher, être bien composée et dépouillée. La sensibilité des personnes doit sauter aux yeux", affirmait-elle dans La Croix. 

Lauréate du Prix Women in Motion in 2020 de la photographie, Sabine Weiss a fait l'objet de quelque 160 expositions à travers le monde. 

Image de Sabine Weiss, issue de la rétrospective faite lors des rencontres de la photographie d'Arles en 2021.
Image de Sabine Weiss, issue de la rétrospective faite lors des rencontres de la photographie d'Arles en 2021.
(Capture d'écran)

Pionnière de la photo d'après-guerre, cette technicienne hors pair, au parcours éclectique, en couleur comme en noir et blanc, était née en Suisse avant d'être naturalisée française en 1995.   

Personnalité discrète et moins connue du grand public que d'autres photographes de son époque, cette femme pétillante d'1m 55 qui niait avoir souffert d'une quelconque "ségrégation" comme femme, voulait établir "un dialogue constant" avec son sujet, considérant la photographie comme "une amitié"

"Les gens qui me connaissent sont ceux qui aiment mon regard", disait-elle sur France Inter. "Je suis compatissante"

"J'attends jamais"

Le Paris de l'après-guerre a lancé sa carrière. Là, autour des années 50, elle arpente, souvent de nuit, la capitale avec son mari, le peintre américain Hugh Weiss (le couple adoptera une fille) pour figer des instants fugaces: ouvriers en action, baisers furtifs, allées et venues dans les bouches de métro. "La capitale, à l'époque, baignait la nuit, dans de beaux brouillards".

Sur ces clichés, les enfants sont très présents, comme cette rayonnante petite Égyptienne immortalisée au débotté. "C'est un défi, il faut aller vite et moi j'attends jamais!"

Dans ce qu'elle nommait "mes images de morveux", elle accroche les sourires, les jeux ou les singeries de bouilles crasseuses aux vêtements déchirés. "C'est amusant de jouer avec les enfants de la rue", disait-elle, avec le désir d'avoir été le témoin de son époque et de dénoncer les injustices. 

Née Weber le 23 juillet 1924 à Saint-Gingolph au bord du lac Léman, Sabine Weiss acquiert à 12 ans son premier appareil avec son argent de poche. Pas scolaire, elle apprend à 16 ans le métier dans un célèbre studio genevois. 

Arrivée à Paris en 1946, elle travaille pour le photographe de mode Willy Maywald. L'année de son mariage, en 1950, elle ouvre son studio dans le 16e arrondissement tandis que Doisneau l'introduit à Vogue et au sein de l'agence Rapho (devenue Gamma-Rapho).

Elle fréquente les milieux artistiques, fait des portraits de Stravinski, Britten, Dubuffet, Léger ou Giacometti. Elle va travailler, et réussir, dans plusieurs registres : reportage (elle voyage beaucoup), publicité, mode, spectacle, architecture. 

"J'ai fait de tout dans la photo", confiait-elle en 2020. "Je suis allée dans des morgues, dans des usines, j'ai photographié des gens riches, j'ai fait des photos de mode... Mais ce qui reste, ce sont uniquement des photos que j'ai prises pour moi, à la sauvette".

"Photographiez !"

Préférant en toutes choses la sobriété aux "choses très éclatantes", elle répond aux commandes des grands magazines (Newsweek, Time, Life, Esquire, Paris-Match etc).

Prolifique et généreuse, Sabine Weiss lègue en 2017 200.000 négatifs et 7.000 planches-contacts au Musée de l'Élysée à Lausanne. "Je ne sais pas combien j'ai fait de photos, disait-elle en 2014, de toute façon, ça ne veut pas dire grand chose".

Au cours de cette même interview, elle s'émerveillait - sans nostalgie - de la révolution numérique : "c'est formidable, ça fait de la netteté, le temps de pose, les objectifs sont merveilleux".

Actuellement, "les gens ne photographient pas tellement autour d'eux, mais plutôt eux-mêmes", constatait-elle auprès en 2020, en allusion aux selfies.

Pour elle, ce sont toutes les traces de vie qu'il faudrait conserver au fil du temps. "Il faut dire aux gens: photographiez, photographiez les gens, les choses autour de vous. Dites-le !"

Les grandes dates de la photographe franco-suisse Sabine Weiss, grande représentante de l'école française humaniste : 

- 23 juillet 1924 : Sabine Weber nait à Saint-Gingolph, dans la partie suisse de ce village coupé en deux par la frontière avec la France.

- 1946 : travaille à Paris auprès du photographe de mode Willy Maywald. 

- 1950/52 : épouse le peintre américain Hugh Weiss, se lance comme photographe indépendante puis rencontre Robert Doisneau chez Vogue.

- 1954 : exposition à l'Art Institute of Chicago, suivie de dizaines d'autres.

- 1983 : publication de "La petite Egyptienne", une de ses photos les plus célèbres, prise près de Louxor. 

- 1995 : naturalisée française. 

- 2006 : exposition au Musée d'art moderne de la ville de Paris.

- 2017 : fait don de ses archives au musée de l’Élysée de Lausanne.

- 2020 : lauréate du prix "Women in Motion" de la photographie pour l'ensemble de sa carrière, remis à Arles en 2021.

- 2021 : décès à Paris le 28 décembre à 97 ans