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Nord Stream 2 : le gazoduc de la discorde

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Bernd Wuestneck/AP 11 Novembre 2018, un bateau travaille sur le tracé du gazoduc Nord Stream 2, reliant la Russie à l'Allemagne à travers la mer Baltique.

Nord Stream 2 est le projet d'un gazoduc de 1230 kilomètres de longueur reliant la Russie à l'Allemagne. Un gazoduc aussi long que l'ambition de la Russie sur le marché européen est grande. Premier fournisseur de gaz en Europe, le Kremlin entend bien le rester dans les années à venir. Quoi qu'en dise la première puissance mondiale. Entretien.
 

Le projet de gazoduc du géant russe Gazprom, Nord Stream 2, permettrait de doubler les livraisons de gaz naturel vers l'Europe. Une relative dépendance du vieux continent et notamment de l'Allemagne à l'égard de la Russie, qui effraie le premier fournisseur de gaz dans le monde, les États-Unis.

Vendredi, le Congrès américain obtenait l'aval du président Donald Trump sur la prise de sanctions à l'égard des entreprises européennes participant à la construction du gazoduc. Une de leurs craintes : que la Russie, deuxième fournisseur mondial, ne se serve du gaz comme d'un levier d'influence sur l'Europe. Des sanctions américaines dénoncées par l'Union européenne samedi, dans un contexte de réchauffement des relations avec le Kremlin et où le président français entend bien intégrer la Russie dans le jeu international. 

Entretien avec Francis Perrin, chercheur à l'IRIS, l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques.

TV5Monde : Qu'est-ce que le controversé Nord Stream 2 ? 

Francis Perrin : Nord Stream 2 est un projet d’exportation de gaz  naturel russe vers l’Allemagne. C’est un gazoduc qui reliera la Russie à l’Allemagne en passant sous la mer Baltique. C’est un très gros projet dont le coût est évalué à environ 10 milliards d’euros et qui associe le russe Gazprom, géant mondial du gaz, à cinq sociétés européennes, dont deux sociétés allemandes, la française Engie et le Royal Dutch Shell.  
 

Les États-Unis se mêlent de beaucoup de choses parce qu'ils sont la première puissance mondiale

Francis Perrin, chercheur à l'IRIS


Pourquoi les États-Unis interviennent-ils dans cet accord passé entre l’Allemagne, l’Union européenne et la Russie ?

F.P : Les États-Unis se mêlent de beaucoup de choses, parce qu’ils sont la première puissance mondiale. C’est peut-être l’aspect le plus facile de la réponse sur ce point-là. Ils estiment que l’Union européenne est déjà assez dépendante du gaz russe et vis-à-vis de Gazprom, un groupe contrôlé majoritairement par le Kremlin. Selon Gazprom, sa part de marché en Europe et en Turquie est évaluée à 35%. Si Nord Stream 2 entre en fonction dans les prochains mois et si la Russie achève ce qui est en train d’être le cas, un autre projet de gazoduc, Turk Stream, qui reliera la Russie, la mer noire, la Turquie, puis la Grèce et donc l’Union européenne, cela lui permettra de vendre beaucoup plus de gaz à l’Europe et d’augmenter sa part de marché sur le marché gazier européen. À Washington, l’administration Trump craint que cela ne permette à la Russie d’avoir une capacité d’influence sur l’Union européenne, en utilisant éventuellement le gaz comme une arme géopolitique sur Bruxelles et les grandes capitales européennes.
 

Pour Washington, les Européens vont s’autocensurer parce qu’ils ont peur


La Russie compte-t-elle utiliser son gaz comme levier d’influence en Europe ?

F.P : Il y a  ce qui est explicite et ce qui est implicite dans le domaine de l’influence autour de l’énergie. Notamment autour du gaz naturel. La Russie souligne très souvent et depuis des dizaines d’années, qu'elle fournit beaucoup de gaz à l’Union européenne sans avoir jamais coupé ses exportations, en dépit de certains désaccords. C'est parfaitement vrai. Du côté américain, on estime que lorsque vous êtes très dépendant d’un fournisseur de gaz comme la Russie, cette dernière n’a pas forcément besoin d’utiliser l’arme énergétique en tant que telle. Le simple fait de bénéficier de cette ressource sans encombre peut vous faire faire inconsciemment ce que l’on attend de vous. Pour Washington, les Européens vont s’autocensurer parce qu’ils ont peur, du fait d’une dépendance croissante par rapport au gaz russe, que la Russie puisse un jour utiliser l’arme gazière. Nous sommes face à deux discours, deux rationalités différentes. 
 

Emmanuel Macron essaye de réinserer Moscou dans le jeu international

Palais de l'Elysée, 9 décembre 2019 - le président Emmanuel Macron accueille Vladimir Poutine dans le cadre du processus de paix entre la Russie et l'Ukraine.
Palais de l'Elysée, 9 décembre 2019 - le président Emmanuel Macron accueille Vladimir Poutine dans le cadre du processus de paix entre la Russie et l'Ukraine.
Rafael Yaghobzadeh/AP


Les relations de plus en plus chaleureuses entre la France et la Russie ne doivent pas plus rassurer l'administration Trump ...

F.P : C’est un réchauffement essentiellement stratégique. La France, par l’intermédiaire de son président, estime que la Russie est un acteur majeur de la vie internationale sur différents conflits, sur différents théâtres d’opérations, y compris au Moyen-Orient, avec la guerre en Syrie, mais aussi avec l’Ukraine… En ce sens, Emmanuel Macron essaye de réinserer Moscou dans le jeu international, à certaines conditions. Il estime aussi que si l'on sanctionne trop ce pays et qu'on l’exclut d’un certain nombre de discussions, de forums et d’organisations, la Russie aura une attitude plus dure, plus négative. Les Américains, notamment l’administration Trump, le département d’État et son secrétaire Mike Pompeo - très dur sur la question de la Russie - estiment que Moscou doit d’abord donner des gages de confiance pour pouvoir être réinséré dans certains dossiers. En attendant, les États-Unis répondent par la force, par la puissance. Ils punissent donc le comportement de Moscou sur certains dossiers, sous forme de sanctions économiques. À nouveau, nous sommes face à deux discours complétement différents. Il y a un autre élément à prendre en compte dans la position de la France par rapport à Nord Stream 2. Le groupe français Engie étant l’un des acteurs financiers du projet, il souhaite évidemment que les autorités françaises n’aient pas une position trop dure par rapport à la Russie. 
 

L'Union européenne estime que les sanctions extraterritoriales américaines ne devraient pas exister 


Il n'y a pas que la France... L'Union européenne a également dénoncé les sanctions brandies par l'administration Trump. 

F.P : L’Union européenne rappelle une position de principe. Elle estime que les sanctions américaines à caractère extraterritorial ne devraient pas exister. Extraterritorial, cela veut dire que les États-Unis se donnent le droit au travers de leur législation, de sanctionner des compagnies non américaines participant ou contribuant à des projets qui semblent contraires à leurs intérêts stratégiques et nationaux. Ils le font avec la Russie pour le Nordstream 2 et le Turk Stream. Ils le font aussi avec l’Iran, avec une ampleur beaucoup plus grande. Depuis la fin de l'année 2018, les Américains menacent de sanctionner toute compagnie qui importerait du pétrole et du gaz iranien, ou qui investirait dans le secteur pétrolier et gazier en Iran. De ce fait, face aux menaces des sanctions américaines, les exportations de pétrole de l'Iran ont baissé de 90%. 

Certains pays ont fait état de craintes concernant le renforcement de l’espionnage russe dans la mer Baltique


Certains acteurs américains et européens craignent que la Russie
profite du tracé de son nouveau gazoduc pour espionner. Est-ce plausible ? 


F.P : Nous sommes sur des projets stratégiques et un projet gazier de grande taille. Qui dit stratégique dit qu’il faut quand même regarder certaines implications militaires. Nordstream 2 part de la Russie, va vers l’Allemagne et passe à travers des eaux sous contrôle de plusieurs pays nordiques. Certains de ces pays ont fait état de craintes concernant le renforcement de l’espionnage russe dans la mer Baltique. Ce sont des pratiques de la part des militaires qui ne sont pas totalement nouvelles. C’est pour cela que le tracé du Nord Stream 2 a été étudié de très près par les pays nordiques européens concernés. Celui qui a fait le plus de résistance à ce jour, c’est le Danemark. Alors que les autres pays concernés par le tracé avaient finalement donné leur accord, le Danemark n'a donné son feu vert qu’à la fin de l'année 2019, après avoir étudié très précisément le tracé du gazoduc et s’y être opposé le plus longtemps possible. Position à laquelle ont été sensibles les Américains. Alors que le Danemark venait de refuser l'offre américaine d'achat du Groenland, Donald Trump annulait sa visite d'État au Danemark, en disant qu'on l'avait mal traité. Ses conseillers lui ont alors rappelé le rôle que jouait le Danemark par rapport à Nordstream 2. Donald Trump a alors déclaré que les Danois étaient un peuple très sympathique.

Ces sanctions peuvent empêcher les entreprises européennes de signer des contrats


Les États-Unis peuvent-ils empêcher la fin de la construction du gazoduc Nord Stream 2 ? 

F.P : L'infrastructure se trouve quasi essentiellement sous la mer Baltique. Les entreprises spécialisées pour ce genre d’opérations "offshore" sont des entreprises européennes, basées en Suisse et en Italie notamment. Elles pourraient être sanctionnées après cette loi américaine qui vient d’être adoptée et signée par le président Trump. Cela veut dire que ces entreprises pourraient voir leurs avoirs aux États-Unis gelés. Elle pourraient aussi avoir des difficultés à se rendre sur le territoire américain puisque les dirigeants des sociétés seraient privés de visa. Face à la première puissance mondiale, ces sanctions, qui peuvent empêcher de signer des contrats, peuvent être tout à fait dissuasives.

L'administration qui entoure Donald Trump le pousse à garder une attitude dure avec la Russie

16 octobre 2019 à la Maison-Blanche, le Secrétaire d'État Mike Pompeo écoute Donald Trump s'adresser au président italien Sergio Mattarella dans le Bureau ovale.
16 octobre 2019 à la Maison-Blanche, le Secrétaire d'État Mike Pompeo écoute Donald Trump s'adresser au président italien Sergio Mattarella dans le Bureau ovale.
AP Photo/Evan Vucci


Peut-on encore qualifier de "guerre froide" la relation russo-américaine ? 

F.P : Nous ne sommes pas dans la guerre froide à l’ancienne mais nous ne sommes pas non plus dans une relation très chaleureuse... Cela avait déjà commencé sous l’administration Obama, et cela s’est aggravé sous l’administration Trump. Notamment avec le poids du secrétaire d’État Mike Pompeo, très hostile envers la Russie, et le poids du Pentagone, l’administration de la Défense. Ils pèsent énormément dans l'administration Trump. On sait que le président américain est assez ambivalent par rapport à la Russie. Cela a fait partie de l’enquête spéciale du procureur Muller qui s’est maintenant achevée. Mais l’administration qui entoure Donald Trump et ses instances extérieures, le Congrès américain compris, le poussent à garder une attitude dure avec la Russie, notamment sur le plan énergétique, géopolitique et géostratégique. Le Sénat, à majorité républicaine et la Chambre des représentants, ont voté à une très large majorité la loi prévoyant des sanctions. Donald Trump n’avait donc pas d’autres choix que de la signer. Et désormais, il lui faut l’appliquer.

Le poids du gaz dans le marché des matières premières 

F.P : "Le pétrole reste l’énergie reine et représente un tiers de la consommation mondiale d’énergie. En seconde position, le charbon pèse selon la compagnie BP, environs 27% de la consommation mondiale d’énergie. Le gaz est la troisième source d’énergie la plus consommée au monde à hauteur de 24%. Il pourrait d'ailleurs connaître un avenir prometteur. Le gaz est une énergie fossile et pose donc des problèmes en terme climatique puisque qu'il dégage du CO2. Mais il en génère moins que le pétrole et nettement moins que le charbon. Il pourrait donc être favorisé dans la période de transition énergétique dans laquelle le monde se trouve actuellement, aux côtés des énergies non carbonées et renouvelables - c’est à dire le solaire, la biomasse, l'éolien, la géothermie etc. - et l’énergie nucléaire, une énergie non renouvelable mais non productrice de carbone".