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Patrimoine iranien : "L’Iran est un des berceaux de la civilisation"

La Mosquée Al-Mulk à Chiraz, Iran. ©Oumy Diallo<br />
 
La Mosquée Al-Mulk à Chiraz, Iran. ©Oumy Diallo
 

Dimanche 5 janvier, Donald Trump a menacé sur Twitter de frapper 52 sites culturels iraniens. Cette déclaration a déclenché un tollé mondial symbolisé par le mot dièse #IranCulturalSites (sites culturels iraniens) avec lequel les internautes partagent des photos des plus beaux sites du pays. Face au péril, l’artiste plasticienne franco-iranienne, Narmine Sadeg, revient sur l’importance de l’art et du patrimoine iranien dans l’histoire de l’humanité.

Narmine Sadeg quitte l’Iran pour s’installer à Paris à 22 ans, en 1977, juste avant la Révolution islamique. Maître de conférences à l’université de Bordeaux, elle retourne dans son pays d’origine à intervalle régulier. Son travail est influencé par l'étrange et les frontières invisibles. 
 
Narmine Sadeg dans son atelier à Paris en 2015.<br />
©Narmine Sadeg
Narmine Sadeg dans son atelier à Paris en 2015.
©Narmine Sadeg


TV5MONDE : Quel est l'importance de l’art iranien ?

Narmine Sadeg : L’Iran est un des berceaux de la civilisation. L’empire Perse, fondé il y a plus de 2500 ans, s’étendait de la Macédoine à l’Inde et a connu les invasions arabo-musulmanes et mongoles. Ce vaste territoire abritait un grand nombre de cultures et toutes ces influences ont nourri l’art iranien. Je pense aux admirables bronzes de Luristan par exemples, aux monuments et aux palais imposants, aux manuscrits illustrés par des miniatures raffinées.

Malgré tous ces mouvements historiques, l’Iran a gardé ses spécificités artistiques et surtout sa langue : le Persan. L’Iran est depuis toujours le grand pays de la poésie. Illettrés, érudits… tout le monde récite des vers ! Rûmî et Hafez,  poètes persan du XIIIème et XIVème siècles, sont des figures majeures, connues dans le monde entier. Hafez a d’ailleurs très largement influencé Goethe.

Quant à l'art moderne, il émerge au début des années 1960. La révolution et la guerre avec l’Irak mettent quelque peu à mal cet élan créatif. Malgré tout, des formes nouvelles se développent comme la photographie documentaire. Le cinéma iranien connaîtra son essor plus tard.
 
Narmine Sadeg Narmine Sadeg, <em>Les non-dits de Chîrîn,</em> 2017-2018<br />
Musée d’Art Contemporain de Marseille (MAC). ©Narmine Sadeg
Narmine Sadeg Narmine Sadeg, Les non-dits de Chîrîn, 2017-2018
Musée d’Art Contemporain de Marseille (MAC). ©Narmine Sadeg

Depuis 2010, il y a une floraison des arts visuels dans le pays. Téhéran compte d'ailleurs une multitude de galeries d’arts. Aussi, les artistes de la diaspora ont apporté une énergie nouvelle et stimulante. Beaucoup de ces artistes pluridisciplinaires comme Shirin Neshat et Shirana Shahbazi, Shirazeh Houshiary ou encore Nazgol Ansarinia ont fait le pont entre l’Iran et le monde. Leurs travaux sont imprégnés de leur double culture et sont plus accessibles pour un public occidental.

L’art iranien est souvent empreint d’une certaine mélancolie. La situation politique actuelle semble renforcer cet état. Jusqu’à il y a quelques années, on avait espoir que l’embargo américain pourrait se terminer, désormais nous avons perdu tout espoir et on dépense beaucoup d’énergie pour survivre économiquement et socialement.


Comment qualifier l’apport de la culture persane dans l'histoire de l'humanité ?

Une œuvre artistique raffinée marque toujours l’Histoire. Que peut-on laisser à l’humanité, si ce n’est des œuvres conduisant à la compréhension des nuances et des émotions subtiles ?  L’Iran avec sa littérature, ses penseurs et ses philosophes y a fortement contribué. Les grands scientifiques tels que Rhazès, médecin et alchimiste persan du IXème-Xe siècles ou Avicenne, médecin et philosophe aux Xe-XIème siècles, ont énormément contribué à la science et à la médecine.

Le cylindre de Cyrus, trésor perse exposé au British Museum,  est considéré comme la première proclamation des droits de l’homme. Découvert en 1879, ce cylindre d'argile présente une proclamation du roi de Perse Cyrus II, écrite après sa conquête de Babylone, en 539 avant J.-C. Contrairement aux pratiques de l’époque, Cyrus n’a pas fait construire et restaurer ses temples par des esclaves mais par des artisans payés pour leur travail. Ces inscriptions décrivent également la liberté de culte, l’abolition de l’esclavage et la liberté de choix de profession, encore inconnus à l’époque en Occident.
 
Le Cylindre de Cyrus, exposé au British Museum de Londres
Le Cylindre de Cyrus, exposé au British Museum de Londres


Quel est le rapport des Iraniens à leur patrimoine ?

Les Iraniens sont globalement très attachés à leur patrimoine culturel. Savoir préserver une culture malgré les invasions témoigne de cet attachement profond. A la fin du XIXème siècle (dynastie Qadjar), le roi accorde à la France un monopole exclusif et perpétuel des fouilles archéologiques.

Cela a permis l’exportation d’objets et d’éléments architecturaux. Des murs entiers du Palais du Darius 1er par exemple à Šuse ont été découpés et exportés. Ces trésors visibles aujourd’hui au musée du Louvre sont conservés et étudiés, mais loin de leur pays. A l’époque de Reza Chah (1925 à 1941, ndlr), ce monopole est contesté mais la France a conservé ce privilège.

Il faut savoir que jusque dans les années 1970, les fouilles archéologiques ressemblaient plutôt à des pillages officiels. On voulait avant tout récupérer les objets les plus anciens et en creusant, on faisait disparaître des informations se trouvant dans les couches supérieures du sol. Cela a rendu plus tard le travail des archéologues plus difficile. Il a fallu attendre le début des années 70 pour instaurer des fouilles scientifiques. C’est à partir de cette date seulement que les objets retrouvés sont restés en Iran. Aujourd'hui, les musées Iraniens et notamment le Musée National de Téhéran possède des trésors inestimables. 

 
 Les récentes destructions volontaires de patrimoine dans le monde

Afghanistan : les statues géantes des Bouddhas de la vallée de Bâmiyân sont dynamitées par les Talibans en 2001.

Mali : les djihadistes du groupe Ansar Dine détruisent 14 mausolées de saints musulmans à Tombouctou en 2012 (après reconstruction, les nouveaux mausolées sont  inaugurés début 2016).

Irak : les cités antiques de Nimrud et d’Hatra, les collections du musée et des bibliothèques de Mossoul ainsi que de nombreux édifices religieux ont été rasés ou incendiés.

Syrie : depuis 4 ans, le groupe État islamique est responsable de la destruction de la cité antique de Palmyre, du vieux souk d’Alep de Nimroud et de Hatra.