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Otan : Donald Trump ou la diplomatie du spectacle

Donald Trump, président américain, au sommet de l'Otan, à Bruxelles (Belgique), 11 juillet 2018 © AP Photo/Geert Vanden Wijngaert
Donald Trump, président américain, au sommet de l'Otan, à Bruxelles (Belgique), 11 juillet 2018 © AP Photo/Geert Vanden Wijngaert

Au premier jour du sommet de l'Otan, ce 11 juillet, les dirigeants de l'alliance militaire nord-atlantique font enfin face au président américain Donald Trump qui a multiplié les déclarations tonitruantes sur l'organisation internationale et ses alliés européens. Pourquoi ? Quelles sont ses intentions ? Entretien avec Bertrand Badie, spécialiste français des relations internationales.  

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C'est un sommet de l'Otan sous haute tension qui s'est ouvert, ce mercredi 11 juillet, à Bruxelles. La raison ? L'imprévisible et provocateur 45ème président des Etats-Unis n'a eu de cesse de critiquer l'alliance militaire nord-atlantique et ses alliés européens. En ligne de mire : les dépenses militaires pas assez élevées d'une quinzaine de pays membres, dont l'Allemagne, le Canada, l'Italie, la Belgique et l'Espagne. Ils ne "tiennent pas leurs engagements" de porter ce budget à 2 % de leur PIB en 2024, a-t-il encore déploré dans un tweet peu avant son arrivée en Belgique.

Mais les propos virulents quasiment quotidiens de Donald Trump ont dépassé le seul cadre budgétaire. Le président américain a notamment déclaré que sa rencontre avec le président russe Vladimir Poutine en Suède, le 16 juillet, pourrait être "plus facile" que ce sommet : "Il y a l'Otan, le Royaume-Uni (...) et il y a Poutine. Franchement, Poutine pourrait être le plus facile de tous. Qui l'aurait pensé..." Avant d'accuser directement l'Allemagne ce mercredi matin d'être "complètement contrôlée par la Russie. Elle paie des milliards de dollars à la Russie pour ses approvisionnements en énergie et nous devons payer pour la protéger contre la Russie. Comment expliquer cela ? Ce n'est pas juste." 

Quelles sont les véritables intentions du président américain derrière ses déclarations tonitruantes ? Réponse avec Bertrand Badie, politique français et spécialiste des relations internationales :

Donald Trump a multiplié les critiques jusqu'au jour d'ouverture du sommet ce 11 juillet. Pourquoi ? Quelle est la stratégie du président américain ?

Bertrand Badie : Je ne pense pas qu'il ait une stratégie telle qu'on l'entend en relations internationales, à savoir une vision du monde et des objectifs extrêmement précis sur le positionnement des États-Unis sur le monde, contrairement à tous ses prédécesseurs. Pour moi, monsieur Trump a une diplomatie électorale, c'est-à-dire qu'il parle à son électorat avant de parler au monde. Ce qui donne cette impression de cacophonie entre sa rhétorique qui plaît à ses électeurs du type "America great again, America is back" ("Rendre l'Amérique à nouveau grande", l'Amérique est de retour"). Et en même temps, une volonté de diminuer les moyens financiers mis au service de cette politique du retour de la puissance et de l'hégémonie américaine. Ce qui peut paraître incohérent, mais qui est cohérent sur le plan électoraliste. Son électorat aime entendre "on va être forts" en même temps que "on va payer moins d'impôts, on accordera moins de dépenses pour les autres". Cela rend très difficile de tracer une ligne diplomatique nette et audible pour les partenaires. Il n'y a d'ailleurs jamais eu chez Trump une vision très claire sur l'Europe, si ce n'est qu'il faut qu'elle paye plus et que les États-Unis dépensent moins.

Donald Trump privilégie-t-il des relations bilatérales plutôt que multilatérales ?

B.B : Tous les présidents américains ont eu pour une raison ou une autre, sur des modes qui ont pu varier de Woodrow Wilson jusqu'à nos jours, une posture plus bilatéraliste que multilatéraliste. Cela correspond à deux choses : quand vous êtes le plus fort, vous préférez négocier directement avec l'autre pour mieux l'écraser, que de négocier avec tous où votre force risque d'être neutralisée ou rééquilibrée. Par ailleurs, tous les présidents américains se méfient d'un multilatéralisme trop accentué qui met systématiquement le Congrès américain contre eux. Quand Woodrow Wilson a voulu créer la Société des Nations (SDN), il ne s'est pas occupé de son Congrès, à tel point qu'ils ne l'ont pas suivi et les États-Unis ne sont même pas entrés dans la SDN qu'il avait créée. C'est vrai qu'il y a eu un certain retour vers les multilatéralisme avec Obama. Obama était vraiment un nouveau modèle, le novateur dans l'histoire. Mais il faut admettre que cela n'a pas été très loin.

Toujours très provocateur, le président américain a déclaré que sa rencontre avec Vladimir Poutine serait plus "facile" que le sommet de l'Otan. Donald Trump préfère-t-il réellement traiter avec ses adversaires plutôt que ses alliés ?

B.B : Il est très difficile de postuler une doctrine d'ensemble. C'est un homme qui aime faire des coups médiatiques. Selon le principe de la diplomatie électoraliste, il veut frapper l'opinion, faire parler de lui, d'où sa préférence pour les communications de choc, comme les tweets. Et surtout son goût exceptionnel pour le spectaculaire, comme sa rencontre avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, le déplacement de l'ambassade des États-Unis vers Jérusalem, le retrait de la COP21, de l'UNESCO. Si cela passe par une espèce de dédain et de mépris à l'égard des alliés, c'est bon à prendre. Si cela passe par un rapprochement spectaculaire avec son adversaire, c'est bon à prendre aussi. Évidemment, dans cette logique-là, le spectaculaire c'est de se fâcher avec son ami et de se réconcilier avec son ennemi.

Les pays membres de l'Otan ont-ils raison de s'inquiéter ?

B.B 
: Ils ont raison de s'inquiéter... dans la mesure où ils ne font rien ! C'est ce qui est le plus préoccupant et le plus consternant. Et ce défaut de réactivité est frappant. Il y a des diplomaties du moulinet à l'image de monsieur Macron qui dit tous les jours qu'il ne va pas se laisser faire, mais qui se laisse faire ; madame Merkel qui est complètement entravée par les partenaires de sa coalition ; madame May qui est absorbée par le Brexit et les crises internes au parti conservateur ; ou encore les Espagnols qui ne savent pas comment régler la question catalane. Il n'y a pas de réponse Européenne.

Donald Trump a-t-il l'intention d'enterrer l'Otan ?

B.B : D'abord, il faut toujours distinguer le Pacte atlantique et l'Otan. Le Pacte atlantique, c'est une alliance, c'est donc politique de nature. L'Otan, c'est un commandement militaire intégré qui lui est source de dépenses. Dans la logique de Donald Trump, il y a l'idée que l'Otan est coûteux, ce qui tinte favorablement aux oreilles de son électorat. Ce jugement sur l'Otan peut-il aboutir à sa dissolution ? Il a effectivement déjà dit que cela ne servait à rien, que c'était obsolète. Ce qui d'ailleurs n'est pas absurde. L'Otan a été créé en 1950, le Pacte atlantique en 1949. La situation en 2018 n'a rien à voir avec l'époque. C'est vrai qu'il y a une réflexion qui doit être menée, mais que personne ne mène. Est-ce la ligne de Donald Trump et ce vers quoi il veut mener ses alliés ? Je ne crois pas, encore une fois parce que je pense qu'il n'a pas de ligne très claire. C'est peut-être un point du débat mais ce n'est pas, à court terme, une menace très forte.